Climax : choisir Eros sans nier Thanatos

L’âge d’or, André Derain

Je dégourdis la plume après un été de silence, en roue libre. Je reviens du Climax Festival à Bordeaux. Deux axes majeurs cette année : la disparition de la biodiversité et les réfugiés climatiques. Le point commun : le vivant, abîmé par nos égoïsmes.

L’heure est grave. On le sait bien. Il n’est plus possible de fermer les yeux. Ça aurait pu s’arrêter là. Mais au Climax, un festival sur le climat, nous avons aussi exploré le côté face de la médaille : l’espoir, que nous puissions limiter (un peu) la casse ; la joie, que nous avons d’être ensemble ; le besoin de (re)faire communauté.

Cultiver l’amour du vivant et la joie plutôt que la peur, préférer Eros à Thanatos, comme l’ont évoqué les philosophes Patrick Viveret et Edgar Morin, c’est un chemin quotidien, surtout quand la prise de conscience se fait plus aigüe. Cet été, la perspective de l’effondrement et le départ de Nicolas Hulot sont venus réveiller une société française assoupie par la Macronie.

Soyons lucides…

Jean-Marc Gancille, co-fondateur de Darwin et concepteur des conférences du Climax, a merveilleusement illustré ce double mouvement — la triste prise de conscience et la joyeuse envie de vivre pleinement –, en rappelant récemment sur les réseaux sociaux une citation de Clément Rosset :

« Je pense en effet qu’il y a une alliance possible entre la lucidité — la vie est absurde, ridicule — et la joie. Car être heureux, c’est toujours être heureux malgré tout. »

Le Climax Festival m’a vraiment semblé danser sur ces deux pieds. Au-delà du constat, tragique, les intervenants du Festival n’ont cessé de nous enjoindre à l’action.

L’intervention d’Aurélien Barrau est l’une des grandes claques de ce Festival, dans la conférence sur « le nouveau contrat social avec le vivant ». « La situation est dramatique », rappelle-t-il. Dérèglement climatique, utilisation exponentielle des ressources, pollution, étiolement des espaces de vie… « J’avoue que je n’ai plus peur de parler de la possibilité d’une fin du monde. », ajoute-t-il. Nous avons beau le savoir, ça fait mal !

L’astrophysicien explique aussi les raisons d’être de l’appel qu’il a lancé la semaine dernière avec 200 personnalités : faire changer de camp le sérieux, affirmer la nécessité de mesures « concrètes, coercitives et impopulaires » et inciter les citoyens à « harceler le pouvoir politique » et à « envahir l’espace médiatique » pour imposer l’écologie comme une priorité.

Acceptons le vertige…

« L’homme est-il désormais une espèce en voie d’extinction ? » Après plusieurs conférences sur la disparition de la biodiversité, il est temps d’explorer aussi la manière dont nos modes de vie peuvent aussi conduire à la disparition de l’humanité…

Table ronde passionnante, où chacun répond « peut-être » à la question que leur pose Yannick Roudaud. Le journaliste Laurent Testot nous plonge dans l’histoire environnementale de l’humanité et rappelle les mouvements successifs par lesquels nous avons étendu la tension que nous exerçons sur les ressources de la planète.

Le photographe Maurice Rebeix nous a aussi mis une bonne claque, à la conférence “L’homme est-il désormais une espèce en voie d’extinction?”, dimanche 9 septembre.

Yves Cochet nous prévient depuis longtemps des risques d’effondrement. Sa ligne change peu, mais elle est aujourd’hui plus audible, notamment grâce au succès des livres de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle (Comment tout peut s’effondrer ?, L’entraide, l’autre loi de la jungle) mais aussi de la web-série NEXT, du journaliste Clément MONTFORT. Tous popularisent la collapsologie : l’étude de l’effondrement de la société thermo-industrielle.

Sur l’estrade du Climax, l’ancien ministre confirme une intuition sur laquelle travaillent de nombreux collapsonautes :

« Notre appareil cognitif n’est pas adapté à des bouleversements tels. Ils sont incompréhensibles pour nous en tant qu’individus et en tant que collectif. Pourtant, on sait aujourd’hui qu’il est impossible qu’on puisse avoir une porte de sortie aisée. »

Au scénario noir, l’historien Mathieu Baudin, fondateur de l’Institut des Futurs Souhaitables, préfère envisager le scénario souhaitable, même s’il dit bien que le scénario tendanciel rejoint celui de la catastrophe. Les conspirateurs positifs prennent la responsabilité de ce qu’ils souhaitent voir advenir et mobilisent toute leur volonté pour y parvenir.

