Boko-Haram par les cartes

Ou comment une infographie douteuse du Figaro peut offrir quelques perspectives intéressantes

Court disclaimer : je ne suis pas un spécialiste de Boko-Haram ni même du terrorisme en général, juste un type intéressé. N’hésitez pas à me signaler toute connerie monumentale que j’aurais pu écrire.

Dans son édition du 24 février, Le Figaro a publié une infographie (honteusement reproduite ici) illustrant un article consacré à Boko-Haram. La carte présente deux gros défauts qui la rendent quasi contre-productive pour qui désire comprendre la situation au Nigeria. Premier problème, l’affirmation selon laquelle Boko-Haram dispose d’une “présence” dans des États aussi éloignés de son champ d’action habituel que le Kaduna ou même le Bauchi. Alors évidemment, il n’y a pas de définition arrêtée du terme de “présence” dans le cadre de mouvements terroristes et/ou de guérillas, mais un peu à la volée, on peut imaginer qu’une présence à une connotation quasi permanente, l’idée d’un groupe qui disposerait de ressources et d’infrastructures locales et qui serait actif dans la zone sur le temps long. Or, cela ne s’applique à Boko-Haram que dans les États de l’extrême Nord-Est du Nigéria, c’est-à-dire le Borno, le Yobe et le nord de l’Adamawa. Bien que le groupe ait perpétré des attaques dans bien d’autres zones, cela ne suffit pas à parler d’une présence du groupe dans ces zones, ou sinon Le Figaro aurait dû mettre ses petits soldats sur la quasi-totalité des États du pays, à l’exception de ceux de l’ouest. Pour vous en convaincre, jetez un œil à cette excellente infographie du LA Times, qui répertorie toutes les attaques commises par le groupe :

Le deuxième problème de cette carte est en fait lié au premier : dans cette infographie, Le Figaro établit un lien direct entre l’existence de Boko-Haram et l’application de la charia dans les États du nord du Nigeria, en “montrant” qu’à une exception près (le nord de l’Adamawa), Boko-Haram n’est présent que dans les endroits ou la charia est appliquée. Et le journal fait cela de manière un petit peu pernicieuse : comme dit plus haut, si cette carte avait vraiment voulu se limiter aux zones ou Boko-Haram dispose d’une présence établie, seuls les trois États du nord-est auraient été marqués. Et si l’objectif avait été de montrer les zones ou Boko-Haram avait commis des attentats, une bonne partie du sud du pays, où la sharia n’est pas implantée, aurait aussi été marqué. Au lieu de ça, Le Figaro semble avoir choisi un entre-deux qui frise la malhonnête intellectuelle.

C’est d’autant plus marrant (ou problématique, selon la façon dont vous voyez les choses) que l’affirmation habituelle selon laquelle l’implantation de la charia au Nigéria aurait représenté un « terreau » dans lequel Boko-Haram a pu grandir et se développer est tout simplement fausse.

La loi islamique au Nigéria, une très longue histoire

L’histoire de l’implantation de la loi islamique au Nigéria est relativement complexe et est loin de commencer en 2000, date ou Ahmed Sani, gouverneur fraîchement élu de l’État de Zamfara, respecte l’une de ses promesses de campagne et s’attelle à la création d’un véritable droit islamique. Au XIXe siècle, le Califat de Sokoto (qui s’étendait sur une bonne partie du Nigéria actuel) faisait appliquer avec plus ou moins de rigueur la loi islamique. Et de 1900 jusqu’à l’indépendance du pays en 1960, le colonisateur britannique va rester fidèle à son principe d’ « indirect rule », laissant en place les tribunaux islamiques et ne se contentant que d’infléchir certaines peines (en remplaçant la lapidation par une simple pendaison, par exemple). Le droit islamique est donc aboli à l’indépendance, et ne va revenir sur le devant de la scène qu’au tout début des années 2000, après près de 40 ans de conflits et d’explosion de la corruption qui vont consciencieusement ruiner la confiance des Nigérians (notamment du nord) envers le système judiciaire classique.

C’est dans ce contexte qu’Ahmed Sani est élu et entame la résurgence de la loi islamique au Nigéria. Le projet pose de nombreux problèmes, notamment au niveau du respect de la Constitution du pays, mais suscite aussi un énorme enthousiasme auprès des populations majoritairement musulmanes du nord du pays.

En quelques mois, 12 États, tous situés dans le nord du Nigeria, vont s’appuyer sur leur pouvoir constitutionnel d’administrer leur propre système judiciaire pour réintroduire officiellement le droit pénal islamique.

