Comment j’ai failli organiser un “all-male panel”… qui s’est transformé en programmation féministe badass!

par Loraine Furter

Cette année sera la deuxième année du ­festival de graphisme Fig. à Liège, initié par quatre graphistes faisant partie des studios Please let me design et Signes du quotidien, qui m’ont invitée à rejoindre l’organisation de cette deuxième édition en cours de préparation.

En parallèle à la mise en place de formats plutôt classiques (expositions, projections, conférences, workshops, librairie pop-up…), nous profitons de la fraîcheur et la petite échelle du festival pour expérimenter et questionner ce que devrait ou pourrait être un festival de graphisme aujourd’hui. Autant au niveau des contenus, du programme, que de l’organisation même du festival : comment le rendre ouvert et transparent ? quelle place donner à ses différentes composantes ? comment rémunérer (et de manière égale) les personnes qu’on invite, alors que le métier de graphiste se précarise et que les questions d’économies y sont souvent des tabous ? … des problématiques dont on parle peu dans des événements autour du graphisme, et qu’il nous semble temps d’interroger.

Une des questions qui a bouleversé l’organisation de cette édition est celle des représentations de genre dans notre festival.


Malgré ma pratique très impliquée dans des questions féministes, je venais de rejoindre l’équipe, en cours de route, et je ne voulais pas imposer d’emblée le sujet. D’autant que la première édition du festival avait programmé une conférence d’Anaïs Bourdet, graphiste féministe super engagée à l’origine du blog Paye Ta Shnek. La question s’est en fait imposée d’elle-même pendant les derniers mois de l’organisation du festival.

Pour plusieurs raisons, nous nous sommes retrouvé.e.s avec une programmation de conférences presque uniquement masculine — un all-male panel. Le problème a été soulevé mais sans réponses du reste de l’équipe — il faut dire qu’on avait vraiment la tête dans le guidon — et sans insistance de ma part. Puis le sujet est revenu sur la table lorsqu’une proposition spontanée de faire un lunch féminisme et graphisme a été lancée: une sorte de « focus meufs dans le graphisme ». J’ai alors pu en profiter pour revenir sur la question, en répondant que c’était exagéré de ne programmer que des hommes dans le festival et à côté de faire un bouffe pour parler des femmes dans le graphisme, et que si on voulait parler de féminisme dans cette situation il faudrait le prendre un peu plus au sérieux … Je savais qu’en répondant ça je risquais de passer pour l’emmerdeuse féministe jamais contente (feminist killjoy). Mais ça ne s’est pas du tout passé (❤ mes collègues du Fig!) et ma réaction a en fait reçu une attention dépassant tous les scénarios imaginés. Certains dans l’équipe ne s’étaient jamais posé ce type de questions et ont proposé qu’on travaille sur cette situation en la rendant publique, et qu’on ouvre un espace de discussions à son sujet, en plus d’un programme spécifique avec de nouvelles invitées.

On aurait simplement pu inviter plus de femmes et les répartir dans les différentes soirées de conférences. On en avait en fait contacté deux au début de la programmation, qui n’étaient pas disponibles, et on avait d’autres idées. Mais comme on voulait parler plus spécifiquement de ces questions de genre, on a décidé, pour cette année, d’inviter des personnes (peu importe leur genre) qui avaient travaillé avec une approche féministes dans le champ du graphisme.

On a donc re-travaillé le programme du festival en urgence, pour faire de la place à la question des représentations de genre comme une question centrale, et pour ne plus répéter cette situation.

D’un presque all-male panel, on est passé.e.s à un programme beaucoup plus inclusif au niveau des genres, avec une journée spécialement dédiée à la question d’une approche féministe au graphisme, comprenant une table ronde sur les questions de représentations de genre dans le graphisme, quatre invitées qui y interviennent, prolongée par une série supplémentaire de conférences auxquelles trois invitées présenteront leur travail.

Ce samedi 3 février 2018, Sara De Bondt nous parlera d’un projet de data-visualisation réalisée avec Thomas Humeau et Merel van den Berg; Roxanne Maillet présentera un travail de typographie inclusive, réalisée dans un workshop autour d’un fanzine rassemblant des textes LGBTQI+; Hélène Mourrier nous parlera de son approche transféministe au graphisme; Marine Poyard interviendra avec des outils développés pour des workshops de “dé-naturalisation” de la communication visuelle… lors de conférences et d’une table ronde animée par Axelle Minne, spécialisée dans des questions féministes, et toute l’équipe du festival.

Ensemble nous rassemblerons une série d’outils pour des représentations plus inclusives — tant dans l’organisation d’événements que dans les pratiques quotidiennes du graphisme — et peut-être une charte pour le futur!


Fig Fierce Feminist·e Flag

L’image ci-dessus est ma contribution à l’exposition Flig Flag présentée dans le festival, avant que ces questions de programmation inclusive soient soulevées. Je l’ai présentée avec le texte suivant:

Fig Fierce Feminist·e Flag fait partie d’une tactique d’infiltration féministe joyeuse visant à profiter de chaque opportunité d’expression publique (conférences, expositions, workshops, publications…) pour exprimer des questions politiques liées au genre.

Fig Fierce Feminist·e Flag profite de l’invitation à produire un drapeau pour un festival de graphisme afin d’en explorer ses potentiels politiques:
 — le drapeau affirme le terme design féministe / feminist design dans l’espoir de rendre cette approche plus présente dans le paysage du graphisme;
 — il est ré-utilisable comme bannière lors de manifestations ou pour marquer son engagement — les questions de design, de fierté et de fureur touchant beaucoup de combats féministes encore actuels;
 — il fait référence et hommage au collectif lesbien fierce pussy, actif depuis les années 1991 dans la lutte contre le sida, à travers son travail graphique incontournable mais malheureusement oublié dans l’histoire du graphisme.


Loraine Furter est graphiste, enseignante et membre du collectif Just for the record qui interroge les représentations de genre dans le cyberespace avec une perspective féministe intersectionnelle et inclusive.