Tensions dans la région du Kivu


« Stabilité » n’a jamais été le terme de prédilection pour définir la région des Grands Lacs en général, et le Kivu en particulier. Cette zone à l’est de la République Démocratique du Congo est enfermée depuis des décennies dans un cycle de violences suivi de fragiles processus de paix puis de nouvelles violences, qu’aucun acteur, local ou international, ne semble parvenir à totalement arrêter.

La situation est certes aujourd’hui beaucoup moins dramatique qu’elle n’a pu l’être dans le passé. Les principaux groupes armés qui faisaient régner la terreur dans la région, les M23, Front Démocratique pour la Libération du Rwanda ou la tristement célèbre « Lord’s Resistance Army » de Joseph Kony, ont dans l’ensemble été neutralisés par l’armée congolaise et les groupes d’interventions de l’ONU (aidés, dans le cas du groupe de Joseph Kony, par l’Ouganda avec le soutien logistique et matériel des USA). L’ONU, présente au Congo depuis le début des années 2000 et sous sa forme actuelle — la MONUSCO — depuis 2010, maintient un calme entrecoupé d’affrontements.

Mais la paix dans le Kivu semble aujourd’hui plus fragile que jamais. La région connait en effet de multiples foyers de tensions locaux, nationaux et régionaux qui, malgré la présence de forces de maintien de la paix, fait craindre un redémarrage généralisé des hostilités.

Des ingérences rwandaises et ougandaises qui posent question

Le premier sujet d’inquiétude concerne les récentes incursions de troupes rwandaises et ougandaises sur le territoire congolais. La première s’est déroulée le 22 avril dans le secteur de Rutshuru, une zone à moins de 10 kilomètres de la frontière rwandaise et un ancien fief des rebelles du M23. L’incursion, immédiatement démentie par le Rwanda, se serait soldée par un échange de tir, laissant un soldat congolais blessé.

Au même moment, 200 kilomètres au nord, des soldats ougandais sont signalés près de la ville de Béni (qui se trouve à 50 kilomètres de la frontière avec l’Ouganda). D’après Radio Okapi, un site de presse géré par l’ONU, ce sont près de 200 hommes en uniforme de l’armée ougandaise qui vont, durant plusieurs jours, s’installer dans plusieurs villages autour de Béni. Ce n’est que quelques jours plus tard que l’armée congolaise va se déployer dans la zone pour répondre à l’incursion ougandaise.

Localisation des deux incursions rwandaises et ougandaises sur le territoire congolais en Avril 2015

Ces incursions posent évidemment question de par leur caractère limité et -apparemment- dépourvues d’objectifs immédiats.

L’intérêt du Rwanda pour cette région congolaise est de plusieurs natures. Tout d’abord, il existe depuis la colonisation belge un important peuplement rwandais dans le Kivu. Ce peuplement est issu d’une politique volontaire d’immigration de la part du pouvoir belge, qui souhaitait de cette manière soutenir sa politique foncière en augmentant le nombre d’ouvriers travaillant dans les propriétés agricoles. Les ouvriers d’origine rwandaise étaient moins exigeants que les populations locales, et quittaient une région surpeuplée qui connaissait alors des famines régulières. Les estimations concernant le nombre total de Rwandais ayant émigré dans la région durant la période coloniale vont de 150 000 à 300 000 hommes, faisant des Banyarwanda (terme consacré pour les populations locales d’origine rwandaise) le groupe le plus important dans le Kivu dans la période postcoloniale. En 2007, un rapport de l’ONU notait ainsi l’importance des migrations régulières entre le Congo et le Rwanda, estimant à 20 000 le nombre de traversées quotidiennes par les populations locales de la frontière entre les deux pays.

En 1995, à la suite d’un afflux de réfugiés hutus (qui battent en retraite après le génocide des populations tutsies) dans le Kivu, le parlement congolais décide de retirer aux congolais originaires du Rwanda leurs droits civiques. En réponse, le gouvernement rwandais va débuter un soutien aux diverses rébellions locales qui continue de nos jours.