Jusque-là, tout va bien pour Le Figaro : ces 12 états correspondent en effet à ceux indiqués sur la carte du journal comme « appliquant la sharia ». Sauf que cette apparente unicité cache en fait d’importantes différences dans l’implantation de la charia par les différents États, différences qui détruisent complètement l’idée que l’ascension de Boko-Haram aurait été facilitée ou même créée par l’instauration de la loi islamique dans ces pays. Et parce qu’une image (très très moche j’en conviens, n’est pas maître de Paint.net qui veut) vaut mieux qu’un discours :

(Image honteusement piquée sur Wikipedia)

Cette image est elle-même une grosse simplification : même dans les États appliquant le droit pénal islamique, celui-ci l’est généralement de manière « adoucie » (le vol est par exemple censé être puni d’amputation, sentence qui n’a été menée à son terme que trois fois dans l’ensemble des États appliquant la charia, et ce, depuis plus de dix ans ; aucune sentence de lapidation ou de mutilation, prévue dans le Code pénal islamique, n’a été appliquée)[1]. Mais le message global est indéniable : la zone où Boko-Haram est né puis a proliféré est aussi celle, dans le nord du Nigéria, où la loi islamique est la moins présente. Soit, exactement l’inverse de ce que sous-entend Le Figaro (et, soyons honnête, la majorité des médias et observateurs)

En fait, près d’une décennie après avoir instauré la charia, les trois États du Borno, Yombe et Gombe (qui se situent, à l’exception peut-être du Gombe, dans la zone d’opération habituelle de Boko-Haram) n’ont jamais appliqué le Code pénal islamique[2]. Les États les plus virulents en la matière, le Zamfara (premier État à instaurer la charia en 1999) et le Sokoto (où une femme y a été condamnée à mort en 2001 pour adultère, avant d’être finalement acquittée) se situent exactement de l’autre côté du pays, bien loin de la zone d’influence de la secte religieuse.

Le fait est donc qu’il n’y pas de lien de causalité solide entre la mise en place de la charia dans les États du nord du Nigeria et la montée en puissance de Boko-Haram. Quelques observateurs argumentent en fait l’inverse, qu’il s’agit de l’absence d’implantation véritable de la loi islamique dans les zones ou prêchait Yusuf, le leader de la secte jusqu’à sa mort en 2009, qui aurait été l’une des étapes du processus de radicalisation de la secte, créant une frustration qui se serait plus tard transformée en violence[3].

De manière plus générale, l’importance accordée au facteur purement religieux a peut-être été quelque peu exagérée dans les médias : ce même nord du Nigéria qui s’était enthousiasmé pour l’instauration de la loi islamique au début des années 2000 est aujourd’hui fondamentalement hostile à Boko-Haram. D’autres facteurs, notamment socio-économiques, ont sans doute joué un rôle au moins aussi important[4].

Si l’objectif est de simplifier les choses en présentant sur une carte un phénomène qui permette — en partie — d’expliquer la présence actuelle de Boko-Haram dans le nord-est du Nigéria, peut-être serait-il plus judicieux de considérer le phénomène ethnique. Voyez plutôt ces deux cartes :

http://www.fragilestates.org/wp-content/uploads/2012/05/West-Africa-Ethnolinguistic-Demography.jpg

Ce n’est pas un hasard si la zone où Boko-Haram est le plus présent se situe presque exactement sur le territoire de l’ethnie Kanuri : ces derniers composent la majorité des combattants du groupe. Dans une région du Nigéria particulièrement pauvre et négligée par le pouvoir central, les Kanuris ont été très réceptifs au message de Yusuf, fustigeant l’Occident pour son impact dévastateur sur la région et exaltant l’ethnie Kanuri comme les véritables défenseurs de l’Islam. Jacob Zenn mentionne aussi la manière dont Yusuf a dépeint les Fulanis et les Hausas, deux autres ethnies du nord du Nigéria, comme des traîtres qui auraient aidé le gouvernement nigérian à instaurer la démocratie et le sécularisme[5]. Conséquence de cette rhétorique (entre autres facteurs), Boko-Haram s’est aliéné l’ensemble des autres ethnies de la région et s’est avéré incapable de s’étendre au-delà du territoire traditionnellement sous influence Kanuri[6].

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[1] http://www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2009-3-page-245.htm

[2] SHARIA INCORPORATED — A Comparative Overview of the Legal Systems of Twelve Muslim Countries in Past and Present — 2010

[3] http://www.theguardian.com/world/2014/may/14/boko-haram-why-nigerian-militant-group-powerful

[4] http://america.aljazeera.com/articles/2014/4/23/boko-haram-s-rootsinnigerialongpredatethealqaedaera.html

[5] http://www.hudson.org/research/10172-nigerian-al-qaedaism-

[6] http://soufangroup.com/tsg-intelbrief-boko-harams-local-foreign-fighters/