Et si on expérimentait le Grand Débat ?

Prélude

En cette fin d’année 2018, le climat social s’enflamme en France. Revendications des gilets jaunes, manifestations de colère, raidissement des pouvoirs publics, remises en cause des pouvoirs politiques, escalade des provocations de part et d’autres… La crise ébranle les modes habituels de dialogue social.

Nous sommes une poignée de citoyens, facilitateurs de métiers, venus d’horizons différents, à échanger intensément sur cette actualité brûlante. Notre savoir faire est d’accompagner des équipes dans la définition et l’atteinte de leurs objectifs, la production d’un livrable tangible, en posant un cadre propice aux échanges constructifs. Nous avons envie d’agir mais ni dans le combat, ni dans la médiation.

Nous partageons, par notre passion pour l’intelligence collective, le sentiment que le vivre-ensemble ne se limite pas à l’affrontement de points de vue et au rapport de force mais que les interactions entre les personnes dans le dialogue, le respect et la compréhension de l’autre font partie des ingrédients permettant de faire respirer notre démocratie et faire société.

Janvier 2019, l’actualité s’emballe. De nombreuses organisations tentent de faire des propositions de sortie de crise. Le gouvernement lance l’initiative du “Grand Débat”. En parallèle, les gilets jaunes lancent leur propre processus de collecte de propositions sur une plateforme qu’ils appellent le “Vrai Débat”. De janvier à mars 2019 s’ouvre ainsi une période intense de discussion nationale.

Dans ce contexte, nous commençons à échanger avec d’autres facilitateurs volontaires qui se joignent à nous. Ce petit groupe informel de “facilitateurs réservistes” a envie de poser sa pierre, de partager sincèrement des méthodes, des outils, des savoir-faire et des savoir-être d’intelligence collective. Nous prenons la décision d’expérimenter et d’avancer pas à pas, humblement, pas en donneur de leçons mais en faiseur d’actions. Ce Grand Débat qui s’organise en France est à bien des égards critiquable mais, loin d’être naïfs, nous pensons que c’est aussi une opportunité pour diffuser à grande échelle des pratiques collaboratives avec nos co-citoyens et ainsi planter des graines bien au-delà des contraintes de thèmes et de durée imposée.

Plusieurs mouvements de facilitateurs émergent en ce sens, dans le cadre du Grand Débat et hors Grand Débat. Nous nous efforçons de rester connectés avec les différentes initiatives dont nous avons connaissance, porteuses des mêmes intentions, y compris celles qui sont menées à l’échelle individuelle.

Objectif de l’expérimentation

Expérimenter des pratiques collaboratives en réunions publiques dans le cadre contraint d’un débat national à fort enjeu.

Nous souhaitons grâce à cela, pouvoir analyser :

  • Comment mettre en place des règles de fonctionnement avec l’organisateur institutionnel du débat pour favoriser des échanges constructifs et collaboratifs ?
  • Comment les élus et les citoyens réagissent-ils à cette proposition d’animation collaborative ?
  • Quels sont les freins à une dynamique pleinement constructive ?
  • Comment nos outils, méthodes et postures produisent des effets dans ce contexte : questions posées à l’échelle nationale et en embrassant des thématiques très larges ?

Expérimentations réalisées

Nous avons tiré parti du contexte de débat à l’échelle nationale, pour mener une expérimentation en proposant nos services ou en répondant à des demandes qui nous ont été adressées. Plusieurs opportunités s’offrent à nous pour expérimenter une facilitation en mode collaboratif de débats publics.

Trois débats sont organisés à Massy (91) à l’initiative du Maire de la commune et deux à Issy-les-Moulineaux (92) initiés par la Députée de la 10e circonscription des Hauts-de-Seine.

Les organisateurs (ici le Maire et la Députée) étaient à chaque fois ouverts à des pratiques participatives.

Au fur et à mesure des échanges, nous créons une relation de confiance avec ces représentants institutionnels et leurs équipes.

