
Bulot
Je le regardais manger son bulot avec cette façon de mâcher qui me donnait envie de lui coller la tête contre les pavés, le tout en renversant plateau de fruits de mer, bouteille de vin en partant, le pas déterminé et la tête haute, face aux regards médusés des serveurs.
Cette pensée me fit sourire.
– Qu’est-ce qui te fait sourire ?
– Toi
– Oh, c’est mignon ça
En plus d’avoir une façon de manger qui ferait grincer les dents de n’importe quelle personne, le pauvre n’avait pas la moindre idée de ce qu’il se passait dans ma tête.
Je n’avais jamais compris les gens qui restaient avec une personne par dépit ou par facilité. Pour moi c’était simple, si l’on n’aime pas passionnément, cela ne sert à rien. On perd son temps, et celui de l’autre. Puis, après deux « on va chez mes beaux-parents ce week-end », trois « on se fait un dîner en amoureux » et quatre « désolé, elle me présente à ses amis » comme réponses à mes propositions d’activités à mes amis, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose.
Et c’est là que je l’avais rencontré, Jérôme.
Merde, Jérôme, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
Jérôme le VRP qui mange seul une andouillette dans le restaurant d’un hôtel 2 étoiles en province un mardi soir.
Jérôme qui pète en voiture et sourit en montant le volume de la radio.
Jérôme qui croit que la burrata est un opéra.
Jérôme qui chronomètre les préliminaires parce que “Non mais là y’en a que pour toi”.
Jérôme, typiquement le genre de personne que je range dans la case « même pas un dimanche soir quand Netflix plante ».
Foutu Netflix.
– On est bien là, hein mon amour ?
J’avais tellement envie de le laisser planté là, tout seul avec ses bulots. Pauvres bulots. En fait non, pas pauvres bulots du tout, eux c’en était fini pour eux, alors que moi il me restait encore toute une journée à tirer avec lui avant de rentrer à Paris.
Pourquoi j’avais dit oui pour passer le week-end avec lui à Deauville ? Foutus amis en couple, foutu Netflix, foutu Deauville. Je hais cette ville, il y a encore plus de parisiens que dans le 3ème et tout le monde porte une marinière autour de ses épaules. Alors qu’ils ne jouent même pas au golf.
C’est un Paris Plage géant, avec des plateaux de fruits de mer plus chers qu’un week-end à Lisbonne.
Tant pis, je me lève et je m’en vais, sans explication, je serai la pire des personnes mais je pourrais toujours jouer la carte de la droiture et de l’honnêteté. Je serai la personne qui ne peut pas se voiler la face. Oui c’est bien ça.
Merde, mon sac était dans sa voiture. C’est pas grave, seulement des fringues, ça se remplace, c’est matériel. Je passais en revue tout ce qui se trouvait dedans : trousse de toilette, je pourrais vivre quelques jours sans recourbe-cils, shorts, ça me donnera une bonne excuse pour faire une descente chez Loft et acheter des shorts à 120 euros, chargeur d’iPhone, bouquins…mais où est-ce que j’av…merde. Merde. Merde.
J’avais laissé mes clefs de chez moi dans le vide poche de la voiture. Mais quelle débile. C’est pas grave, je peux passer chez Nath récupérer mon double. Mais il aura toujours mes clefs. Merde. Je peux faire changer les serrures. Attends, est-ce que ça vaut le coup de changer les serrures plutôt que de serrer les dents 8 heures de plus ?
– Burp, je suis plein comme une huître
Je le regardai se tenir le ventre en ouvrant le bouton de son pantalon avant de partir à la recherche d’un bout de bulot visiblement coincé entre ses dents.
Oui, ça vaut le coup.
