Une laïcité falsifiée ?

Depuis 15 ans, le mot laïcité est devenu un enjeu politique et idéologique, souvent passionnel et irrationnel !

Il est évident que ce terme est utilisé à tort et à travers pour désigner des choses souvent fort différentes. Les débats médiatiques sur la laïcité sont souvent d’ennuyeux dialogues de sourds, car les personnes n’en ont pas la même définition. Beaucoup rejettent en bloc les approches de la laïcité différente de la leur, les considérant comme des tromperies ou des compromissions.

Notion initialement clairement marquée à gauche, elle est aujourd’hui largement utilisée par la Droite et surtout l’extrême Droite souvent dans une logique conflictuelle avec l’Islam en France.

Depuis quelques années, en tant que citoyen ayant des convictions laïques et en tant que professeur de l’école de la République abordant régulièrement la notion de laïcité avec mes élèves lors des séances d’éducation civique, je ressens un malaise grandissant par rapport à cette notion.

La laïcité devrait être un principe qui assure et facilite le vivre-ensemble. Elle devient au contraire source de conflits et de divisions.

Cette notion a pris depuis 20 ans des sens différents, souvent en conflit entre eux. Cette définition mouvante est l’objet d’une bataille idéologique violente et potentiellement dangereuse pour notre pays.

Pour voir plus clair dans ce panier de crabe sémantique, l’ouvrage de Jean Baubérot « les 7 laïcités françaises » est salutaire.

Cet universitaire reconnu comme un des grands spécialistes de la laïcité a une approche historique de cette notion et dénombre 7 définitions. Il ne les met pas toutes sur un pied d’égalité, certaines ont une légitimité légale et historique, d’autres sont selon lui de récentes falsifications.

Pour résumer, il y aurait 3 approches historiques et anciennes de la laïcité

Une laïcité anti-religieuse qui correspond à une forme d’athéisme militant, et que l’on désigne parfois de manière péjorative comme laïcarde. L’Etat devrait donc combattre l’emprise religieuse.

Une laïcité gallicaniste, qui fait référence au gallicanisme, politique des rois de France visant à contrôler les institutions religieuses dans le Royaume. Cette approche estime que l’Etat doit contrôler, gouverner les institutions religieuses.

Et enfin une approche séparatiste ; celle qui a politiquement et légalement gagné lors du débat de 1905. Approche estimant que les pouvoirs publics et pouvoirs religieux doivent être clairement séparés. L’Etat doit être neutre face aux religions, assurer la liberté de culte et l’égalités des droits de tous. Il ne doit ni financer ni diriger les instances religieuses. En retour les considérations religieuses ne doivent pas influencer le domaine des lois et des institutions publiques.

Il existe pour Baubérot d’autres conceptions de la laïcité :

La laïcité concordataire (spécificité de l’Alsace Moselle pour des raisons historiques) et plus récemment des conceptions abusives et falsifiées de la Laïcité :

Une laïcité ouverte ou positive, mis en avant il y a quelques années par Sarkozy, qui remet en avant un rôle primordial des religions dans la fonctionnement politique et social.

Et surtout une laïcité identitaire, (celle mis en avant par le FN et des sites fascisants tel que Riposte laïque) dont l’objet et de stigmatiser l’Islam en distinguant des religions de souche (légitime) et des religions importées (à combattre)

Baubérot estime que la seule conception de la laïcité ayant un légitimité légale et historique est celle qui insiste sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat et donc de la neutralité de l’Etat par rapport au fait religieux. Même si les autres conceptions sont aujourd’hui très présentes dans les débats politiques et médiatiques et dans l’opinion publique.

Pour autant, en 1905 ou aujourd’hui, cette laïcité séparatiste insistant sur la neutralité de l’Etat semble la seule approche capable d’obtenir un large consensus réunissant croyants, athées et agnostiques.

Pour se retrouver dans cette complexité des différentes approches, il est utile de bien distinguer la laïcité en tant que principe juridique (liberté de culte, égalité des droits et stricte séparation de L’Etat et de la religion) et la laïcité en tant que valeur sociale et politique : valeur qui pour assurer la cohésion et l’unité du peuple (Laos : peuple uni en grec) exige un certain effacement des considérations religieuses dans l’espace public pour éviter les tensions communautaires.

Pour la laïcité en tant que principe juridique clair, il est possible d’être intransigeant. (Même si en réalité, la neutralité de l’Etat n’est pas toujours respectée : jours fériés correspondant aux fêtes chrétiennes, financement public des écoles confessionnelles privées sous contrat, etc. …)

Mais concernant la laïcité en tant que valeur sociale et morale, cela implique forcément un débat et un compromis permanent. Il est en effet impossible de demander un effacement total des expressions religieuses dans la société sans attaquer gravement les libertés publiques fondamentales (liberté de culte, liberté d’expression etc. …). Le recours à l’interdiction légale doit être limité et utilisé avec beaucoup de précaution.

Sur le port du voile par exemple un compromis s’est imposé non sans mal. Le voile est accepté en principe partout, sauf pour les employés de la fonction publique et les élèves d’établissements scolaires publiques.

Des interdictions visant certaines expressions religieuses, (ex voile dans la rue ou repas adapté à la cantine) auraient clairement un aspect stigmatisant et excluant. Ces mesures auraient de manière évidente un effet néfaste et contre-productif sur la laïcité ; en détruisant le « LAOS » : l’unité du peuple.

Avant cette période électorale, où il y a fort à craindre que la notion de laïcité soit largement utilisée de manière abusive et clivante. Il serait très utile que les médias et les politiques clarifient ce qu’est officiellement la laïcité depuis 1905 (la neutralité de l’Etat) et quel est son objectif final (l’unité du peuple dans son ensemble)