C’est l’heure d’un nouveau moment chair de poule. Maurice Rebeix a passé des décennies à photographier les peuples sioux. Il nous invite à ne pas oublier les femmes dans ce débat. A reconsidérer la question en introduisant dans l’équation « l’homme blanc », qui a fini par s’exclure de la nature et par la voir seulement comme un ensemble de « ressources » à exploiter. A se rappeler que nous sommes #TousSauvages.

Et aimons-nous

Alors, une fois le constat dramatique posé, que faisons-nous ? C’est là que la résilience entre en scène. Tous rappellent la nécessité de construire un nouveau récit. Sans se voiler la face. De faire preuve d’humilité. De se serrer les coudes. De se préparer à renoncer à notre confort. De se convaincre de manger plus localement, plus végétal et plus saisonnier. De faire confiance aux générations futures. Et de remettre l’humanité au cœur de notre système.

Ils s’expriment beaucoup avec la tête, peu avec le cœur. C’est compliqué, hein, de parler de ces sujets d’ailleurs que de la tête, surtout en public… C’est pourtant essentiel pour remettre l’humanité au cœur de notre système…

Deux grands sages honorent aussi les participants du Climax de leur présence. Presque 200 ans à eux deux… Jane Goodall a passé sa vie à étudier et protéger les grands singes, notamment les chimpanzés. Dans un moment qui est l’un des climax du weekend, à l’arrivée de la marche bordelaise pour le climat, elle nous appelle à ouvrir les yeux sur la dégradation que nous faisons subir à la biosphère, à prendre aussi conscience de la nécessité de prendre soin des humains qui exploitent la nature autour d’eux pour survivre. A retrouver de la compassion pour tous les êtres vivants, en somme…

Le dernier jour, même la foudre ne réussit pas à avoir raison de la détermination d’Edgar Morin. Le sociologue de 97 ans lance son appel des fraternités pour clôturer le Festival, après quelques chansons au piano d’Arthur H.

Comme Edgar Morin le dit si bien : « reconnaître autrui, c’est reconnaître qu’il nous ressemble et qu’il est différent de nous. » #TousMigrants

Au Climax puis dans Libération, ils rappellent tous les deux l’urgence de résister, de se mobiliser, de (re)trouver la fraternité avec tous les êtres vivants. D’être à la fois lucides et heureux d’être ensemble.

Dans les méandres de Darwin Ecosystème, “La haine tue toujours. L’amour ne meurt jamais.”

La boucle est bouclée. Je repense à Patrick Viveret, en ouverture, qui distingue la collapsologie mortifère de son alter-ego érotique. Comment cultiver la joie, la vie « à la bonne heure », la philosophie du NANOUB (Nous Allons NOUs faire du Bien), sans nier que notre civilisation s’effondre ? Tout un programme, qui ressemble à un oxymore. C’est pourtant le paradoxe auquel les êtres humains vont devoir faire face de plus en plus souvent.

Un paradoxe que le Climax nous aide à explorer : être conscients et lucides, sans oublier de cultiver des liens de qualité avec ceux qu’on retrouve ou rencontre, être capable de se détendre en écoutant Chassol et son incroyable musique… Se réjouir d’être là où l’on est, à l’instant où on y est… Retrouver une vie intérieure riche, pour ne pas laisser le vertige nous faire perdre pied. Choisir Eros contre Thanatos. La puissance créatrice contre la mort.

Je publie ce billet alors que nous venons de lancer, autour de Fabrice Nicolino et de François Veillerette, l’appel des coquelicots, pour l’interdiction de tous les pesticides de synthèse. Un appel populaire, citoyen, poétique aussi, dans la droite ligne de celui de Jane Goodall et Edgar Morin, à retrouver dans Charlie Hebdo. Une invitation à résister, à unir nos forces de vie, contre les marchands de mort.


Et aussi…

Le billet de ma comparse Marie Geffroy, Arrêtons avec l’expression « sauver la planète »

Le billet d’Anne-Sophie Novel de retour du Climax sur son blog, Même pas mal

L’interview de Jean-Marc Gancille par Alexia Soyeux dans son podcast Présages

La lettre de Clément Montfort à Nicolas Hulot & le teaser de NEXT saison 2