Timchenko et la France (2ème partie)

Episode 2 : Un homme d’influence

Le premier épisode, qui s’intéresse aux liens entre la First Czech Russian Bank, nouvelle banque du Front National, et l’oligarque russe Timchenko, peut se lire à cette adresse.


Timchenko possède un certain nombre d’intérêts et de relations en France, aussi bien économiques que philanthropiques, public qu’éminemment privé. Ces liens contribuent à faire de Timchenko, septième fortune de Russie et l’un des grands amis de Poutine, l’homme idéal pour mener une politique d’influence de la part du Kremlin.

Il n’y a à l’heure actuelle aucun preuve indiquant que l’oligarque Timchenko aurait eu personnellement à voir avec le prêt de 9 millions d’euros octroyé par la First Czech Russian Bank au Front National. Néanmoins, le fait qu’il contrôle la banque ayant réalisé le prêt ajouté à ses liens avec le Kremlin (détaillés dans le précédent article) pousse à regarder un petit peu plus loin.

Timchenko, entremetteur de Total en Russie


La nouvelle n’a pas fait les grands titres : en juillet 2013, Guennady Timchenko se voit remettre en petit comité la Légion d’Honneur, grade de chevalier. Les déclarations sur le sujet, notamment celles de la Chambre de commerce franco-russe (CCIFR) — Timchenko y est alors coprésident du conseil économique — , mettent en avant le rôle majeur de Timchenko dans les affaires de Total en Russie, mais aussi ses actions caritatives : Timtchenko a ainsi soutenu la création de salles permanentes consacrées à l’art russe au Musée du Louvre, et sa Fondation organise des tournois d’échecs à Paris ainsi qu’à Genève. Mais vous pensez bien qu’organiser des tournois d’échecs n’est généralement pas suffisant pour se voir décorer de la Légion d’honneur. Et de fait, c’est bien la manière dont Timchenko a permis à Total de se développer en Russie au travers de sa société Novatek qui est ici récompensée. Dans Le Monde, un diplomate français admet ainsi que Timchenko est “un levier incroyable dans le secteur énergétique […] Il a été déterminant dans la montée de Total dans l’actionnariat de Novatek”.

L’histoire des liens entre Timchenko et la France commence donc avec Total.

Les choses étaient pourtant mal parties : en 2005, la société française annonce l’échec de sa tentative d’achat de 25 % (plus une part) de Novatek, malgré l’autorisation du président russe et le lobbying forcené de Jacques Chirac. En cause, les délais permanents et inexpliqués du Service Fédéral Anti-Monopole.

Dans les faits, Total s’est à l’époque et bien malgré lui retrouvé au cœur d’une lutte interne d’officiels russes qui cherchaient à étendre leur contrôle sur les secteurs les plus lucratifs de l’économie. Le contrôle de Vladimir Poutine sur ces derniers n’est pas encore total, et il est vraisemblable qu’il s’agit bien de ces luttes (avec l’objectif de permettre à Gazprom de récupérer le gâteau Novatek) qui ont fait capoter le premier projet de rapprochement entre Total et Novatek.

Qu’à cela ne tienne. En juillet 2007 et après plusieurs années difficiles en Russie, Total signe un contrat de partenariat avec Gazprom : l’entreprise française n’est plus un danger potentiel et les luttes internes dans l’appareil d’État russe ont été muselées par Poutine. Les choses vont alors vite progresser. En juin 2009, Total annonce la signature avec Novatek d’un protocole d’accord pour l’achat de 49 % de Terneftgaz, société contrôlée à 100 % par Novatek. Terneftegaz détient alors une licence de production sur un énorme gisement gazier estimé à 47 milliards de mètres cubes. L’accord est finalisé six mois plus tard avec la création de la Joint-Venture qui permettra à Total et à Novatek d’exploiter ensemble le gisement de gaz. C’est dans ce contexte favorable qu’arrive Christophe de Margerie, nommé en mai 2010 PDG de Total. Enfin, arrive… nommé PDG en 2010, il est déjà Directeur Général de la société depuis 2007 et connaît très bien les dossiers de Total en Russie. L’homme va rencontrer Vladimir Poutine — il est alors premier ministre — le mois suivant sa nomination et discuter des projets de la société française en Russie. Pour Total, l’avenir est radieux.