Méthode

Temps préparatoire avec les organisateurs du débat

Dans un premier temps, plusieurs points sont travaillés avec les organisateurs des débats : Quelle est l’intention ? Quel est le sujet du débat ? Quels sont les moyens logistiques ? Peut-on préciser dès l’invitation qu’il s’agira d’un débat collaboratif ?

Une fois les besoins récupérés, notre groupe a co-construit un format d’atelier à proposer aux élus en y mettant les valeurs qui nous rassemblent : écoute, échange, tourné vers le concret.

Le déroulé d’animation est proposé et discuté afin d’assurer une bonne appropriation de la méthode par les organisateurs et leurs équipes.

Les organisateurs se chargent de la communication autour de l’évènement.

L’atelier validé, nous travaillons particulièrement la posture de l’élu. En effet, pour la bonne réussite de nos objectifs communs, celui-ci devait se montrer en retrait, ne pas participer au débat en donnant son point de vue, seulement être à l’écoute de ces concitoyens et assurer le passage du message du terrain à nos institutions.

Ce travail de préparation fut important afin de diffuser l’état d’esprit et ce en quoi nous croyons auprès des équipes d’élus avec l’objectif de veiller à ce que la parole ne soit pas capturée, monopolisée.

Logistique

Dans les cinq cas expérimentés, les débats ont duré entre 2h30 et 3h00. Dans la mesure du possible, la salle est agencée de façon à favoriser les échanges croisés : pas d’estrade ni de tables, les chaises disposées en cercle, demi-cercle ou en “goutte”.

Pour l’animation, nous disposons de 2 micros, de paperboards, de feuilles A3, de marqueurs.

4 évènements auront lieu en soirée, 1 un samedi matin.

Introduction — 10 minutes

Au démarrage, afin d’accueillir les citoyens, les élus prennent la parole de manière assez succincte pour préciser leur posture pendant le débat (observation, citoyen participant, documentation,..) et énoncer la ou les grands thèmes à traiter. C’est ensuite au tour des facilitateurs de prendre la parole afin d’expliquer leurs rôles et les modalités collaboratives des débats.

Expression des questions et des sujets à traiter — 45 minutes

En plénière, une première séquence permet aux participants de faire remonter les sujets qu’ils souhaiteraient traiter dans la thématique du jour. À tour de rôle, ils prennent la parole. Leurs sujets sont notés en direct de façon synthétique sur paperboard afin de visualiser que leur prise de parole a bien été prise en compte.

Nous animons cette séquence. C’est un moment important car chaque individu peut prendre la parole équitablement sans se voir confisquer la parole par des participants bavards.

Un travail d’organisation et de rassemblement des idées est mené en parallèle par l’équipe de facilitateurs.

Il en ressort un ensemble de sujets (10 à 15) à travailler ensemble dans la soirée.

Ces sujets sont, ensuite, écrits sur feuilles A3, présentés et validés collectivement puis affichés dans différents espaces de la salle.

Les participants sont alors invités à se positionner sous le sujet qui les intéresse. Les groupes se forment de manière autonome, les chaises se déplacent, les discussions sont prêtes à commencer.

Les consignes sont données pour la prochaine séquence de travail en groupe.

Analyse des sujets et construction de propositions en groupe — 1h15

On entre dans la séquence de dialogue, c’est le moment central de notre format. Chaque groupe décortique le sujet, fait ressortir les constats et les questionnements, les convergences et divergences, ainsi que les solutions proposées. Les participants sont invités à définir entre eux des rôles :

  • Un facilitateur qui s’assure d’une bonne répartition de la parole,
  • Un rapporteur,
  • Un cadenceur restant vigilant au temps de la séquence.

Les participants sont accompagnés de support afin de les aider à formaliser leurs idées.

Mise en commun — 30 minutes

Une fois, ce temps d’échange terminé, chaque rapporteur vient rendre compte des discussions à l’ensemble des participants en plénière. 4 minutes par rapporteur. Les solutions sont présentées de façon synthétique.