Au-delà de ces considérations ethniques, le Kivu intéresse le Rwanda en raison des énormes ressources que son sous-sol renferme. Ce n’est un secret pour personne que les richesses en minerai de la région restent l’un des facteurs majeurs des tensions qui l’entoure. Et de fait, le Rwanda est la première destination de transit pour les diamants minés illégalement dans le Kivu.

Ressources naturelles disséminés au Congo et notamment dans le Kivu — http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/kivupoudriere

Les élites ougandaises s’intéressent aussi aux formidables ressources disséminées dans le Kivu. En 2002, un rapport de l’ONU accusait Rwanda et Ouganda d’être impliqué dans des trafics illicites de diamants provenant du Kivu.

L’Ouganda avait déjà, avec le Rwanda, soutenu en 1998 la rébellion qui chassera du pouvoir Mobutu Sese Seko. Le nouveau président, Laurent Kabila, qui est donc arrivé au pouvoir grâce au soutien du Rwanda et de l’Ouganda, en sera quelques années plus tard chassé par une rébellion… soutenue par le Rwanda et l’Ouganda.

Depuis les renversements de régime jusqu’aux trafics de diamants, les deux pays font donc preuve depuis déjà plusieurs années d’un certain esprit de coopération lorsqu’il s’agit d’exercer son influence sur le Kivu.

Les récentes rumeurs discutant de la création d’une nouvelle rébellion soutenue par le Rwanda et l’Ouganda ne sortent donc pas exactement de nulle part. Celle-ci se prénommerait « Mouvement chrétien pour la reconstruction du Congo (MCRC) » et serait constituée d’éléments de l’ancien groupe rebelle M23 (déjà soupçonné d’avoir été soutenu par le Rwanda) financé par les deux pays.

Enfin, cerise sur le gâteau, ce regain d’activité arrive alors que l’Ouganda vient d’acheter à la Russie un ensemble de tanks T-72 et d’artillerie autotractée, pour une valeur totale de 170 millions de dollars. L’ensemble devrait être livré dans l’année et, ajouté à un autre achat d’armes fait à la Russie en 2010 (740 millions de dollars pour des avions de chasse et 44 tanks T-90), contribue à faire du pays l’une des puissances militaires majeures de la région.

ONU et armée Congolaise : une coopération difficile

Ce regain de tensions est d’autant plus problématique qu’il se fait au moment où l’ONU réduit la voilure dans la région. Le mandat initial de la mission s’achevait en mars 2015 ; à la fin du mois, il a été renouvelé pour 12 mois tout en prévoyant de retirer 2 000 hommes de la mission.

Les relations entre la MONESCO (la force locale de l’ONU) et le Congo restent houleuses et ne font rien pour apaiser les craintes concernant la stabilité de la région. En février 2015, après plusieurs semaines de tensions diplomatiques, l’ONU avait décidé de se retirer d’une opération conjointe avec l’armée congolaise visant à éliminer les derniers éléments du FDLR, le Front Démocratique pour la Libération du Rwanda, du Kivu. Motif : la présence dans l’État-major congolais de deux généraux soupçonnés par l’organisation internationale d’avoir été impliqués dans des exactions. Kinshasa refusera de saquer les deux généraux en entamera l’opération sans le soutien de l’ONU.

Période d’élections, période de tensions

La question de la stabilité du Kivu est d’autant plus centrale que d’ici quelques mois, le Congo va connaitre une véritable frénésie d’élections. À partir du 25 octobre (date des élections des députés provinciaux et élections locales), ce ne sont pas moins de quatre suffrages qui devraient, sauf report, s’enchainer : sénatoriales et élections des gouverneurs de province en janvier 2016, élection des maires en mars puis élections présidentielles en novembre.

