Débattre ?

Je précise souvent que j’écris d’abord et avant tout pour exprimer, poser et mettre de l’ordre dans le bordel qui occupe mon cerveau. Je crois que cet article ne pourrait pas mieux traduire cette confession.

Plusieurs discussions récentes m’amènent à pousser ma réflexion plus loin sur l’intérêt même du débat. Et ces discussions m’ont permis de comprendre pourquoi les débats, même entre potes ou en famille, avaient ce grand potentiel de partir en cacahuètes.

Dites-moi si je dis une connerie mais pour un grand nombre de personnes, l’objectif de participer à un débat est d’avoir raison sur l’autre, d’imposer ses convictions. Quitte à refuser le débat, s’en extraire ou à le “pourrir” dès lors qu’on a la sensation qu’on va être bousculé dans nos convictions.

De mon côté, j’ai, depuis peu je l’avoue, plutôt l’objectif de repousser mes propres limites intellectuelles grâce au débat. Écouter les arguments des autres pour remettre en cause les miens et les enrichir, les corriger. En bref, POUSSER les limites de ma réflexion, et tant qu’à faire, de celles de mon débatteur. L’idéal étant qu’il soit dans les mêmes dispositions.

Ce qui selon moi différencie les deux approches réside en trois lettres : EGO. Naturel chez l’être humain, il prend plus ou moins de place. L’égo, là aussi les psys rentrez-moi dedans si je dis des conneries, c’est une expression émotionnelle. Avoir tort, perdre, être critiqué, échouer, ça va taper dans le centre des émotions, ça pique. Et comme souvent l’émotion, mal reconnue ou maitrisée, inhibe la raison qui passe alors au second plan.

Cette stratégie émotionnelle permet de mettre en place les conditions pour avoir raison et le dernier mot dans un débat et ainsi booster l’égo.

En tant qu’être très sensible et très méfiant à l’égard des émotions (les miennes et celles des autres), je travaille beaucoup à les reconnaître et à les maîtriser, même si c’est parfois compliqué. Et ce fameux égo est énorme chez moi ; j’ai un énorme besoin de reconnaissance, de confiance, de succès ; je déteste échouer ; j’ai de profondes convictions et une certaine confiance en moi et en mes capacités. Mais je le sais. Et j’essaie donc de me servir de cet égo subtilement, en l’équilibrant avec de l’humilité et de profondes remises en cause de ce que je pense, suis et fais. Je fais là appel alors à ce que des scientifiques ont théorisé : mon intelligence intra-personnelle. Tout le monde est doté de cette intelligence, encore faut-il avoir envie de l’utiliser. Les initiés à la pédagogie Montessori apprécieront.

Combinée à l’intelligence interpersonnelle, elles forment l’intelligence émotionnelle qui complète l’intelligence humaine (habileté de raisonnement, capacités psychométriques et sensorielles, …)

Et donc cette intelligence intra-personnelle m’amène à vouloir à tout prix me remettre en cause et repousser les limites de mon savoir et de mes convictions. C’est pour cette raison que, pour moi, un débat ne sert absolument pas à avoir raison mais simplement à échanger, s’enrichir, compléter mes connaissances, comprendre les convictions des autres et éventuellement les aider à, eux aussi, se remettre en cause. Sauf que face à quelqu’un qui veut juste avoir raison, être remis en cause peut causer des frictions.

Est-il alors possible de continuer le débat ?

Je ne crois pas.

Il n’est de débat enrichissant qu’un débat où les deux parties ont pour objectif profond de se faire remettre en cause. Cela suppose par exemple de finir (et jamais de clore) un débat par la phrase : “Merci pour cette discussion enrichissante, je vais digérer tout ça, réfléchir et au plaisir d’en rediscuter.”

Malheureusement, les débats se terminent souvent par des : “Tu vois que tu as tort / Ouaich REP A SA !”

Ce raisonnement flatte l’égo mais permet peu de faire grandir sa réflexion.

Remonter jusqu’à la source

Quelles sont les grandes étapes du débat ?

  1. Avoir des convictions claires

2. Argumenter ses convictions

3. Comprendre les convictions de l’autre

4. Entendre et intégrer ses arguments

5. Y répondre et repousser plus loin les limites du débat pour …

Pour s’enrichir mutuellement, on l’a déjà dit.

Pour avoir raison pour d’autres aussi, oui.

Mais pas seulement.

Un autre objectif du débat, et c’est sans doute le plus intéressant au regard de la raison d’être du débat, est de remonter à la source du désaccord. Et de constater que la source, la problématique même de la discussion, n’est souvent pas la même pour les deux parties. Voire même qu’une des deux parties n’a pas fondamentalement réfléchi aux raison pour lesquelles elle a ses convictions. On retrouve souvent ça chez les gens qui ont des convictions provenant de leur éducation familiale. On reproduit un discours qui nous semble cohérent et familier sans avoir pris la peine de réfléchir profondément à la problématique de départ.

Exemple ?

Le débat sur la croissance.

Les médias, les politiques, les profs, les patrons, plein de gens nous disent qu’il faut relancer la croissance. Car la croissance depuis 70 ans a permis l’augmentation du niveau de vie, la création de richesses, la vie moderne et un emploi pour tous.

C’est considéré comme acquis et profondément acquis qu’il FAUT de la croissance économique pour que “le pays aille bien”.

Que le pays aille bien ?

Qu’entend-on par “le pays” ?

L’économie nationale ? 
L’État ?
Les habitants ? 
Les entreprises ? 
Les générations futures ?

Qu’entend-on par “aille bien” ?

Gagne plus d’argent ?
Offre des conditions de vie décente à tous ?
Soient plus heureux ?
Soient meilleures que les autres ?
Héritent d’un monde leur permettant de vivre ?

Revenons-en aux sources. Qu’ont pour objectif les gens qui martèlent qu’on a besoin de croissance ? Ces questions feront remonter à d’autres questions, puis d’autres questions encore…

Jusqu’à en arriver, selon moi à plusieurs types de convictions :

  • Je m’engage pour mes propres intérêts.
  • Je m’engage pour mes intérêts et ceux d’une ou plusieurs cellule(s) sociale(s) à laquelle j’appartiens : ma famille, ma caste, mes amis, ma patrie, mon continent, ma génération, …
  • Je m’engage pour mes intérêts et/ou ceux d’une ou plusieurs cellule(s) sociale(s) envers qui j’ai plus de considération que d’autres et à laquelle je n’appartiens pas forcément : les réfugiés, les pauvres, les jeunes, les malades, les travailleurs, …
  • Je m’engage pour les intérêts de la population entière parce qu’on est tous dans le même bateau et pour qu’on puisse vivre heureux ensemble.

Je crois vraiment qu’aucun de ces types de convictions soit définitif et exclusif pour chaque humain qui existe. On doit tous passer par des moments, des circonstances, des pulsions, des réflexions qui nous font passer d’un type d’engagement à un autre, moi le premier !

Et c’est là où ça devient intéressant. C’est que si l’on est assez introspectif après un débat pour essayer de remonter à la source du désaccord, on peut atteindre une sorte de sagesse permettant de reconnaître le type de conviction qu’on a défendu pendant un débat passé et le questionner.

Et donc, nous remettre en cause. Croître. :)

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