It's raining again

Devant ses yeux, au rĂ©veil, ce n’étaient que verres Ă  demi vides et un cendrier plein. En cherchant bien on aurait pu y trouver encore une ou deux braises. Un coup d’oeil sur son cellulaire qui lui servait plus d’accessoire social — occasionnellement de montre — que de tĂ©lĂ©phone lui indiqua ce qu’il avait dĂ©jĂ  devinĂ© en se levant. Le soleil allait se coucher dans quelques minutes, saloperie de changement d’heure.

Il s’était levĂ©, le corps encore perdu dans un sommeil loin d’ĂȘtre rĂ©parateur, et la tĂȘte lourde. Il enfila un boxer qui traĂźnait, prit son gros manteau de fourrure, et sortit sur le balcon. Devant le ciel dĂ©chirĂ© de ce quinze novembre, il se mit en tĂȘte Ă  tĂȘte avec une cigarette, maigre rĂ©confort devant la nuit tombante. AppuyĂ© sur la rambarde, il laissait l’air frais le dĂ©griser, lui saisir les jambes et lui donner cette impression futile qu’il ressentait encore quelque chose.

Il sentit un mouvement derriĂšre lui ; la couette ondulait et poussait un long gĂ©missement. Il s’imaginait sa tĂȘte sortir de lit avant de se rendre compte qu’il n’y mettait pas de visage. Dans un Ă©lan de bontĂ©, il remonta quelques heures en arriĂšre, afin de dĂ©bloquer les rouages de sa mĂ©moire qui grinçaient quelque peu. Il l’entendait s’avancer doucement, emmitouflĂ©e dans la couette.

Un pas plus tard, et il n’était remontĂ© qu’au dĂ©but de soirĂ©e, oĂč elle n’était pas encore entrĂ©e dans son champ de vision. Nouveau pas et le voilĂ  dans son bar fĂ©tiche, son coin fĂ©tiche, sa biĂšre fĂ©tiche, et un regard triste. Toujours pas de nouvelles d’elle. Elle franchit la porte-fenĂȘtre et il abandonna. Il porta la cigarette Ă  ses lĂšvres pour se donner le temps d’une taffe en cas de dialogue.

Elle le prit dans ses bras et se colla Ă  son dos, de cette maniĂšre si simple qu’ont les femmes d’augmenter les zones de contact charnel. Le soleil faisait ami-ami avec l’horizon, et il tira une derniĂšre bouffĂ©e de sa cigarette avant de se retourner, et de poser ses yeux sur son visage.

Il la trouva plutĂŽt ressemblante. A force il avait oubliĂ© ses vrais traits, celle-ci Ă©tait peut-ĂȘtre la bonne mais il ne le voyait plus. Elle lui manquait un il-ne-savait-quoi pour le convaincre.

Ses lĂšvres lui glissĂšrent un bonjour, il y dĂ©posa un baiser avant de rentrer au chaud. Dans la cuisine, devant la cafetiĂšre qu’il s’affairait Ă  mettre en branle, le calendrier des PTTs le narguait fiĂšrement de son 23 novembre entourĂ© de rouge.

Cinq ans qu’il lui courrait aprĂšs. Il l’avait croisĂ©e un soir, trop seul pour rĂ©flĂ©chir, trop abĂźmĂ© pour sortir le grand jeu. Au rĂ©veil le lendemain, il avait compris son erreur : d’elle il ne lui restait qu’un prĂ©nom.

Il avait dĂ©barquĂ© lĂ  il ne savait trop comment, avec pour seul bagage un sac marin de toile verte estampillĂ© U.S. Navy, comme on en trouve par dizaines dans tous les surplus militaires au monde pour quelques dollars, une Visa Premier qui flirtait allĂšgrement avec la date d’expiration sans qu’il ait aucun endroit oĂč la faire remplacer et une connaissance Ă  peu prĂšs nulle de la langue.

AprĂšs quelques jours Ă  errer d’hĂŽtels miteux en auberge de jeunesse, sa carte bleue l’avait lĂąchĂ© suffisamment sĂšchement pour qu’il songe Ă  chercher du travail aprĂšs une nuit passĂ©e en cellule aux cĂŽtĂ©s d’une prostituĂ©e Kirghize et d’un clochard avinĂ© dont il Ă©tait devenu en quelques instants l’ami de toujours.

