Hétéronormativité, misogynie et transantagonisme — rapprochements et implications politiques

Le gouvernement canadien a récemment proposé le projet de loi C-16, qui ajouterait l’identité et l’expression de genre à la Charte canadienne et au Code criminel comme motif protégé. Le projet de loi est la réponse fédérale au très haut taux de harcèlement, de discrimination, et de violence auxquels font face les personnes trans, et surtout les femmes trans racisées.

D’emblée, je ne suis pas d’accord que cette approche soit la meilleure, parce qu’elle conçoit les actes transantagonistes comme principalement des actes isolés et irrationnels, alors qu’au contraire ce sont des comportements qui ressortent d’un système organisé de sexisme.

Petit avertissement de contenu avant de tomber dans le vif du sujet : ma présentation porte sur la culture du viol et la violence anti-trans. Il n’y aura aucune description détaillée.

Le but de cette présentation sera d’élaborer une conception de la violence anti-trans basée sur le noyau central qu’est la culture du viol, et de tirer certaines implications politiques de cette structure, notamment au niveau de l’activisme féministe et trans. J’en parle comme activismes séparés pour des raisons pratiques; en réalité, les deux formes d’activismes se chevauchent et il est en effet assez difficile d’imaginer un activisme trans qui n’est pas féministe. Sans trop de surprise, je suggère que l’activisme trans et féministe sont inséparables et doivent s’entre-informer.

Dans sa structure de base, l’histoire est assez simple. Les hommes qui couchent avec plus de femmes cis sont considérés comme « gagnant », comme ayant un statut social plus élevé. S’il existe plusieurs contre-courants, il y a une certaine ubiquité à l’idée qu’il est positif pour un homme d’avoir le plus de « conquêtes » — notons ici le vocabulaire guerrier — alors que les femmes devraient avoir un certain niveau de honte à coucher avec plus d’hommes.

Pour faciliter ces comportements, un imaginaire social sert à attribuer une disponibilité sexuelle aux femmes, les désignant comme disponibles sur un base de comportements et d’apparences. Les jupes courtes et les sourires ne sont plus vus simplement comme une instance d’autonomie individuelle, mais comme une indication de disponibilité sexuelle. Comme la professeure Afua Cooper nous le rappelle dans The Hanging of Angélique, ce processus se produit fréquemment d’une manière raciste, par exemple en attribuant une plus grande disponibilité aux femmes noires. Dans ce processus d’attribution de la disponibilité, la représentation de genre est considérée comme symbolique et communicative du genre.

En même temps, les organes génitaux sont crus définir notre genre. Le but est double : servir de base à une essentialisation de différences construites entres les genres, et assurer un accès aux capacités reproductrices des femmes cis. Les parties génitales sont assez centrales à ce schéma pour que toute déviation des formes génitales attendues à la naissance soient punies par des chirurgies non-consenties.

Rapprochant ces deux branches, on comprend comment les personnes trans sont perçues comme trompeuses : nous adoptons souvent des modes de présentation communicatives d’un genre qui n’est pas dit être le nôtre. De cette perception de tromperie découle multiples formes de violence envers les personnes trans. C’est surtout le cas pour les femmes trans qui sont perçues comme menaçant volontairement le statut d’« hétérosexuel » des hommes cis. Exemple saillant, l’homme ayant brutalement assassiné Islan Nettles en 2013 avait affirmé ne pas haïr « les personnes LGBT », mais qu’en l’espèce sa masculinité était en question : « I just don’t wanna be fooled. My pride is at stake. »

Il ne s’agit pas de simple haine, mais d’une attaque au statut social cishétérosexiste. C’est à ce genre de raisonnement que nous sommes confrontées : un système hautement réglementé d’attribution de valeur basé sur l’accès au corps, qui est menacé tant symboliquement qu’individuellement par les personnes trans. D’ici, les réactions violentes se font facilement sentir.

On comprend également pourquoi les travailleuses du sexe et les femmes racisées se voient ciblées de façon disproportionnée par la violence transantagoniste : l’imaginaire social raciste et anti-travail du sexe leur attribue une plus grande disponibilité, et elles sont donc vues comme une plus grande menace à l’hétérosexualité des hommes cis. Bien sûr, les intersections en jeu sont beaucoup plus compliquées que ce court aparté ne le suggère; ce n’est qu’un des facteurs de cette disproportion.

Quelles sont les conséquences politiques de cette analyse?

