Historiographie, commémorations et évolution de la pensée scientifique sur la France de Vichy.

Philippe PETAIN (1856–1951)

I. De la Libération au « moment Paxton », un passé volontairement enfoui ?

Rappels historiques : Qu’est ce que la France de Vichy ?

Avant d’aborder l’étude plus précise de l’enseignement de Vichy, il nous semble important de faire un bref rappel de cette période de notre histoire.

L’armée allemande entre en France en mai 1940. En un mois seulement, les troupes françaises sont battues par la Wehrmacht (nom donné à l’armée allemande), qui prend Paris. 
La France de Vichy ou « Régime de Vichy » est un régime politique dirigé par le Maréchal Pétain du 10 juillet 1940, au 20 août 1944. Le régime nait quand la République disparait des textes officiels, on parle donc « d’État français. » Les Allemands occupent le Nord et l’Ouest du pays jusqu’en 1942, puis l’ensemble du territoire métropolitain jusqu’à la Libération. Cependant, ils laissent le soin au gouvernement de Vichy de s’occuper de l’administration du pays. C’est un cas unique pendant la guerre. On parle donc de la politique de collaboration entre les Français et les Allemands.
Pendant la guerre, la collaboration a pris différentes formes. D’abord une coopération économique, puis politique. Le Régime de Vichy, on le sait, a participé à la déportation des Juifs de France, ainsi que celle des francs-maçons ou des résistants. Toutefois, le régime n’est pas allié militairement à l’Allemagne, même s’il dispose de ses propres troupes.

Un refoulement institutionnel.

Historiquement, l’enseignement de Vichy a été vecteur de problèmes importants pour l’éducation nationale. Éveline Cohen assure même que « travailler sur Vichy où sur la guerre d’Algérie, c’était prendre le risque d’un suicide institutionnel ». En effet, avant les années 1970, tout ce qui était en lien avec les heures les plus sombres de l’Histoire de France était passé sous silence ou modifié. Il ne s’agissait pas d’une histoire qui était méconnue voire inconnue, il s’agissait plutôt d’un processus de refoulement. On ne voulait pas ressasser ce passé, la France n’était pas prête à transmettre à ses jeunes la part la plus noire de son histoire contemporaine. Ce refoulement institutionnel, était le reflet du refoulement global de la société autour de la question de Vichy, un véritable déni national.
Ce déni peut s’expliquer par une trop grande proximité chronologique, et notamment par les grands traumatismes que cette période avait engendrée. Le choix avait été fait de glorifier l’esprit de la Résistance, et d’en faire un mythe national. Pendant longtemps, les héros de la Résistance eurent un écho important dans les programmes scolaires, alors que l’idée même d’une collaboration et de la responsabilité française dans les crimes de guerre et intelligence avec l’ennemi n’était — volontairement — pas enseignées.

La Seconde Guerre mondiale est « un passé qui ne passe pas », selon le titre de l’ouvrage d’Éric Conan et d’Henry Rousso, publié en 2013. C’est même le seul moment de l’Histoire de France où le gouvernement et l’ensemble des administrations, à l’exception d’un très petit nombre, se sont mis au service de l’ennemi de manière volontaire. La mémoire de cette période conjugue donc les souvenirs (précis ou déformés) et les oublis (volontaires ou refoulés). Il est impossible de dresser une liste de toutes les mémoires en concurrence (individuelles, de groupes, collective, officielle, savante, etc.), mais on peut toutefois en faire l’histoire et en montrer les évolutions. L’objectif de ce mémoire est de montrer l’évolution de l’enseignement de ce conflit (et de l’ensemble de ses composantes, à savoir la collaboration, Occupation, Shoah, Nazisme …), au lycée.