Timchenko et la CCIFR : au cœur de l’influence russe en France

En décembre 2011, alors que la collaboration entre Total et Novatek est déjà bien avancée, Timchenko accède à la présidence du Conseil Économique de la CCIFR, la Chambre de Commerce et d’Industrie Franco-Russe. La CCIFR est particulièrement importante, car elle n’est ni plus ni moins que l’une des organisations phares du système de lobbying russe en France.

Organisme privé, fondé et financé par un groupement de sociétés françaises présentes en Russie, la CCIFR est pourtant en relation avec un certain nombre d’acteurs publics, depuis Ubi France (une agence étatique de développement économique, récemment devenue “Business France”) jusqu’au ministre des Affaires étrangères en passant par la diplomatie française en général. L’importance de la CCIFR en tant qu’organe d’influence russe en France a été mise en lumière durant la crise ukrainienne, qui a pris sa portée internationale avec l’annexion de la Crimée par la Russie et les sanctions européennes et américaines qui ont suivi.

La CCIFR s’est ainsi montrée particulièrement vocale pendant cette crise, rédigeant de multiples communiqués de presse appelant à l’abrogation des sanctions, réclamant la livraison des Mistrals, demandant une “résolution politique” (et donc surtout pas économique) à la crise en Ukraine. Il s’agit bien sûr de choses que beaucoup de monde, à commencer par les russes eux-mêmes, n’ont cessé de dire. Mais quand la CCIFR parle, c’est tout le poids de la Société Générale, du Crédit Agricole, de Bonduelle, d’Yves Rocher, d’Alstom ou de Total (quelques-unes des plus grosses sociétés membres) qui vient derrière. Et c’est aussi ce qui permet à cet organisme de pouvoir rencontrer M.Fabius personnellement en avril 2014 afin de lui faire prendre consciences des dommages causés par les sanctions et de lui demander leur levée. L’organisation française a continué dans cet intense lobbying tout au long de la crise, s’indignant des nouvelles sanctions, relayant les propos d’acteurs français militant pour une résolution politique et pour la mise en place d’un “véritable dialogue” avec Moscou, ou s’inquiétant des conséquences économiques négatives des sanctions sur l’économie européenne. L’impact de ce relais permanent de la rhétorique russe a pu se faire sentir dans la volonté affichée de François Hollande d’entamer une phase de désescalade des sanctions, volonté annoncée lors de sa rencontre avec Vladimir Poutine en décembre 2014. Si la dégradation permanente de la situation en Ukraine a pour l’instant empêché une telle désescalade, il est évident que l’hypothèse est sur la table. Et que la CCIFR a fait tout son possible pour qu’elle y soit.

Avec l’objectif de départ de développer les entreprises françaises en Russie, la CCIFR offre donc en échange une plate-forme idéale pour développer les idées du Kremlin en France, au travers des très puissantes entreprises françaises qui en sont membre.


Mais en décembre 2011, il n’y ni sanctions, ni gel des ventes de bateaux de guerre. Le conflit avec la Géorgie est loin, la Crimée est toujours ukrainienne, l’ambiance est au business et au développement d’un marché russe toujours extrêmement prometteur. Le Conseil Économique de la CCIFR se rassemble pour sa troisième réunion qui se déroule, dans une belle démonstration de la proximité entre l’organisation privée et les hautes sphères des pouvoirs publics, à la résidence de l’ambassadeur de France en Russie.

Photo prise lors de la réunion du Conseil Economique de la CCIFR en décembre 2011. De gauche à droite, on trouve Guennady Timtchenko, Ruben Vardanian, Jean de Gliniasty (Ambassadeur de France en Russie) et Emmanuel Quidet, président de la CCIFR

C’est lors de cette réunion que Guennady Timchenko est élu Président du Conseil Économique, un groupe intérieur à la CCIFR et qui “rassemble des dirigeants de grandes entreprises françaises et russes partenaires, ainsi que les représentants des organisations patronales des deux pays (MEDEF et RSPP)”. Le site officiel de l’organisation reste succinct quant à sa nomination, mentionnant tout de même son rôle à Novatek et le partenariat entre la société et Total dans l’exploitation de gisements de gaz en Sibérie. Pas trop non plus de blabla sur les objectifs du nouveau président, tout juste nous dit-il vouloir “donner un nouvel élan au partenariat entre les communautés d’affaires russe et française”.