Au niveau de l’activisme féministe, on voit l’importance de refuser l’essentialisation du genre. Cette essentialisation sert de préalable au fonctionnement des normes de genre et de la police du genre. Ces deux procédés nécessitent une réduction du genre à un substrat matériel comme les parties génitales.

L’essentialisation des différences de genre, à travers la normativité du « naturel », sert de pierre d’assise à la justification des normes de genre. Sans pouvoir pointer à quelque chose de tangible comme le corps, l’édifice des normes de genre perdent leur potentiel rhétorique et justificatif.

La police du genre demande aussi de pointer à quelque chose de ce genre. La police du genre s’arrime à une supposée incohérence entre le corps et l’expression de genre pour affirmer la valeur de la conformité et punir les déviations. Et sans la police du genre, on nous enlève des raisons de se conformer aux normes de présentation genrées, ce qui menace l’imaginaire social de la disponibilité.

Or, l’adéquation entre genre et identité de genre rend la police du genre impossible dans la mesure où l’identité de genre n’est pas immédiatement visible : il n’y a donc aucune incohérence représentationnelle à première vue. À moins de forcer les gens à porter des post-its avec leur identité de genre, ou de demander une personne à la fois, il devient en pratique impossible de forcer une conformité d’expression de genre, et éventuellement c’est l’imaginaire justificatif entier qui tombe.

Il y a plusieurs possibilités de restructuration préservant la police du genre, et il serait beaucoup trop long de toutes les considérer. Toutes reviennent au même : soit l’option demeure transantagoniste, ou le sexisme et transantagonisme sont remplacés par une nouvelle forme d’oppression, ramenant au même problème central d’éliminer toute oppression. La seule option viable semble d’éliminer à la fois transantagonisme et police du genre en associant genre et identité de genre et en validant tous les genres.

Ainsi, l’adéquation entre genre et identité de genre et la prolifération des identités de genre est un projet on-ne-peut-plus-féministe qui participe à la dissolution de la culture du viol. C’est un projet qu’il est crucial de supporter, tant pour l’émancipation des personnes trans de tous genres que pour les femmes cis et trans.

Au niveau de l’activisme trans, cette structure souligne les lacunes d’un activisme mettant l’accent sur les solutions libérales typiques : égalité formelle, droit à l’égalité, et criminalisation des crimes haineux. Rajoutons droit à servir dans l’armée, même si je n’en parlerai pas plus en détails. Suffit de noter que je ne suis pas très pro-armée.

Les universitaires travaillant sur les enjeux de marginalisation ont longtemps répété le constat : les lois contre les crimes haineux ne sont pas efficaces, tout simplement. Le nombre de crimes enregistré répond beaucoup plus à l’atmosphère sociale dominant qu’à la présence de prohibition.

Les auteurs de harcèlement, de discrimination et de violence envers les personnes trans ne sont pas typiquement des individus qui vont soupeser les risques de sanction contre l’étendue de leur haine pour enfin se décider à agir. On voit plutôt des personnes impulsives qui agissent dans le feu de l’action, sous le contrôle d’émotions préalablement construites par un tissu social transantagoniste omniprésent.

Pour citer Dean Spade, les criminels transantagonistes « ne lisent pas des livres de droit avant de commettre des actes de violence, choisissant de ne pas se livrer à une violence motivée par des préjudices parce qu’elle comporte une peine plus sévère ». Dans la majorité des cas, l’acte en soi est déjà illégal, et peut être puni très sévèrement. Dans les cas de meurtres, même le risque de prison à vie ne suffit pas à dissuader l’acte.

Les lois contre les crimes haineux ne font qu’armer des agents de l’état de pouvoirs discrétionnaires qu’iels sont libres d’utiliser disproportionnellement contre des personnes déjà marginalisées, exacerbant les effets discriminatoires de notre système judiciaire, et contribuant à la sur-incarcération croissante des populations noires et autochtones au Canada. Il faut éviter de coopter ce système oppressif en supportant l’industrie carcérale.

Éliminer le transantagonisme sous toutes ses formes nécessite de consacrer nos efforts sur un plan plus large que les actes individuels; on doit s’attaquer aux systèmes qui impliquent le transantagonisme autant qu’aux besoins immédiats des personnes trans. On doit notamment s’attaquer au sexisme, en particulier à la culture du viol, au colonialisme, et au capitalisme. On doit aussi s’attarder sur notre complicité au maintien de divers systèmes d’oppression.

