Privatisation de Bashneft : une vieille connaissance de Poutine rentre en lice, Rosneft ne se laisse pas faire

Publicité pour la société Bashneft // Source

La tension monte autour de la privatisation, mainte fois repoussée et à laquelle pas grand monde ne croyait jusqu’à peu, de Bashneft, la sixième société pétrolière de Russie. Le quotidien Kommersant rapporte ainsi la longue liste des entreprises ayant fait montre de leur intérêt à l’acquisition de 50,08% de la société : des Russes bien sûr, avec notamment Lukoil, mais aussi Rosneft et Gazprom, mais aussi les indiens Oil India et Indian Oil, le chinois Synopec, sans oublier les géants Shell, Total, ENI et BP. Une myriade d’oligarques russes comme Guennady Timtchenko, Arkadi Rotenberg ou encore Vladimir Potanin, sont aussi intéressés.


Au milieu de ces poids lourds, l’arrivée d’un “nouveau prétendant” peut sembler un peu dérisoire : car si Antipinsky NPZ est décrite par l’agence RBK comme l’une des plus importantes raffinerie de pétrole indépendante du pays, elle peut au premier abord sembler faire pâle figure face aux géants en lice. Mais la société, possédée à hauteur de 20 % par une connaissance de Vladimir Poutine, a enregistré depuis sa création en 2004 une croissance fulgurante qui pourrait en faire aujourd’hui un compétiteur sérieux. Pas certain néanmoins que cela suffise, alors que la participation de Rosneft signale que la privatisation pourrait prendre un tour plus politique qu’économique.

Difficile de connaitre exactement la teneur de la relation entre le président russe et Nikolaï Egorov, le copropriétaire d’Antipinsky. Il est généralement nommé dans la presse russe comme un ancien camarade de classe de Vladimir Poutine, les deux hommes ayant étudié ensemble à l’université de droit de Leningrad (Saint-Pétersbourg) entre 1970 et 1975. Alors que le futur président entamait sa carrière au KGB, Egorov restait à la faculté comme professeur : il retrouvera Poutine après la chute de l’URSS, alors que l’officier du KGB revient dans sa ville natale. D’après l’agence RBK, qui cite un article consacré à Egorov publié dans une revue juridique en 2007, ce dernier aurait alors fait démarrer la carrière politique de Vladimir Poutine en le recommandant au maire de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak (qui avait été professeur de droit à la faculté de Leningrad). L’homme est aussi décrit dans les médias russes comme un “confident” de Poutine lors des élections de 2000.

Une proximité incertaine, des fortunes diverses

Sa proximité avec Vladimir Poutine est néanmoins loin d’être une certitude et n’est pas basé sur grand-chose de tangible, à l’exception du fait qu’ils aient étudiés ensemble : dans un article publié en 2002 (Poutine est alors président depuis moins de deux ans) et consacré aux proches de Poutine originaire de Saint-Pétersbourg, Novaya Gazeta décrit la relation en ces termes :

Un avocat originaire de Saint-Pétersbourg, Nikolaï Egorov, se considère (ou veut être considéré) comme l’un des plus proches de Poutine. D’après plusieurs médias, ce mythe de la proximité d’Egorov avec Poutine lui aurait déjà apporté des dividendes tangibles. Néanmoins, ces derniers temps (et d’après plusieurs sources), les références à la personne du président faites dans le but de gagner de l’argent ont commencé à irriter les “Pétersbourgeois” [proches de Poutine] eux-mêmes.

Novaya Gazeta rapporte alors que l’attitude d’Egorov aurait notamment entraîné une inspection à Mejregiongaz, une filiale régionale de Gazprom dirigée par un proche de l’avocat. Mejregiongaz, expliquait Vedomosti à l’époque, aurait facturé à des prix excessifs du gaz à des sociétés intermédiaires qui ne pouvaient contester, en raison de la position monopolistique de l’entreprise. Dans un article publié en janvier 2003, RBK affirmait aussi que certains officiels avaient déclaré que l’argent récupéré devait servir à la campagne de Vladimir Poutine. “La conséquence de l’inspection démarrée en octobre 2002 à Mejregiongaz n’est pas simplement la liquidation de facto de l’entreprise dans sa forme actuelle, mais aussi une redistribution de l’influence au sein du groupe de Saint-Pétersbourg “, notait à l’époque l’agence de presse.

RBK décrivait aussi Nikolaï Gornovsky, le PDG de Mejregiongaz, comme un “protégé de Nikolaï Egorov”. Nommé début 2002 à ce poste, Gornovsky sera renvoyé en février 2003, avant d’être accusé du vol de près de 13 millions de roubles et d’être arrêté par Interpol en Allemagne en 2006.