La mémoire de la Résistance n’a pas connu un parcours linéaire. Entre 1945 et 1971, la lecture de l’Occupation est assez unanimiste, relevant du mythe « résistantialiste », c’est-à-dire que l’on parait du principe que tous les Français ont résisté massivement et Vichy n’a pas existé. Ce mythe, forgé en grande partie par le général de Gaulle, acteur incontournable du conflit, lui permet de freiner l’épuration (qui correspond à la chasse aux collaborateurs), de restaurer l’autorité de l’État et l’image d’une France unie, « éternelle » comme il la qualifie lors de son premier discours après la la capitulation allemande. Il souhaite la réconciliation nationale, et pour cela il lui fallait occulter Vichy, facteur de division de la communauté nationale. Pétain est jugé par la Haute Cour de justice à l’été 1945, condamné à mort mais gracié par de Gaulle, grâce à son passé militaire et notamment son courage lors de la bataille de Verdun.

Après-guerre, la IVème République vit le jour. Avec elle, la volonté d’effacer les destructions physiques, économiques, sociales causée par l’Occupation. La formation des jeunes avait alors un caractère particulièrement important.

La lente émergence de la réalité de Vichy.

Entre 1951 et 1953, plusieurs lois sont votées. Il s’agit des lois d’amnistie pour les collaborateurs encore détenus en prison. À partir de ce moment, bon nombre d’entre-eux sont ensuite réintégrés dans les services publics, comme dans la police. La période 1947–1954 est toutefois marquée par des conflits entre la mémoire gaulliste et la mémoire communiste. Les deux camps se revendiquent comme les véritables libérateurs de la France. On assiste à un retour des divisions entre la Résistance intérieure majoritairement communiste et la France libre du général de Gaulle. Le « mythe résistantialiste » se renforce avec l’arrivée de de Gaulle au pouvoir en 1958, en tant que premier président de la Vème République. Il est véhiculé par l’école et le cinéma avec notamment des films qui rencontrent des grands succès comme « La Grande Vadrouille », en 1966. Dans ce film, la collaboration n’est évoquée que très succinctement. Il met plutôt en revanche en avant l’esprit d’aventure des Français des années sombres, n’hésitant pas à faire preuve de bravoure pour traverser le pays occupé. Un des moments forts de cette politique est marqué, en 1964, par le transfert au Panthéon des cendres de Jean Moulin, figure d’une Résistance dont on masque encore les fortes divisions internes.

Cette première phase s’interrompt brutalement, dans les années 1960–1970, avec l’arrivée à l’âge adulte d’une génération qui n’a pas connu la guerre, qui n’a donc rien à cacher. En 1971, le documentaire « Le chagrin et la pitié », réalise un an après la mort du général de Gaulle, est révolutionnaire dans l’opinion publique. Ce documentaire montre des habitants de Clermont-Ferrand fiers d’avoir collaboré avec l’occupant allemand. On commence à comprendre le phénomène de la collaboration, qui était très méconnu. Ce documentaire provoque une véritable indignation et une profonde rancœur dans une grande partie de l’opinion publique qui refuse de voir la réalité de la France de Vichy. La conséquence est radicale : le film est censuré pendant dix années à la télévision.

En 1972, Béate et Serge Klarsfeld, créèrent l’Association des filles et fils des déportés Juifs de France. L’objectif de cette association était l’établissement d’une liste des noms des victimes juives, victimes de la Shoah. Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980, que l’on peut assister au début de la médiatisation du génocide. Longtemps, les négationnistes avaient réfuté l’existence des chambres à gaz. Ces individus sont l’origine de la renaissance de l’extrême-droite en France, qui s’était plus ou moins dissoute à la Libération. Le procès de Klaus Barbie, en 1987, est suivi par le procès de collaborateurs français, qui furent jugés plusieurs décennies après la guerre. Ce fut le cas des procès de de René Bousquet en 1993, de Paul Touvier en 1994 et de Maurice Papon en 1997.

C’est par le cinéma et notamment celles du film Shoah de 1985 réalisé par Claude Lanzmann, que s’ouvre un débat sur le rôle des images d’archives et de la parole. La justice s’empare du problème, et en 1990, la loi Gayssot dit que la négation des crimes contre l’humanité sera considérée comme un délit.