Tout comme la veille, le ciel sur le port Ă©tait couleur tĂ©lĂ© calĂ©e sur un Ă©metteur hors service, et il le serait certainement encore le lendemain, ensemble de particules grises en harmonie avec son humeur du moment et le bruit blanc qui rĂ©gnait en permanence dans sa tĂȘte, l’empĂȘchant de penser plus qu’il n’était nĂ©cessaire Ă  sa propre survie.

AprĂšs des heures passĂ©es Ă  s’abĂźmer les mains dans l’eau de vaisselle d’un troquet quelconque, il s’était assis, seul, devant une table en bois et observait consciencieusement les bulles remonter dans la pinte de biĂšre blonde que lui avait servi sa patronne aprĂšs le service. Autour de lui, un mĂ©lange hĂ©tĂ©roclite d’ouvriers, de marins et d’étudiants gauchistes en goguette remplissaient la salle enfumĂ©e d’une conversation bruyante et animĂ©e.

Elle s’était assise Ă  la table voisine, picorant le traditionnel saucisse purĂ©e inscrit Ă  la carte depuis des temps immĂ©moriaux, ses yeux cachĂ©s derriĂšre d’austĂšres lunette Ă  monture de fer parcourant des vers de Thomas Stearns Eliot. AlertĂ©e par ce sixiĂšme sens si typiquement fĂ©minin qui fait qu’on ne peut rien cacher Ă  une femme, elle finit par tourner la tĂȘte vers lui. C’était la premiĂšre fois qu’on lui souriait depuis qu’il avait posĂ© pied sur le sol de ce fichu pays.

Ils parlĂšrent jusqu’au petit matin, de son histoire Ă  lui, de poĂ©sie et de littĂ©rature. Il se rendit compte qu’il ne savait plus trĂšs bien ce qu’il fuyait et les raison qui l’avaient poussĂ©es Ă  Ă©chouer ici. Elle parla peu d’elle, l’écoutant avec le regard d’une prof qui Ă©couterait un Ă©lĂšve lui raconter que son pĂšre le bat.

Elle le quitta au lever du soleil, ne lui laissant pour carte de visite qu’un furtif baiser Ă©changĂ© sur la plate-forme d’un tramway et une traĂźnĂ©e un peu surannĂ©e de parfum Ă  la violette que devait rapidement dissiper les premiers rayons du soleil.

Il s’était accrochĂ© Ă  son souvenir, Ă  sa maniĂšre de garder son index Ă  cĂŽtĂ© de son oeil droit, le pouce Ă  l’aventure autour de ses lĂšvres qui semblaient murmurer ce qui lui passait sous les yeux. Il la voyait encore attachĂ©e Ă  ses mots, quand il lui rĂ©citait Poe, un de ceux qui l’avaient marquĂ©, quand il avait Ă©tĂ© jeune et sot.

Il s’imaginait sans cesse revenir Ă  ce premier et dernier au revoir, et il se rendit compte, jour aprĂšs jour, que la plate-forme de leurs adieux avait perdu son numĂ©ro avant de perdre ses passagers, que le tramway ne ressemblait plus qu’à une vulgaire boite sur essieux, aux tenders souples qui laissaient crĂ©piter une Ă©tincelle Ă  chaque virage, mais il n’était plus sĂ»r que cela fut le bon tramway, les bonnes catĂ©naires. Le soleil Ă©tait encore prĂ©sent, mais il commençait Ă  douter de la date. 23 novembre ? Dans le doute il se laissa convaincre. Il commença Ă  Ă©crire le tout, Ă  coucher sur le papier ce qu’il restait d’elle. S’il avait su dessiner, il lui aurait dĂ©diĂ© une fresque, oĂč son profil aurait jouĂ© des tours et des tours jusqu’à un petit matin qui Ă©tait arrivĂ© bien trop vite.

Malgré tout, il la perdait.

Il finit par ne rester d’elle qu’une vague impression, une mise en abĂźme focalisĂ©e sur le profil de sa monture, et pour titre ce prĂ©nom qu’elle lui avait donné ; il finissait par ne plus y croire. Qu’avait-elle pu bien toucher en lui pour le hanter de la sorte ? Il se surpris Ă  l’imaginer au coin de la rue, mais toujours une demi-rue d’avance. Il apercevait sa chevelure dans celle des passantes, trouvait dans chaque main posĂ©e sur une paire de lunettes un air familier. Elle commençait Ă  le ronger de l’intĂ©rieur. Son souvenir prenait des allures d’obsession, aggravĂ©e de sa solitude dans ce pays d’accueil, malgrĂ© tout inconnu. Il lui fallait changer de paysage.