Nikolaï Egorov a donc eu quelques difficultés dans les années 2000. Néanmoins, d’autres opérations se sont montrées bien plus porteuses : son cabinet d’avocat, fondé dans les années 90 (Egorov Puginsky Afanasiev & Partners), va rapidement devenir l’un des plus importants du pays. Grâce à ses contacts politiques, le cabinet d’Egorov va ainsi représenter la Russie dans plusieurs affaires sensibles, comme la défense de citoyens russes (et probables agents des services de renseignement) accusés du meurtre d’un leader tchétchène au Qatar, ou encore la défense de la Russie devant le cour internationale de La Haye après le conflit en Géorgie.

Autre entreprise couronnée de succès, son entrée dans le secteur pétrolier. RBK révélait en avril de cette année que l’avocat, présent au conseil d’administration de la raffinerie de pétrole Antipinsky depuis 2008, possédait aussi 20 % de l’entreprise. Une participation loin d’être anodine, tant Antipinsky a décollé en seulement quelques années : officiellement fondée en 2004, elle aurait dégagé en 2015 un chiffre d’affaires de 155 milliards de roubles (environ €2 milliards), conduisant l’agence de presse RBK à placer la société 14ème de son classement des entreprises russes ayant la plus forte croissance (en 2006, l’entreprise dégageait à peine 0,4 milliard de roubles de chiffre d’affaires).

Cette fulgurante croissance, qui n’est pas sans rappeler (dans une moindre mesure) le destin de Gunvor, le géant de la logistique pétrolière créé par un proche de Poutine, sera-t-elle suffisante pour remporter Bashneft ? Rien n’est moins sûr, car en coulisse semble se dérouler une lutte féroce pour prendre le contrôle de ce joyau de la couronne, témoin les hésitations concernant la participation de Rosneft.

Rosneft reste dans la course

Le deuxième groupe pétrolier russe n’était au premier abord pas censé participer à la privatisation, le Kremlin ayant fait comprendre que les entreprises d’État en étaient exclues. D’après une source haut placée citée par RBK, l’interdiction provenait de Vladimir Poutine lui-même, amenant plusieurs observateurs à s’interroger sur une éventuelle disgrâce d’Igor Setchin, le PDG de Rosneft.

La société pétrolière a en effet connu de meilleurs jours, accusant au premier trimestre 2016 une chute de ses bénéfices de 75%. Et le destin de Vladimir Yakounine, un autre grand proche du président russe qui fut renvoyé de son poste de directeur des chemins de fer à l’été 2015, a suffi à illustrer que la proximité avec Vladimir Poutine n’est plus un atout suffisant pour naviguer dans les hautes sphères : car si la raison de la chute de Yakounine reste incertaine, les résultats catastrophiques des chemins de fer russes pourraient avoir joué un rôle de premier plan. Sans compter que la participation de Rosneft à cette privatisation semble au premier abord n’avoir aucun sens dans le contexte actuel : alors que le plan de privatisation est destiné à renflouer les caisses de l’Etat, l’achat de parts d’une entreprise publique par une autre entreprise publique équivaudrait à piocher dans le budget de l’Etat… pour renflouer le budget de l’Etat.

Quelques jours plus tard pourtant, surprise : Rosneft annonce avoir déposé une offre pour la privatisation de Bashneft. Interrogé au sujet de ce renversement de situation, le porte-parole du Kremlin a alors affirmé que “d’un point de vue formel, Rosneft n’est pas une entreprise d’État “. Une déclaration pour le moins étrange, considérant que la société est possédée à près de 70% par l’État russe et que 19,5% de Rosneft devrait aussi être privatisé, mais qui pourrait indiquer que Setchin n’est peut-être pas prêt à rejoindre Vladimir Yakounine : le président russe, qui a rencontré le PDG de Rosneft la semaine dernière, s’est-il laissé convaincre ?

Rosneft et Antipinsky sont loin d’être les seuls participants au plan de privatisation. Un autre prétendant sérieux serait, d’après Kommersant, le Fonds d’Investissement Direct Russe, un fonds souverain russe qui agirait ici en partenariat avec des fonds asiatiques. Il semble ainsi que le gouvernement russe privilégie les investisseurs stratégiques (et nationaux) au détriment d’une vente sur les marchés.

Pour l’instant néanmoins la prudence est de mise, tant les ambitieux plans de privatisation ont en Russie une fâcheuse tendance à faire pschiit (ou à servir les intérêts d’une poignée de personnes). A ce titre, le retour de Rosneft dans la course est un fâcheux signal : l’acquisition de Bashneft par le deuxième groupe pétrolier russe n’aurait que peu de sens économiquement parlant, mais permettrait à la société d’Igor Setchin de contrôler près de 50 % de la production de pétrole en Russie. Une acquisition aux accents très politiques, qui s’éloignerait fortement des objectifs initiaux du plan de privatisation.