Timchenko et la France (1ère partie)

Episode 1 : Le Front National et l’oligarque du Kremlin


L’obtention par le Front National d’un prêt de 9 millions d’euros auprès de la mystérieuse “First Czech Russian Bank” a fait couler beaucoup d’encre. Les deux principaux sujets de débats ont tourné autour des conditions d’obtention du prêt (Jean-Luc Schaffhauser, député européen FN, aurait joué les intermédiaires pour la modique somme de 100 000€), mais surtout de la nationalité de cette banque, partiellement tchèque mais bel et bien basée à Moscou.

Le soutien du Kremlin aux divers partis nationalistes et d’extrême droite européen n’est pas un phénomène nouveau ni même inconnu. Les articles à ce sujet abondent dans la presse depuis plusieurs années (les diverses visites de Marine Le Pen à Moscou ont été commentées en long et en large), tout comme les analyses. Logique donc qu’à l’annonce de ce prêt, tout le monde se soit rangé immédiatement à la conclusion que le Kremlin finance maintenant directement le Front National.

Mais pourquoi, au fait ? Le fait que la banque soit de nationalité russe permet-il vraiment de conclure à une opération d’influence de la part du pouvoir russe ?

Les médias français ont été un peu avares en détail sur le sujet : Le Nouvel Obs ne fournit pas vraiment d’explication, Le Monde dit simplement qu’il s’agit d’un prêt “dont personne n’imagine, à Moscou, qu’il ait pu avoir eu lieu sans l’assentiment du Kremlin”. Libération va un peu plus loin, mentionnant les noms de Roman Popov et surtout de Gennady Timchenko, oligarque proche du Kremlin et qui contrôlerait la “First Czech Russian Bank” (FCRB). Mais même ces derniers n’expliquent pas vraiment de quelle manière Timchenko contrôlerait la FCRB, et de quelle manière il serait proche du Kremlin.

Gennady Timchenko. Voilà le personnage important dans cette histoire. Et quand Marine Le Pen dit à propos du prêt “ça ne me pose absolument aucun problème, je ne vois pas d’ailleurs le rapport entre une banque tchèquo-russe et le gouvernement de Vladimir Poutine”, on peut lui répondre qu’il est bien là, le rapport.

Timchenko est bien plus qu’un riche oligarque qui se serait retrouvé à fricoter indirectement avec le FN. Il est la 64e fortune mondiale, le fondateur de Gunvor, le troisième fournisseur de pétrole au monde, et l’un des principaux actionnaires de Novatek, le premier producteur indépendant de gaz naturel en Russie. Il est surtout un ancien partenaire de judo de Poutine, et les deux hommes ont même été partenaires d’affaire dans les années 90. C’est enfin quelqu’un ayant de nombreux liens, parfois surprenants, avec la France.

De la First Czech Russian Bank à l’oligarque russe

Qu’est-ce qui lie la FCRB à M.Timchenko ?

Une personne, tout d’abord. Roman Popov, l’actuel dirigeant de la banque, était de 1992 à 2002 le directeur des ressources financières de Stroitransgaz, une société spécialisée dans la construction de pipelines. De nos jours, Stroitransgaz est contrôlé à 80% par Volga Group, un fonds d’investissement créé par et au service de M.Timchenko (il ne s’en cache pas : le site officiel de Volga Group déclare tout de go qu’il s’agit d’un fond “possédant des intérêts directs ou indirects dans une variété de biens au nom de M.Timchenko”).

Rapport de Volga Group du premier semestre 2013 dans lequelle Volga Group annonce une part de 80% dans Stroitransgaz

Au moment où M.Popov rejoignait le conseil d’administration de la FCRB, Stroitransgaz investissait lourdement dans la banque si bien qu’en 2003 et d’après le journal russe Vedomosti, la société possédait 94,5% du capital de la First Czech Russian Bank. Preuve supplémentaire, un rapport annuel de la banque datant de 2004 déclare que Stroitransgaz possède alors 86,13% des parts de la FCRB, le reste appartenant à l’agence de consolidation tchèque, une agence gouvernementale.

Rapport annuel de la FCRB de 2004 détaillant la structure de la société : Stroitransgaz est présenté comme détenant 86,13% du capital

Pour résumer : la FCRB est contrôlée à près de 90% par une société contrôlée à 80% par M.Timchenko. De plus, un ancien employé de la société qui contrôle maintenant la FCRB dirige la banque.

Schéma récapitulatif (et très simplifié) de la structure d’appartenance de la FCRB

Ça, c’est pour le lien entre la FCRB et Guennady Timchenko. Quid de celui entre M.Timchenko et le Kremlin ?

De l’oligarque russe à Vladimir Poutine

La principale accusation d’une éventuelle connivence entre Timchenko et le pouvoir russe s’est faite au travers d’un troisième acteur, la société Gunvor. Basée à Genève, l’entreprise s’est spécialisée dans le transport et le commerce de pétrole. Elle a été fondée par Timchenko en 2000 et elle est notamment célèbre pour son ascension éclair, passant en quelques années d’un acteur de niche à l’un des plus gros fournisseur de pétrole au monde. Timchenko ne possède plus de parts dans la société, bien qu’il en soit toujours président : quelques heures avant d’être frappé par les sanctions américaines (consécutives à l’annexion de la Crimée), l’homme d’affaires a vendu l’ensemble de ses parts à son associé.