Ironiquement, il se voyait comme dans The Love Song of J. Alfred Prufrock, toujours d’Eliot. Il finit par rentrer chez lui, oĂč rien ni personne ne l’attendait encore, lĂ  oĂč ce que pouvait reprĂ©senter une valeur comme l’amitiĂ© l’avait finalement laissĂ© tomber. Pendant ces quelques annĂ©es de bourlinguage, il avait fini par se faire une raison sur la nature humaine, son innocence un peu naĂŻve commençait Ă  cĂ©der le pas Ă  un sentiment aigri et blasĂ© sur le monde, ce qui lui donnait un air de gentilhomme Ă  soigner auquel peu de femmes, au dĂ©tour d’une conversation saupoudrĂ©e de vers lyriques, ne pouvaient rĂ©sister. Il ne forçait pas trop, et il guettait dans chacune d’entre elles cette mĂȘme chaleur au fond des yeux. Mais l’une aprĂšs l’autre ne lui apportaient qu’une pointe de rĂ©confort qui ne durait que quelques heures, qui disparaissait Ă  l’instant oĂč il ne trouvait dans leur visage aucune trace de ce qu’elle lui avait offert.

À cinq jours de ce cinquiĂšme anniversaire dont il n’était qu’incertain, en regardant une derniĂšre fois la demoiselle qui se tenait sur son balcon, il se rendit compte de sa folie. D’une simple pichenette, il renversa le calendrier, et s’imagina une horloge numĂ©rique qui n’affichait qu’un Ă©nigmatique 5.

Quand elle sortit de la salle de bain entourĂ©e de vapeur, dĂ©esse des temps anciens vĂȘtue d’une seule serviette en guise de turban, il est dĂ©jĂ  sur la pas de la porte, chapeau vissĂ© sur la tĂȘte, sa valise d’un autre Ăąge Ă  la main.

« OĂč vas-tu ? 
- Un pĂšlerinage
 dans le passĂ©. 
- Tu reviens quand ? 
- Je ne sais pas. Dans 5 jours peut ĂȘtre, dans 5 ans, jamais. »

Ce retour dans le passĂ© fut bien diffĂ©rent de l’aller quand, Ă  moitiĂ© mort de faim et de froid, il avait traversĂ© une partie de l’Europe Ă  la recherche d’une mort plus douce si facile Ă  trouve quand elle vient d’un autre, mais qui n’était finalement pas venue. Il avait passĂ© des jours Ă  errer sur les quais Ă  la recherche d’un bateau en partance pour ailleurs, mais personne n’avait acceptĂ© de prendre quelqu’un sans carte de voyage, et il avait Ă©chouĂ© dans l’arriĂšre cuisine de ce bar Ă  marins jusqu’au soir qui avait changĂ© sa vie.

AussitÎt installé dans un hÎtel familial du centre ville, il se précipita vers le port. Tom officiait toujours derriÚre le comptoir de zinc, servant les biÚres à des marins pas encore tout à fait saouls.

« Tom ? C’est moi. Je suis de retour. 
- Ah, l’artiste. On dirait que la chance a tournĂ©e. Tu la cherches encore hein ? Ca ne sert Ă  rien. Elle est morte. 
- Hein ? 
- Regarde toi, tu as changĂ©, elle a changĂ©. 5 ans que vos routes se sont sĂ©parĂ©es et tu voudrait la retrouver comme le jour oĂč tu l’as connue ? Tout ce que tu vas y gagner, c’est de perdre ton fric et tes derniĂšres illusions. 
- Sers moi plutĂŽt une pinte, ça t’évitera de raconter des conneries. »

