La démission de Sergueï Ivanov et l’Art Controversé de la Kremlinologie

Panorama du Kremlin // Source : WIkipedia

Pas le temps de se remettre de la purge dans la flotte de la Baltique, du scandale au sein des douanes ou des nombreuses nouvelles nominations dans l’appareil d’Etat russe qu’une annonce a de nouveau mis en effervescence le monde des observateurs de la Russie : la démission de Sergueï Ivanov, le chef de la puissante administration présidentielle et proche historique de Vladimir Poutine. L’occasion d’une vague d’analyses (parfois) et de spéculations (souvent) qui ne s’embarrasse pas toujours de faits ou même de sources.

C’est que la Kremlinologie, cette méthode de déduction des mouvements de pouvoir à Moscou relevant parfois de l’analyse politique et parfois de la lecture de feuille de thé, est une activité plus vivace que jamais. Le départ de Sergueï Ivanov en est une nouvelle illustration : bien aidée par la structure opaque du pouvoir russe, avec une stabilité de surface qui masque d’incessants jeux de dupes, les interprétations les plus diverses se sont opposés dans les médias. Avec pour conséquence de troubler d’autant plus la perception de la politique sous Vladimir Poutine.


Anders Aslund en est convaincu : le limogeage de Sergueï Ivanov est le résultat d’une lutte au sein du Kremlin entre Vladimir Poutine et le Conseil de Sécurité, un organe où se prennent les décisions en matière de sécurité nationale et qui, malgré son caractère consultatif, est aujourd’hui très régulièrement convoqué par le président russe. Ce Conseil, affirme-t-il dans une tribune pour le think tank atlantiste Atlantic Council, “pourrait éjecter Poutine lui-même en raison de ses politiques aventurières”. Bien loin d’être un dictateur tout-puissant, Poutine serait au contraire en pleine lutte pour sa survie politique face à un bloc “sécuritaire”, mené par Sergueï Ivanov, prêt à le renverser. L’économiste (il a notamment été conseiller du gouvernement russe lors du passage du pays à l’économie de marché dans les années 90) résume sa pensée dans un message publié sur le réseau social Twitter :

Le limogeage de Sergueï Ivanov par Poutine semble être un pari. Soit il saque la majorité hostile au sein du conseil de sécurité, soit ce sont eux qui le saque. Crescendo!

Pour appuyer cette théorie, Aslund emploie des méthodes dans la droite lignée de la tradition de la Kremlinologie soviétique, lorsque les rapports de pouvoirs dans l’appareil d’Etat de l’URSS étaient déduits d’indicateurs comme la place de certains dans les tribunes d’événements officiels (être proche du leader impliquant d’être en faveur) ou dans les nombreuses nominations régulièrement publiées dans les journaux officiels soviétiques. Bien que la Kremlinologie peut aujourd’hui désigner simplement l’étude de la politique russe, elle se comprend plus spécifiquement comme le recours à une myriade d’indices peu significatifs en eux-mêmes, mais qui, pris dans leur ensemble, permettraient d’en déduire les grands mouvements de pouvoir au sein de l’appareil d’Etat russe. La Kremlinologie, c’est aussi l’interprétation de ce qui n’est pas : absence d’un officiel lors d’une réunion importante ou absence de déclaration de Vladimir Poutine sur un sujet précis sont alors vu comme des indications sur la marche des événements.

“Spéculatif par nécessité”

Aslund se base ainsi sur l’absence d’Ivanov au conseil de sécurité du 8 août pour en déduire un affrontement entre ce dernier et le président russe, affrontement dont l’enjeu serait le contrôle du conseil de sécurité. Le fait que le Général Zolotov, un proche de Vladimir Poutine et le commandant de la toute nouvelle Garde Nationale, ne soit pas membre du Conseil de Sécurité serait aussi une preuve que le président russe ne contrôle pas les nominations au sein de cet organe, et donc de sa faiblesse.