Mais plusieurs personnes vont heureusement s’avérer un peu plus loquaces. Dans un article écrit par Radio Svoboda quelques semaines après sa nomination, l’attaché presse de Timchenko ainsi que le président de la CCIFR vont s’étendre un peu sur les raisons de l’élection de l’oligarque ainsi que sur ce qu’il compte faire. Et surprise, M.Timchenko n’entend pas se limiter à la sphère économique, mais va aussi chercher à développer des “projets humanitaires et sociaux” en France, notamment en ayant recours à sa fondation.

Interrogé sur ce que pourrait penser le public de la nomination d’une figure peu connue, mais notoirement proche de Vladimir Poutine, le Président de la CCIFR rappelle avec une certaine ironie (rappelez-vous : la réunion ayant consacré Timchenko à la tête du Conseil Économique s’est déroulée à la résidence de l’ambassadeur de France en Russie) que “la CCIFR n’est pas un organisme public et la proximité que pourrait avoir l’un de ses représentants avec tel ou tel autre célèbre homme politique n’a aucune influence sur le déroulement des affaires”.

Pendant ce temps, un oligarque et grand ami de Poutine se retrouve à la tête d’un des principaux organes russes d’influence en France.
De Novatek au gouvernement français : la route de l’influence

Bien sûr, que la Russie se serve de la CCIFR pour avancer ses intérêts en France n’est un secret pour personne. C’est même de bonne guerre pourrait-on dire, considérant que la France s’en sert pour avancer ses intérêts (et notamment ses entreprises) en Russie. Tant que les choses se déroulent bien, c’est une affaire entendue et qui ne dérange pas grand monde.

Et pendant longtemps, les choses vont bien se passer. C’est un an et demi plus tard, en juillet 2013, que François Hollande remet à Timchenko la Légion d’honneur, en remerciement de ses actions ayant permis le développement de Total en Russie.
Trois mois plus tard, Christophe de Margerie lui-même (il est alors PDG de Total) vient rejoindre Timchenko à la coprésidence du Conseil Économique de la CCIFR.

Mais, une poignée de semaines après cette élection, des manifestants commencent à s’amasser sur la place du Maïdan, à Kiev. Et, en quelques mois, la situation va dramatiquement changer. La Russie est mise sous sanctions, et Timtchenko fait partie des individus personnellement touché par les États-Unis. Dans le même temps, les prix du pétrole chutent, la croissance russe s’évapore en même temps que le cours du rouble s’effondre. Un an après son élection, Christophe de Margerie est tué dans un accident d’avion à Moscou. L’homme n’avait jamais caché son amitié pour Timchenko et bien que Total ait maintenu l’ensemble de ses projets en Russie, la mort d’un homme qui avait été un véritable canal diplomatique officieux entre Paris et Moscou est durement ressentie dans les deux pays.

Timchenko, lui, est toujours là. Il continue à présider le Conseil Économique de la CCIFR, seul depuis le décès de Christophe de Margerie. Le profond refroidissement des relations entre Paris et Moscou a probablement réduit sa capacité d’influence auprès de l’Etat français, sans pour autant qu’il ne soit poussé vers la porte.
Juste après sa mise sous sanctions, Poutine lui a signifié son soutien en le nommant à la tête d’une commission visant à développer les liens économiques avec la Chine. Il y a quelques semaines, le même Poutine a remis à la femme ainsi qu’à la fille de Timchenko l’Ordre de l’Amitié, une médaille dédiée aux étrangers — les deux étant de nationalité finlandaise. Enfin, il y a quelques jours, l’oligarque est apparu dans les “Swiss Leaks”, ces clients de la HSBC s’étant servi de la banque pour pratiquer l’évasion fiscale.

Timchenko est donc quelqu’un d’indéniablement actif, aussi bien en Russie qu’en France ou, en plus de ses liens avec les hautes sphères économiques françaises, il y possède un patrimoine immobilier très honorable. Ce sera le sujet de notre troisième et dernier épisode.