Il passa la journĂ©e Ă  errer sur les quais Ă  la recherche d’un signe tangible de son existence. Il s’était pourtant jurĂ© de ne jamais revenir, de laisser ces souvenirs de cotĂ©, amas de fragments de vie Ă©clatĂ©s au dĂ©tour des pavĂ©s de cette ville, jamais la mĂȘme selon l’heure du jour ou de la nuit. A force d’en explorer les rues humides Ă  l’heure oĂč les honnĂȘtes gens sont couchĂ©s, au rythme du ressac contre les piles des quais, il avait fini par penser en connaĂźtre chaque centimĂštre carrĂ©. Les lampadaires qui Ă©clairaient la façade silencieuse des entrepĂŽts Ă©teints, chaque zone devenait aussi anonyme que la voisine, simple point plus ou moins gros, lacis de ruelles, de routes et de rails. Plus tard, il avait appris Ă  les connaĂźtre vraiment, rencontrant chacun de ses Ă©phĂ©mĂšres habitants le temps d’un repas partagĂ© au comptoir ou de l’amertume d’une biĂšre une fois le soleil couchĂ©, images de cargos gonflĂ©s comme des femmes enceintes, cris des dockers et dialecte des matelots se partageant les derniĂšres nouvelles glanĂ©es autour du monde, vieux amis se retrouvant aprĂšs des annĂ©es passĂ©es en mer. Et au delĂ  de tout ça, l’attente de son hypothĂ©tique retour.

Ce soir lĂ  pourtant, il le sentait, il parcourait les rues du port en Ă©tranger, regards suspicieux des habituĂ©s et indiffĂ©rence des visages inconnus. Il rĂ©alisa combien Tom avait dit vrai, mais il ne pouvait plus abandonner, cela aurait Ă©tĂ© renier la derniĂšre parcelle qui le rattachait Ă  ce qu’il Ă©tait.

Cinq ans passĂ©s Ă  s’imaginer pouvoir l’oublier. Cinq ans Ă  se leurrer. Cinq jours pour la retrouver. Comme si elle allait disparaĂźtre Ă  jamais, passĂ© cet anniversaire d’une rencontre improbable. Et pourtant il se devait de se pousser Ă  bout, s’imposer une limite, se mettre seul au pied du mur, pour enfin avancer dans ce qu’il lui restait de vie. Il avait tout pariĂ© sur cette cinquiĂšme rĂ©volution terrestre, misant sur un sentiment qui flattait son ego: la retrouver ne pouvait signifier qu’elle le cherchait aussi.

Retour chez Tom. CoincĂ© entre son tabouret et le bar, il musclait ses doigts en faisant virevolter un sous-bock vantant les mĂ©rites des biĂšres locales. Il acquiesça mentalement ; les biĂšres locales avaient du bon. Dans sa tĂȘte les images de leur seule et unique rencontre l’aguichaient sans retenue. Son premier sourire dĂ©clencha une explosion de sentiments qu’il finissait par avoir du mal Ă  se retenir. Il s’imaginait la perdre Ă  jamais. Il se rendait compte que ses traits s’estompaient, que le bar de ses souvenirs ne ressemblait plus guĂšre Ă  ce qu’il avait devant les yeux. Il sentait les filaments de sa mĂ©moire se mĂȘler Ă  ceux de sa vision : aujourd’hui commençait Ă  remplacer hier, et avec lui, un certain bar, cinq ans auparavant, et cette charmante demoiselle qui souriait calmement.

Il ferma les yeux, dans une vaine tentative de prĂ©server les minces fragments de sa mĂ©moire, et elle au passage. Il sentit une larme couler le long de sa joue droite. Il la laissa couler jusqu’au bout, s’enivrant de cette douce sensation. Il s’imaginait ses propres traits, aidĂ© de cette trace sensuelle qui lui avait caressĂ© la joue. Il rouvrit les yeux pour s’autoriser un regard dans le miroir du fond. Ce voyage devait apporter des rĂ©ponses, des certitudes. Il devait se sentir mieux et son reflet ne lui montrait qu’un inconnu, perdu dans le passĂ©, accrochĂ© Ă  de trop faibles rĂ©alitĂ©s. Il ne put rĂ©sister plus longtemps.

Une deuxiĂšme larme se mit Ă  perler au creux de son oeil gauche.

Il la sentit jouer avec la gravitĂ©, cherchant le chemin le plus court vers la terre, slalomant dans sa barbe de quelques jours, fortes accĂ©lĂ©rations parsemĂ©es de brusques ralentis. Elle avait ouvert la voie Ă  toute une multitude, laissant une trace saillante sur son visage, que l’éclairage pourtant faiblard faisait ressortir comme une traĂźnĂ©e d’étincelles. Sa gorge se resserra, et il peinait Ă  respirer.

Deux glaçons, s’entrechoquant, le sortirent de sa rĂȘverie. Un verre de whisky, double vue la dose, Ă©tait apparu devant lui. Il leva les yeux pour croiser ceux de Tom, qui murmura un simple "celui-lĂ , il est pour moi". Il avait de l’expĂ©rience, le bougre, il avait senti que les mots ne servaient Ă  rien Ă  ce moment.