Cette interprétation du départ du chef de l’administration présentielle n’est pas partagée par tous les spécialistes de la Russie, loin s’en faut. Shaun Walker, correspondant du Guardian à Moscou, s’est fendu d’un tweet assassin pour commenter l’article :

“Spéculatif par nécessité”. Traduction : il a tout inventé.

Plus diplomate, l’universitaire britannique Mark Galeotti a lui aussi critiqué “l’énorme structure de suppositions” sur laquelle la théorie de l’économiste est basée.

Ces critiques ont amené Anders Aslund à défendre sa pratique de la Kremlinologie dans un article pour “The American Interest” intitulé “Pourquoi nous avons à nouveau besoin de la Kremlinologie”. Le terme, souvent employé de manière péjorative, est revendiqué ouvertement par Anders Aslund, qui définit la discipline comme “l’interprétation formelle de faits établis (nominations, organisations, textes officiels) dans une société fermée”.

La Kremlinologie, argumente Aslund, est un “sain contrepoids à la désinformation”. Car l’économiste voit d’un œil méfiant l’autre principale méthode permettant d’expliquer les jeux de pouvoir au sein du Kremlin : l’interview de sources plus ou moins haut placées, parfois nommées, parfois anonymes, au sein du pouvoir, et d’experts politiques russes. “Je ne comprends pas comment quelqu’un peut citer des propagandistes comme Gleb Pavlovsky, Minchenko ou même Dmitri Peskov en tant qu’analyste […] Personne ne sait vraiment ce qui se passe au Kremlin, et la majorité de ce qui en sort se résume à de la désinformation” a t-il déclaré par mail. Plus tôt, il avait aussi critiqué le recours à ces experts dans un article du respecté Moscow Times. “Mieux vaut se limiter à Poutine”, dit-il.

Il faut dire que les analyses de ces experts ainsi que les commentaires de sources anonymes ne vont pas dans son sens : Stanislav Belkovskii (lui aussi critiqué par Aslund) voit ainsi dans le départ d’Ivanov non pas une lutte entre ce dernier et Poutine, mais plutôt le remplacement de ses vieux amis par des bureaucrates peu politisés et parfaitement loyaux. Le site russe Znak cite aussi une source anonyme affirmant qu’Ivanov, traumatisé par la mort de son fils en novembre 2014, aurait demandé plusieurs fois à Vladimir Poutine de pouvoir démissionner, ce qui va là encore à l’encontre de l’interprétation d’Aslund.

La cruauté des miroirs

Mais faut-il vraiment croire ce loquace inconnu ? Après tout, l’habitude du Kremlin d’utiliser les médias à des fins politiques est bien connue, et se masque souvent derrière le terme de “source haut placée “. C’est parfois fait de manière très évidente, comme avec le kompromat (contraction en russe de “matériel compromettant”, il s’agit de la révélation d’images peu flatteuses et souvent à caractère sexuel pour neutraliser un opposant politique), et parfois de manière plus subtile.

On parle alors de “fuites stratégiques”, cette source bien placée mais anonyme qui vient murmurer au journaliste une information intéressante. Le système politique russe restant très fermé, ces bribes d’information lâchées par des officiels sont souvent très appréciées des médias, ce qui en fait un terreau idéal pour des opérations de désinformation. Et dans un univers politique où les signaux comptent parfois plus que les déclarations officielles, elles permettent aussi à tous ceux impliqués de près ou de loin dans la vie politique russe d’avoir une indication sur la direction dans laquelle le vent souffle : la disgrâce d’un officiel peut ainsi être “préparée “ par une série de fuites listant ses torts. Dans le cas du départ d’Ivanov, la source anonyme affirmant qu’il souhaitait partir depuis longtemps pourrait ainsi parfaitement être une manière de confirmer le discours officiel qui veut qu’Ivanov soit parti de son plein gré.