Les équipes d’élus en profitent pour prendre des notes et récupérer les supports qui leur serviront pour le compte rendu global.

Conclusion — 10 minutes

L’organisateur fait la conclusion en précisant bien que l’ensemble des propositions (qui sont rassemblées et capitalisées) vont êtres retranscrites intégralement sur le site du Grand Débat.

A Issy-les-Moulineaux, des cahiers sont présents en sortie pour recueillir des avis et idées complémentaires, des messages pour la Députée, ainsi que des ressentis.

A Massy, un questionnaire de satisfaction et d’amélioration a été proposé.

Le but étant de laisser une dernière opportunité à chaque citoyen de s’exprimer et de faire un retour sur ce qu’ils venaient de vivre.

Quelques enseignements

Les différents débats ont rassemblé entre 80 et 130 personnes. Sur Issy, le public était en majorité assez âgé et peu diversifié. Sur Massy, le public était plus divers mais nombre de personnes nous semblaient rompues à l’exercice de la prise de parole en grand groupe.

De manière générale, ce format a bien fonctionné et les retours ont été majoritairement positifs. Quelques moments de flottements (le choix des sujets et la répartition dans les groupes de travail par exemple) ont pu être ressentis quelque peu inconfortables pour les organisateurs et les participants mais ils poussaient les participants à s’auto-organiser, ce qui fut formateur pour tous.

Si des jeux politiques ont pu parfois compliquer la démarche de facilitation (le contexte même du Grand Débat très marqué “gouvernement et République en Marche” donnait une bonne opportunité aux partis et organisations contestataires de déstabiliser ce moment), nous avons néanmoins ressenti que la petite expérience de travail collaboratif permettait de “hacker” la procédure descendante et faire vivre une possible “autre” façon de dialoguer ensemble.

Ceux qui sont venus en recherchant une tribune et un auditoire ne l’ont pas vraiment trouvé même si la première séquence d’expression permettait de répondre au besoin pressant de certains de lancer leur point de vue à la cantonade dans un temps et un contexte limité.

Nous avons surtout ressenti une très grande appétence pour des pratiques plus collaboratives tant au niveau des élus (qui sont en recherche de méthodes pour renouer un lien de confiance avec les citoyens) qu’au niveau des citoyens eux-mêmes.

Si, en tant que facilitateurs, nous avons bien ressenti notre plus value dans la tenue des échanges, nous nous sommes aussi questionnés sur le sens de notre implication dans un Grand Débat dont les tenants et aboutissants ne sont pas que réjouissants. Néanmoins, nous nous retrouvons dans l’idée que, y ayant pris part, c’est une opportunité pour nous de revendiquer la nécessité de progresser collectivement vers de nouvelles pratiques de dialogue citoyen.

Nous avons l’intuition qu’une fois l’apprentissage de ces pratiques collaboratives effectuées, nous pourrions accompagner un approfondissement sur les propositions, leurs créativités et leurs applications concrètes avec 1 à 2 séances supplémentaires.

Se pose maintenant la question du pas d’après.

Afin de répondre à ce questionnement, deux initiatives sont en cours de discussion :

  • L’une, permettant de connecter d’autres groupements de facilitateurs ayant participé au Grand Débat afin d’échanger sur nos expériences et sentiments durant cette période. Cette collecte fera l’objet d’un second article,
  • L’autre, un évènement, ouvert à tous, prévu le 13 avril à Paris, dont l’objet même sera de débattre sur la suite du débat “décider ensemble d’actions citoyennes, concrètes et locales”.

Texte écrit à 18 mains (et 180 doigts) par Jeanne Bernard, Michel Clavel, Thibaud Gangloff, Nicolas Gluzman, Manuel Ibanez, Marie Christine Julian, Gaële Lavoué, Brice de Margerie, Carine Ramé.


Si ce texte ou les initiatives qui en découlent vous parlent, n’hésitez pas à nous mettre des “claps” ou à laisser un commentaire. Pour nous contacter : facilitateurs.reservistes@gmail.com

    Facilitateurs Réservistes

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