La chaleur de l’alcool eut raison de ses pleurs. Il fixait les glaçons maintenant secs au fond de son verre, le bruit de leur contact le rĂ©confortait quand il les faisait tourner. Il passa quelques minutes en leur compagnie, observant leur douce et lente disparition. Il avait beau tourner son verre, plus aucun son ne sortait. Il Ă©tait temps de se coucher.

DĂ©tour aux toilettes, oĂč les murs Ă©taient tapissĂ©s de flyers proclamant des concerts, spectacles et autres activitĂ©s mondaines dont il n’avait que faire. Il laissa ses yeux gambader le long de ces posters, ne distinguant plus le message mais seulement les caractĂšres. Il tomba sur un passage Ă©crit Ă  la main, d’une cursive plutĂŽt fĂ©minine pour des toilettes pour homme. Il dĂ©chiffra les premiers mots.

« Let us go then, you and I, »

Le reste Ă©tait recouvert d’une feuille de papier annonçant “Just Flying Knowledge”, le quinze dĂ©cembre. Sa mĂ©moire continua.

« When the evening is spread out against the sky Like a patient etherised upon a table; »

Il dĂ©chira ce qu’il pouvait, ses ongles se brisant au contact du crĂ©pi vieillissant. Les vers continuaient d’apparaĂźtre, les uns aprĂšs les autres.

« Let us go, through certain half-deserted streets, The muttering retreats Of restless nights in one-night cheap hotels »

Ses mains avaient fort Ă  faire, certains mots ne se devinaient qu’à peine, effacĂ©s par des annĂ©es de colle et de papier.

« And sawdust restaurants with oyster-shells: Streets that follow like a tedious argument Of insidious intent To lead you to an overwhelming question  »

Il redoutait la fin de cette premiÚre strophe, ne sachant que penser de cette écriture si féminine, si simple, avec ces vers-là.

Ses vers.

« Oh, do not ask, “What is it?“ Let us go and make our visit. 23/11 Het Park »

Il Ă©tait sĂ»r d’une chose. Le dernier vers n’était pas original.

L’aube du cinquiĂšme jour arriva chargĂ©e de menaces avec une tempĂȘte venue du large, dĂ©filĂ© trop rapide de nuages compacts au dessus du port, traversĂ© par les rafales glaçantes des frimas de novembre. Il fut rĂ©veillĂ© par les premiĂšres gouttes de pluie venues nettoyer une nuit dont il ne se souvenait plus vraiment, terminĂ©e sur un banc au pied duquel une flaque de matiĂšre spongieuse ne lui laissa plus aucun doutes quant Ă  ses activitĂ©s. Il se rappelait vaguement avoir pleurĂ©, versant probablement autant de larmes que de whisky Ă  cotĂ© du verre, dans une dĂ©monstration aussi pitoyable que rĂ©ussie de biture d’amoureux Ă©conduit, que Tom lui avait facturĂ©e au prix d’achat en souvenir du bon vieux temps.

Il ouvrit les yeux et regarda un moment le ciel dĂ©filer au dessus de lui comme ses souvenirs tentant vainement de faire la mise au point, sans qu’aucune prise ne lui permit d’arrĂȘter le temps qui passe. Il avait pourtant fini par se rendre Ă  l’évidence, ce soir il dirait enfin au passĂ© tous ces souvenirs qu’il n’avait conjuguĂ© qu’au prĂ©sent les cinq derniĂšres annĂ©es. Sauf si


Het Park. Un nom familier pour un endroit neutre, le genre de lieu dĂ©chargĂ© d’émotions, propice Ă  des retrouvailles programmĂ©es, terrain anonyme entourĂ© d’anonymes, avec au bout, qui sait, la fin d’une errance qui avait perdu pas mal de sa signification. On ne s’était pas dit rendez-vous dans cinq ans, Ă  des lumiĂšres de la symbolique que pouvait avoir la place des Grands Hommes pour des Ă©tudiants rĂȘveurs et un peu utopistes.

