Numéro 117

« Le numéro 89 »

Je baissai la tête pour regarder le numéro qui se trouvait sur le petit papier froissé que je tenais dans mes mains. 117. Putain, ça va être long.

Je laissai échapper un soupir, attirant sans le vouloir quelques regards en coin des personnes qui attendaient à mes côtés dans la salle d’attente.

La personne qui devait sûrement être le chanceux numéro 89 se leva péniblement, un petit sourire aux lèvres, se frayant un chemin entre les sacs, genoux, et autres jambes croisées pour arriver à la hauteur du médecin.

117.

Je pensai à tous ces moments pendant lesquels j’ai dû attendre, les moments perdus, ceux que l’on ne rattrape pas, qui n’aboutissent jamais et qui ne sont pas exploités pour aboutir à quoique ce soit, un projet, une ambition, un rêve.

Tous ces moments qui restent en suspens, comme entre parenthèse, pour servir d’autres moments.

Ils ne sont que des moments faire valoir, de ceux que l’on sait qui ne dureront pas, que l’on ne veut pas dans notre vie, mais dont on a besoin en attendant de voir quelque chose, n’importe quoi, se passer dans notre vie.

Il existait donc des « rebound moments ». Je laissai échapper un rire en pensant à cette théorie fumeuse que je venais d’élaborer, ce qui m’attira de nouveau des regards agacés.

J’eus tout à coup la sensation de me trouver dans une bibliothèque et d’être la personne au fond qui glousse avec ses copines en regardant des livres explicites.

Je commençai à écrire un message à Lola pour lui raconter en quelques lignes ma théorie sur les rebound moments. Elle me répondit instantanément un « T’es bourrée ? »

« Numéro 90…Numéro 90 »

Je décidai de faire une liste de ces moments perdus, que la perte soit minime, ou carrément dévastatrice.

La queue du Rex… l’arrivée du métro…le temps que mon ordinateur s’allume, le temps que le plat Picard chauffe dans le micro ondes…

« Numéro 90 »

Non mais il est sérieux lui, tu as la chance de ne plus avoir à attendre, ô toi numéro 90, alors manifeste-toi ou file-moi ton foutu papier que je puisse passer à autre chose. À un vrai moment.

Le médicament effervescent qui doit se dissoudre avant que l’on puisse espérer que notre mal de tête ne cesse enfin…Le chargement de notre épisode quand le wifi décide de jouer avec nos nerfs…L’eau des pâtes qui bout à 5h du matin quand on revient de soirée et que l’on meurt de faim, tentant tant bien que mal de ne pas nous endormir debout dans la cuisine…

« Numéro 91 »

Je réfléchis aux rendez-vous prévus pour les dix prochaines années, étant donné que c’était à peu près le temps que j’allais rester plantée là, coincée entre une grand-mère qui me regardait à chaque soupir, et un jeune homme qui me fixait bizarrement, visiblement pas encore réveillé. Au fond, il avait de la chance, il pouvait encore espérer se rendormir en attendant qu’on lui hurle son numéro depuis l’autre bout de la pièce, ce qui n’était absolument pas mon cas, en repensant aux trois cafés que j’avais bus sur le chemin par peur de m’endormir dans la ligne 8, puis la 9, puis en montant l’escalier, puis en ouvrant une porte, puis en faisant n’importe quelle autre action que celle de dormir. Devoir se lever avant 7h n’est clairement pas humain, à part pour prendre l’avion. Et encore, seulement pour un long courrier.

« Numéro 92 »

Je hais les salles d’attente médicales. Ce parfum mêlant incertitudes, remises en questions multiples et auto-flagellation a une amertume qui reste dans la gorge longtemps, trop longtemps, comme le gin tonic de trop d’un vendredi soir. Toutes ces étapes par lesquelles l’on se doit de passer, ce regard plein de jugement de l’infirmière qui ne nécessite aucun mot, ces conversations futiles en attendant que les récipients se remplissent de notre sang, ce pansement qui se décolle à peine posé, le tapotement sans fin des doigts expérimentés des infirmières sur le clavier pour rentrer nos informations, cette porte coulissante qui s’ouvre et se ferme laissant s’engouffrer le froid glaçant d’un lundi matin.