Tout serait plus simple si l’ensemble des fuites était orchestré par le Kremlin. Mais les intérêts contradictoires abondent au sommet de l’Etat russe, et les coups de pouce aux médias sont aussi une arme privilégiée pour régler ses comptes. Ainsi, l’enquête sur la mort de l’opposant Boris Nemtsov fut parsemée de fuites, interprétée par des experts comme une manière pour les agences de sécurité russe d’exprimer leur exaspération face à la protection dont bénéficie le leader tchétchène, Ramzan Kadyrov (les principaux suspects dans l’assassinat de Nemtsov étant lié à ce dernier). Et puis, il y a toujours la possibilité qu’une source anonyme s’exprime sans agenda ou objectif complexe, qu’une fuite ne soit rien d’autre que ça.

Le problème est alors de taille : face à tant de possibilités, comment se défaire de cette incertitude permanente, que le célèbre chef du contre-espionnage de la CIA, James Angleton, avait nommée “la cruauté des miroirs” (“wilderness of mirrors”), pour produire une analyse au plus près de la réalité ?

“On ne sait pas”

Il y a la maîtrise de la langue, les études, l’expérience, le contact avec des sources de confiance et plus généralement, le professionnalisme. Mais ce n’est pas suffisant, pour Mark Galeotti : au bout du compte, dit-il, il faut y aller “à l’instinct”. Car si l’universitaire britannique s’est trouvé en désaccord avec l’économiste suédois sur la question du départ d’Ivanov, il le rejoint sur une “vérité dérangeante” : “on ne sait pas vraiment ce qui se passe [au Kremlin]”.

Carte du Kremlin et de ses environs // Source : Wikipédia

Et la tendance n’est pas à l’amélioration : traditionnellement opaque, le système politique russe s’est graduellement refermé depuis les manifestations de 2012 et l’annexion de la Crimée en 2014. Vladimir Poutine a réduit son cercle décisionnel et donné plus de poids à des officiels issus de l’armée ou des services de sécurité, sans doute moins enclin à s’exprimer. Plus généralement, le renforcement de la rhétorique patriotique, le plus souvent aux accents de “forteresse assiégée”, semble décourager les officiels russes à donner leur opinion. Dans une interview pour la podcast de “Sean’s Russia Blog”, Mark Galeotti note ainsi :

Depuis la Crimée, discuter avec des contacts dans l’Etat russe est de plus en plus un problème. Ceux que je connais uniquement comme contact, avec qui je n’ai pas de relation personnelle, et qui occupent un poste officiel, c’est maintenant très compliqué de leur parler. Et lorsqu’on y parvient, ça se fait dans un environnement très formel, avec au moins une autre personne qui joue le rôle d’alibi. On vous donnera alors la ligne du parti, ce qui peut être utile mais pas particulièrement satisfaisant, sans compter que c’est le genre de chose qui n’arrivait pas avant la Crimée. Les personnes avec qui je peux parler plus librement sont ceux que je connais depuis cinq, dix ou même, seigneur, plus de vingt ans. Bien sûr je ne vieillis pas, mais étrangement c’est leur cas : certains d’entre eux sont maintenant à la retraite, ce qui les rend plus ouverts à la discussion. Reste que s’ils occupent un poste officiel, ils font beaucoup plus attention à ce qu’ils disent, même ceux que je connais depuis longtemps.

Conséquence de cette opacité croissante, le recours de plus en plus fréquent à des techniques de Kremlinologie qui, parce que centrés sur les individus et les événements isolés, comportent le risque non seulement de surinterpréter ce qui n’est parfois qu’un événement routinier, mais aussi de “personnaliser de manière excessive le fonctionnement de l’Etat”, affirme Alena Ledeneva dans son livre “Can Russia Modernize?”. C’est que, face aux aspirations des individus, l’inertie de l’énorme machine bureaucratique russe pèse très lourd et ne devrait sans doute pas être ignorée : pour analyser l’arrivée du nouveau chef de l’administration présidentielle, le chercheur Fabian Burkhardt a ainsi préféré s’intéresser à la réserve des cadres bureaucrates, une institution très peu mentionnée dans les différents articles sur les changements au sein de l’élite russe et dont le rôle semble pourtant central.

Une chose est certaine : la Kremlinologie a encore de beaux jours devant elle.