Dans plusieurs câbles diplomatiques datant de 2008 et 2009 révélés par WikiLeaks, les ambassades américaines en Russie et Géorgie relaient un ensemble de rumeurs sur des collusions entre Gunvor et le Kremlin, affirmant que l’ascension du premier aurait été aidée par le second au travers de contrats avantageux. Un des câbles affirme même que Poutine “possède des parts” dans Gunvor, tandis qu’un autre parle simplement de rumeurs affirmant que Gunvor serait “la source de la fortune non révélée de Poutine”. À l’époque, la diplomatique américaine a vivement nié ces affirmations.

Mais les relations diplomatiques se sont vivement dégradés depuis l’annexion de la Crimée et ce qui se disait alors dans des échanges diplomatiques confidentiels (enfin, en théorie) s’est déversé ces derniers mois sur la place publique. Conséquence, l’annonce du US Treasury affirmant que Poutine aurait des investissements dans Gunvor, société dans laquelle il pourrait, à l’occasion, puiser des fonds. De manière plus large, des procureurs fédéraux ont commencé à enquêter sur des soupçons de blanchiment d’argent visant Gunvor.

Il faut tout de même reconnaître que toutes ces histoires en restent pour l’instant au stade de rumeurs, malgré un faisceau d’indices assez important. Il ne fait néanmoins aucun doute que Timchenko et Vladimir Poutine se connaissent personnellement. Après tout, c’est Poutine lui-même qui le dit en 2011 :
“Je peux dire que cela fait quelques années que je connais M.Timchenko, depuis l’époque où je travaillais à Saint-Pétersbourg”

Pour situer, M.Poutine a commencé à travailler à la mairie de Saint-Pétersbourg en 1991 (il était alors conseiller du maire aux affaires internationales). Il connaît donc Guennady Timchenko depuis près de 20 ans. Dans “Putin’s Kleptocracy : Who Owns Russia ?”, Karen Dawisha mentionne plusieurs affaires reliant les deux hommes. En 1991, Poutine aurait utilisé sa place à la mairie de Saint-Pétersbourg pour permettre à Timchenko de racheter du pétrole à des tarifs particulièrement avantageux. En 1992, les deux hommes auraient créé ensemble une société, Golden Gate, qui devait mettre en place un terminal pétrolier à Saint-Pétersbourg. D’après le Financial Times, l’affaire serait tombée à l’eau en raison de l’implication de la mafia locale.

Il ne fait donc aucun doute que Timchenko connaît Poutine et que les deux hommes sont restés en contact au cours des années. D’ailleurs, à la suite des sanctions ayant touchés le premier en mai dernier, Poutine a fait de lui le dirigeant du Conseil Economique Russie/Chine, un groupe officiel visant à développer les relations économiques entre les deux pays.

Avec tout ça, on s’est pas mal éloigné du Front National. Il est donc peut-être l’heure de récapituler :
- La banque auprès de laquelle le Front National a contracté un prêt de 9 millions d’euros est contrôlée par une société possédée en majorité par Guennady Timchenko, oligarque russo-finlandais et 64e fortune mondiale.
- Roman Popov, actuel dirigeant de la banque, a travaillé pendant 10 ans pour la société qui contrôle maintenant la FCRB
- Guennady Timchenko est soupçonné de devoir sa richesse à sa collusion avec le pouvoir russe, ce au travers de sa société Gunvor
- Il entretient des liens incontestables avec Vladimir Poutine : les deux hommes ont été compagnons d’affaires dans les années 90 et sont restés depuis en relation étroite.

Pour répondre à Mme Le Pen, il existe donc un lien relativement direct entre une banque tchéquo-russe et le gouvernement de Vladimir Poutine. Toute la question est à partir de là de connaître l’ampleur de l’implication de Moscou dans cette histoire. Ont-ils commandé cette opération depuis le début ? Si l’ont en croit les lettres de refus de banques françaises publiés par le FN et à moins d’envisager une opération de désinformation russe, la FCRB n’était clairement pas le premier choix de Marine Le Pen. En excluant l’hypothèse d’une opération russe décidée de longue date, on peut envisager trois possibilités :
- Moscou a “saisi l’opportunité” en apprenant les difficultés du FN, contactant la FCRB pour qu’ils octroient le prêt
- Moscou s’est contenté d’autoriser l’opération, y voyant une manière intéressante d’augmenter son influence
- Moscou n’a jamais entendu parler de cette affaire avant qu’elle ne soit révélée dans les médias
De par l’intérêt que porte la Russie aux partis anti-américains et anti-UE à travers l’Europe, intérêt parfaitement connu, la troisième hypothèse parait peu probable. La différence entre les deux premières hypothèses est alors aussi importante que de savoir la vérité est difficile : dans le premier cas, on a une opération délibérée d’un gouvernement étranger pour influencer la politique de notre pays. Dans le second cas, on serait dans une simple situation de “laissez-faire”.
De quoi en retourne-t-il vraiment ? Mystère…

Cet article n’est que le premier d’une série s’intéressant à la First Czech Russian Bank ainsi qu’à ses acteurs principaux. Le prochain épisode portera sur les liens ainsi que les activités qu’entretient Guennady Timchenko en France.