Il existe bien une profonde évolution de la mémoire de l’Occupation et du régime de Vichy en France depuis la fin de la guerre dans l’enseignement. Afin d’étudier cette évolution, nous pouvons prendre l’exemple des manuels scolaires. Le manuel scolaire de 1964, aux Éditions Hachette, rappelle uniquement « la fin de la IIIe République », pour enchaîner avec l’idée d’occupation du pays par les Allemands. Vichy n’est pas mentionné, pas plus que l’existence d’une « zone libre ». On pense par ailleurs à glorifier les héros, à se trouver une image de marque, à sortir vainqueur de la guerre, plutôt que de faire le bilan des échecs et des erreurs. Le manuel de 1997, au contraire, insiste sur la collaboration du maréchal Pétain. On peut voir la célèbre photographie de la poignée de main entre Pétain et Hitler, à Montoire, qui est l’illustration de la collaboration. Cet ouvrage scolaire de 1997 a pour but de prouver la passivité d’une grande partie de la population, qui ne cherche qu’à survivre pendant ces longues années, ainsi que de souligner la dureté de la vie pendant l’Occupation.

La période qui suit les années de guerre est d’une intense complexité. Le marasme dans lequel le pays s’est retrouvée pendant de longues années ne pouvait s’oublier du jour au lendemain. L’ensemble de la population avait, de près ou de loin, volontairement ou malgré elle, pris part à ce conflit. On a longtemps érigé en mythe l’idée d’une France divisée en deux camps ; les « collabos » d’un côté, serviteurs zélés des plans d’Hitler, et d’autre part, une France résistante. Or ce dualisme est à combattre d’entrée pour une bonne compréhension de notre sujet. D’ailleurs, les travaux de l’historien Pierre Laborie montrent que la majorité des français n’entrait dans aucune de ces deux cases prédéfinies. Plus de 90% de la population était dans l’expectative. Tout n’était donc pas si noir, ni si blanc, bien au contraire.

II. Vichy, une épine dans le pied de l’État français.

Comment commémorer Pétain ?

La reconnaissance des crimes de Vichy par l’État français fut un processus long et complexe. Les différents présidents de la République rencontrèrent beaucoup de difficulté à évoquer ce sujet, et encore plus à le traiter officiellement. De plus, cette France du XXème siècle en reconstruction à tout point de vue (matérielle, sociale, économique, dans l’éducation de ses jeunes etc.), se cherchait des bases solides de reconstruction. Elle les trouvait généralement dans les grands mythes, notamment celle des vainqueurs de la Grande Guerre et ses héros de la Résistance. Or, le grand vainqueur de Verdun, n’était autre que le maréchal Pétain, premier collaborateur d’Hitler.

La proximité chronologique est probablement une des raisons principales, pour lesquelles la légitimation des actes de Vichy fut longue. Comme l’expliquent Henry Rousso et Éric Conan dans leur ouvrage coécrit « Vichy, un passé qui ne passe pas », le général de Gaulle n’avait fait déposer une gerbe de chrysanthèmes sur la tombe de Pétain qu’une seule fois, le 10 novembre 1968, à l’occasion du 50ème anniversaire de la victoire de 1918. Ce fut d’ailleurs, à l’époque, un geste mal apprécié d’ailleurs par des nostalgiques de Vichy. Ces derniers décidèrent d’arracher le ruban au nom du général de Gaulle, qui demeurait dans leur mémoire, comme un traitre qui avait quitté la France envahie.

Georges Pompidou, qui succéda à Charles de Gaulle en tant que président de la République, fit, lui aussi, déposer une gerbe sur la tombe de Pétain. Il ne le fit qu’une seule fois, en février 1973. Georges Pompidou, pendant son mandat, a dû gérer des crises en lien avec Vichy. En effet, des membres d’un commando d’extrême droite avaient décidé de transférer près de Verdun le cercueil du Maréchal. Il fut finalement rendu à son cimetière d’origine, à l’île d’Yeu. Son successeur, Valéry Giscard d’Estaing fit lui aussi déposer des fleurs, à une seule occasion, en 1978 pour commémorer le 60ème anniversaire de l’armistice de 1918.