La paranoĂŻa remonta comme un flot de mauvais alcool, brĂ»lante, amĂšre, avec cet arriĂšre goĂ»t dĂ©gueulasse du soupçon pas assumĂ©, soulevant plus de questions qu’elle n’en rĂ©solvait. Depuis quand ce message l’attendait-il ? Tom savait-il quelque chose ? Tom ne pouvait pas ne pas savoir ! Pourquoi ne lui avait-il rien dit ? N’avait-il pas dĂ©jĂ  manquĂ© ce rendez-vous l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente, ou celle encore avant ? Devant lui, des couples d’amoureux passaient sans le voir.

Il s’installa en terrasse, et commanda un petit dĂ©jeuner continental pour deux. Non pas qu’il s’attendit Ă  la voir arriver si tĂŽt, mais s’il devait attendre, autant ne pas le faire le ventre vide. Un coup de vent lui arracha un frisson, amplifiĂ© par les vĂȘtements encore mouillĂ©s par la sueur de la nuit qui collaient Ă  sa peau, fit s’envoler quelques feuilles mortes et onduler un carrĂ© d’herbe un peu plus loin. Un serveur guindĂ© dans son uniforme immaculĂ© posa un plateau pour deux, cafĂ©, tartines et jus d’oranges Ă  ce quasi clochard venu gĂącher l’ambiance de son Ă©tablissement et exigea d’ĂȘtre payĂ© immĂ©diatement. Un paquet froissĂ© de Marlboro souples tirĂ© de la poche de son jean lui fournit la premiĂšre cigarette du matin.

L’attente commença, allongeant les secondes en minutes, les minutes en heures et les heures en jour, le temps s’écoulant inexorablement autour de lui. La vie tournait au ralenti, et il pouvait voir les autres agir et se mouvoir comme dans une mauvaise parodie de films de science fiction. A plusieurs reprises, le mĂȘme serveur guindĂ© vint renouveler ses consommations, avec la rĂ©gularitĂ© d’une horloge suisse, puis fut remplacĂ© par sa copie conforme Ă  peine plus affable.

Une femme entre deux Ăąges, un livre Ă  la main, s’installa Ă  la table voisine, grands yeux verts Ă©tonnements mobiles, encadrĂ©s d’une improbable chevelure rousse, le regardant presque aussi souvent qu’elle tournait les pages de son roman de quai de gare Ă©cornĂ© jusqu’à ce qu’il engage enfin la conversation.

« Are you waiting for someone? 
- Not really, you? 
- I’ve been waiting for 5 years now. I guess everything must come to an end. »

Il lui raconta son histoire.

Plus il racontait, et plus il comprenait ce que Tom avait voulu lui dire. Une cigarette aprĂšs l’autre, il rĂ©alisa qu’elle ne viendrait pas, qu’elle ne pouvait ĂȘtre restĂ©e 5 ans celle qu’il avait laissĂ©e un matin au bord d’une voie ferrĂ©e, immuable dans l’attente. Il comprit aussi que son pĂšlerinage Ă©tait maintenant terminĂ©, que ce pourquoi il Ă©tait venu dĂ©sormais accompli, il pouvait repartir de zĂ©ro dans la direction de son choix.

Elle partit Ă  la nuit tombante, sous les premiers grondements d’un orage dĂ©sormais trop proche. Des bourrasques de vent chassaient feuilles mortes, dĂ©tritus et passants attardĂ©s, le laissant seul, assis sur le banc qui l’avait accueilli la veille. Des cataractes d’eau s’abattirent brusquement sur lui, avec une exceptionnelle volontĂ© cathartique, lui rappelant au passage qu’il ne s’était pas lavĂ© depuis deux jours. Les yeux dans le vide, il revit les cinq derniĂšres annĂ©es dĂ©filer devant lui en accĂ©lĂ©rĂ©, et le cours de choses lentement revenir Ă  la normale.

Quand le gardien vint le chasser, il faisait nuit noire. Il fouilla ses poches Ă  la recherche d’une derniĂšre cigarette, mais les trombes qui se dĂ©versaient sur Amsterdam rĂ©duisirent toutes vellĂ©itĂ©s d’allumage Ă  nĂ©ant.

La pluie battante avait remplacĂ© les larmes taries au fond de ses yeux. Il Ă©crasa sa cigarette dĂ©trempĂ©e dĂ©sormais inutile et s’éloigna dans le brouillard.

This is a short story I co wrote with Alexis AndrĂ© in 2009. We would write a bit and then ask the other one to continue the story, not knowing how the story would turn. I lost it and was very happy to find it thanks to the Wayback Machine as I’ve lost every other novels and short stories I’ve ever written.

Photo: Never Walk Alone, by Tekke, CC.