De plus, sur le front politique, le Congo a enfin entamé une réforme territoriale prévue depuis la Constitution de 2006, mais jamais mise en place. Cette dernière, qui fera passer le nombre de provinces du pays de 11 à 26, doit en théorie être terminée à la mi-juillet. Mais il est tout à fait possible que la réforme se prolonge et vienne se télescoper avec les diverses échéances électorales, ravivant la crainte d’une cascade de reports qui permettrait à Joseph Kabila, le président en poste depuis 2006, de se maintenir au pouvoir au-delà de son mandat.

Au-delà du duo Rwanda/Ouganda

Les menaces à la stabilité de la région ne se limitent malheureusement pas aux incursions de militaires rwandais et ougandais sur le territoire congolais. Au nord, le processus de paix en Centrafrique se poursuit tant bien que mal, mais la perspective d’un accord solide entre les divers belligérants reste lointaine, et s’est encore éloignée depuis les révélations concernant de possibles agressions sexuelles commis par des soldats français sur des réfugiés centrafricains. Cette affaire qui s’inscrit dans un contexte de rhétorique anti-française toujours très vivace dans la région, risque de mettre à mal les efforts de paix.

Au Nord-Est, le Soudan du Sud, lui aussi frontalier du Congo, reste un État particulièrement fragile. Le FMI a récemment qualifié le pays “d’Etat kleptocrate au bord de la faillite”, soulignant le siphonnage arrosé de blanchiment de fonds massif auquel s’adonne le pouvoir en place. Le régime sud-soudanais est de plus soutenu par l’Ouganda : Kampala a ainsi aidé le régime de Kiir Mayardit à conserver le pouvoir et maintient aujourd’hui près de 3 000 hommes dans le pays. Malgré les multiples appels de la communauté internationale, les deux pays ont signé en février un accord pour prolonger la présence de troupes ougandaises dans la région de quatre mois. Des rapports ont fait état peu après de l’arrivée de 7 000 soldats ougandais supplémentaires dans le pays.

Riot police chase a demonstrator in Bujumbura, Burundi, Monday, May 4, 2015. Anti-government demonstrations resumed in Burundi’s capital after a weekend pause as thousands continue to protest the president’s decision to seek a third term. (AP Photo/Jerome Delay) (The Associated Press)

Enfin, au Sud-Est, le Burundi connait aujourd’hui des flambées de violence qui font suite à la décision du président en exercice, M.Nkurunziza, de briguer un troisième mandat présidentiel. Les manifestations ont déjà fait près de dix morts, une centaine de blessés et près de 600 interpellations. Conséquence de ces violences, plusieurs milliers de Burundais ont déjà fui leur pays afin de se réfugier dans le Sud-Kivu. Il est donc à craindre qu’une aggravation de la situation au Burundi entraîne un exode massif des populations locales vers le Congo.


Un futur incertain

La région des Grands Lacs, avec à son épicentre le Kivu, se trouve donc dans une période particulièrement dangereuse. Rwanda et Ouganda semblent déterminés à renforcer leur influence sur la région, et la capacité de l’ONU ou de l’armée congolaise à les en empêcher parait extrêmement limitée. Dans un pays qui n’a pour l’instant connu qu’une élection présidentielle à caractère démocratique, en 2006, la perspective d’un enchainement d’échéances électorales est une autre source d’inquiétude, d’autant que celle-ci se fait dans le contexte d’une réduction d’effectifs de la MONUSCO (même l’élection de 2006 avait été accompagnée de flambées de violences qui avaient fait des dizaines de morts). Entouré d’États instables (Centrafrique, Soudan du Sud, Burundi) ou prédateurs (Rwanda, Ouganda), le Kivu parait donc encore loin de pouvoir connaitre une paix durable.

Le nombre de victimes des divers conflits ayant eu lieu dans la région depuis les années 2000 est difficile à évaluer précisément. Le chiffre de 5 millions de morts lors de la Deuxième Guerre du Congo est vivement débattu, avec des estimations plus conservatrices allant de 200 000 à 2 millions de morts. Près de deux millions de femmes auraient aussi été violées au Congo entre 1996 et 2011.

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