Ça signifie comprendre que le transantagonisme ne provient pas d’une animosité individuelle, mais d’un imaginaire social qui favorise et facilite l’accès au corps et capacités reproductives des femmes cis. Nous devons planifier nos stratégies de réforme juridique et notre résistance autour de ce système d’attribution de valeur sociale. Au lieu d’agir au niveau des choix des gens, nous devons agir au niveau de leurs désirs et modifier radicalement les fondements normatifs de notre organisation sociale.

La question demeure. Pouvons-nous faire mieux que les lois contre les crime haineux et anti-discrimination? Je crois que oui.

À l’aide de l’analyse présentée, nous pouvons élaborer trois grandes avenues de résistance: la connaissance, l’autonomisation, et la guérison. Bon, en fait mon texte original est en anglais et ça sonne tellement mieux « knowledge, empowerment, and healing », mais on fait avec ce qu’on a.

La connaissance cherche à prévenir le harcèlement, la discrimination et la violence en identifiant et en perturbant les systèmes de croyances qui engendrent les attitudes transantagonistes. On doit ici inculquer un savoir respectueux des personnes trans de tout genre et des femmes tant cis que trans le plus tôt possible. Ce sont des connaissances qui se soutiennent mutuellement.

L’autonomisation vise à créer des conditions dans lesquelles personnes susceptibles au harcèlement, à la discrimination ou à la violence peuvent échapper aux conditions les rendant vulnérables sans avoir à renoncer à des avantages sociaux et à des ressources socio-économiques. On pense ici à donner un plus grand accès aux refuges pour personnes victimes de violence, et à étendre les protections et alternatives offertes aux travailleuses du sexe.

La guérison cherche à atténuer le tort causé par les actes transantagonistes en répondant aux besoins psychosociaux et matériels des victimes. L’accès aux refuges s’y trouve encore, mais il faut aussi plus de soins en santé mentale. Un couverture d’assurance publique pour les soins en santé mentaux est importante à plusieurs niveaux, dont celui-ci.

Comme le dit Ta-Nehisi Coates: « Le marteau de la justice pénale est l’outil privilégié d’une société qui est à court d’idées ».

Nous ne sommes pas à court d’idées… Mais trop peu de gens ne nous écoutent. Les lois proposées par le gouvernement canadien, si mieux que rien, sont tristement inefficaces. Réorientons donc les ressources dédiées à passer et appliquer ces lois envers les alternatives qui traitent directement des racines de la misogynie et du transantagonisme. Nos stratégies politiques devraient être guidées par la réalité matérielle, et non par des abstractions juridiques.

Cela ne veut pas dire que ce sera facile. La nature sociale complexe du transantagonisme crée de nouveaux défis pour les législateur·ice·s, qui sont tenus de dépasser les approches légalistes habituelles. Il est plus facile de simplement proposer des lois anti-discrimination et contre les crimes haineux. Je comprends l’attrait. Cependant, nous ne devrions pas consacrer une quantité excessive de ressources sur ces lois. Je suggère de plutôt suivre l’exemple du gouvernement québécois — pour un fois qu’il fait quelque chose correctement — qui a ajouté l’identité de genre et l’ expression de genre à la Charte des droits et libertés de la personne de façon incidente à un projet de loi plus subtantiel qui étendait certains droits aux personnes trans mineures.

Le simple ajout de sanctions légales est insuffisante compte tenu de l’ancrage profond de l’hétéronormativité, et de la menace personnelle importante posée par les personnes trans — et surtout les femmes trans — à l’imaginaire cisgenre.

Compte tenu de la relation distincte entre la misogynie et le transantagonisme, rien de moins que l’élimination du sexisme et la réorganisation radicale de la société ne parviendront à éradiquer ce dernier. La lutte doit être menée sur deux fronts: la réforme juridique anti-néolibérale pour répondre à nos besoins immédiats et un activisme radical dans l’espoir de favoriser une société meilleure pour demain. Ces deux fronts doivent être informés par une analyse des racines du transantagonisme qui est ancrée dans le vécu des communautés trans.

Voilà pour ce qui est de l’activisme trans. J’espère que cette présentation pourra servir de point de départ pour un activisme informé, une alliance trans/féministe revivifiée, et une impatience renouvelée envers le gouvernement.

Texte présenté dans le cadre du Colloque étudiant féministe « Féminismes: recherche·s en mouvement·s » à l’Université Laval le 28 avril 2017.