Le difficile rapport entre Mitterrand et Vichy

C’est François Mitterrand qui a inauguré le rituel annuel de faire déposer des fleurs sur la tombe de Pétain. Il le décida après sa rencontre avec le chancelier allemand, Helmut Kohl. Des fleurs furent déposées chaque année le 11 novembre. Toutefois, il s’agissait d’une entreprise personnelle, non-officielle. François Mitterrand a longtemps refusé de reconnaitre le passé de Vichy. Il fut cependant contraint de changer sa position. En juillet 1992, alors qu’on se préparait à commémorer le 50ème anniversaire de la rafle du vélodrome d’Hiver, la presse révéla ce qui prenait des allures de scandale. L’on apprit que président faisait déposer, de manière régulière et ce depuis 1987, chaque 11 novembre, une gerbe de fleurs sur la tombe du maréchal Pétain. François Mitterrand justifiait ce geste comme un hommage rendu au vainqueur de Verdun. Aussi, les rumeurs concernant le passé Vichyste de Mitterrand s’en trouvaient renforcées. Pourtant, il ne fut pas le seul Président de la République à déposer des fleurs sur la tombe de Pétain. La communauté juive fut choquée par cette pratique. C’est pourquoi le président Mitterrand annonça qu’il allait participer à la commémoration de la rafle du vélodrome d’Hiver. Cette célébration fut un véritable fiasco. Il fut accueilli sous les sifflets et l’on entendait des slogans comme « Mitterrand à Vichy ! ». Pour se rattraper de sa conduite, Mitterrand créa la journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites.

Néanmoins, cela ne correspond pas à une reconnaissance officielle par le chef de l’État de la responsabilité de Vichy dans les crimes de guerre. C’est uniquement à partir de 1993 que François Mitterrand a définitivement renoncé à faire déposer des fleurs sur la tombe du maréchal Pétain. Aussi, dans son processus de réparation vis-à-vis des Juifs,, il a inaugura, sans y prendre la parole, un monument à la mémoire des victimes de la rafle du vélodrome d’Hiver sur lequel on peut lire : « La République française en hommage aux victimes des persécutions racistes et antisémites et des crimes contre l’humanité commis avec la complicité du gouvernement de Vichy dit gouvernement de l’État français (1940–1944 ). N’oublions jamais ». François Mitterrand n’a finalement jamais prononcé les mots que beaucoup attendaient et qui auraient constitué une reconnaissance officielle des crimes de Vichy. Depuis François Mitterrand, aucun président français n’a fait fleurir la tombe de Pétain.

Le discours de Jacques Chirac : un tournant.

Élu en 1995, Jacques Chirac fut le premier président de la République française admettre officiellement la responsabilité de l’Etat français dans la déportation et l’extermination des Juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale, au cours de la cérémonie commémorant la rafle du vélodrome d’hiver, datant du 16 juillet 1942. « Reconnaitre les fautes du passé, ne rien omettre des heures sombres de notre histoire » furent les termes utilisés par Jacques Chirac. « Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été, chacun le sait, secondée par des Français, par l’État français. ». Ce discours est un tournant dans l’histoire, puisque à partir du moment où ces mots furent prononcés par Jacques Chirac, ce sont cinquante années de recherches scientifiques qui sont légitimées. C’est donc, pour les professeurs d’histoire, une aide précieuse, un texte institutionnel sur lequel s’appuyer en classe.

Aujourd’hui encore, la Seconde Guerre mondiale, revêt un caractère particulier dans l’imaginaire collectif. Elle reste le conflit le plus important jamais connu dans le monde. Par son implication, la France et surtout la France de Vichy en était un acteur à part entière, absolument incontournable. Les polémiques à son égard sont donc particulièrement nombreuses. L’enseignement de cette période, encore fraîche dans les mémoires est d’une complexité extrême. Les tensions qui existent autour de la Seconde Guerre mondiale sont encore vives. Les dernières sorties publiques d’Emmanuel Macron sont là pour le confirmer.