« Numéro 93 »

Mais pourquoi c’est si long. Ils jouent au Kamoulox là-dedans ou quoi ? Je suis sûre que l’extérieur a changé depuis le moment où je suis rentrée dans cet enfer de salle d’attente. Trois nouveaux brunchs gluten free ont dû ouvrir dans le 11ème, H&M a probablement sorti six collections capsule avec Kenzo, Isabelle Marant et autres Marni, et si je continue d’attendre ici il y a forcément une autre conceptrice rédactrice qui a va prendre ma place à l’agence.

Cette matinée va me coûter mon job, mon style, et la haine d’une communauté avancée du club du troisième âge.

Et qu’est-ce que je laisserai derrière moi ? Ci-gît, Léa, morte en attendant. En même temps je me demandais s’il y avait des façons plus stylées que d’autres quand il s’agissait de passer l’arme à gauche. Sûrement des plus cruelles, mais des plus classes, j’avais comme un doute. Comment est-ce que l’on pouvait classer une mort comme classe ? Quels étaient les critères ? L’arme ? Le tueur ? Le lieu ?

Difficile à juger, alors que sur le papier, il est sûr que l’on préférerait tous tirer sa révérence après avoir sauvé 17 chiots de la noyade plutôt qu’après un brushing fait trop près d’une baignoire remplie de laquelle des effluves de sels de bains marins s’échappent encore.

Mais en attendant de vivre une scène héroïque, je me tenais toujours là, dans cette salle d’attente qui me donnait l’impression que le tent s’éten…

« Numéro 94 »

…dait à l’infini, me retenant prisonnière d’un monde où les effluves d’odeurs médicales avaient pris le dessus sur tout le reste.

117.

Est-ce que les gens étaient déjà devenus fous en attendant ? Est-ce que quelqu’un était déjà venu pour un simple check-up et était reparti en camisole de force ?

Ça y est, je perdais la tête. Je me demandais comment ça pouvait être dans un hôpital psychiatrique… Est-ce qu’ils avaient Netflix ? Est-ce qu’ils avaient la possibilité de regarder la saison 2 d’American Horror Story ?

« LE NUMERO 117. LE 117 S IL VOUS PLAAAAAAIT »

Merde, je m’étais endormie à force d’imaginer un cluedo des temps modernes. J’ouvris péniblement un œil et compris que les dizaines de paires d’yeux braquées sur moi m’indiquait que c’était à moi de parler. Ou de me lever. Ou de faire quoique ce soit à part dormir sur une chaise qui grinçait.

- C’est…c’est moi.

Je m’avançai jusqu’à l’accueil pour arriver à hauteur d’une quinquagénaire qui me détestait déjà alors que je ne parvenais qu’à peine à la voir de façon nette. Faute de sommeil, et de lunettes.

- Votre numéro et votre ordonnance.

Je lui tendis mollement mon ordonnance ainsi que mon petit papier chiffonné qui avait fusionné avec mes doigts à force de le serrer comme une peluche. Il allait presque me manquer.

- Qu’est-ce que c’est ça ?

- Euh…c’est mon ordonnance.

Elle soupira bruyamment en levant les yeux au ciel.

- Non, ça je vois bien que c’est votre ordonnance. Qu’est-ce que c’est dans votre autre main ?

- C’est…un café.

Elle me regarda, attendant la suite.

- Un…latte soja avec un shot de sirop d’amande. Pour être exacte.

Elle sourit, replia l’ordonnance en me regardant dans les yeux et la fit glisser sur le comptoir.

- Vous devez être à jeun pour vos analyses.

« Numéro 118 »

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