Le travail affectif du placard : regards sur la socialisation des femmes trans

Les récents commentaires de Chimamanda Ngozi Adichie ont relevé une trame commune dans la pensée féministe cis-centrée. Sous l’égide de la notion de socialisation genrée, qui veut que nous soyons façonnées par la façon dont nous sommes traité·e·s pendant l’enfance, une idée prend forme. Si la socialisation est dictée par notre genre assigné, ça voudrait donc dire que les femmes trans ont une socialisation masculine, puisqu’elles ont pour la plupart débuté leur transition sociale à l’adolescence ou à l’âge adulte. Cette analyse est d’un certain attrait. Toutefois, comme je le démontrerai, ce portrait de la socialisation est incomplet parce qu’il ne tient pas en compte la réception de ces enseignements sociaux. Comme toute communication implique non seulement orateur·ice, mais aussi audience, il faudra s’attarder sur la question : est-ce que les filles trans reçoivent leurs enseignements masculinisés de la même façon que les garçons cis?

Sans trop de surprise, les communautés trans ont promptement désavoué l’hypothèse. Les femmes trans n’ont pas ce trait qu’est la socialisation masculine. Ces réponses ont été élaborées avant tout sur les médias sociaux, et demeurent sous-théorisées. Néanmoins, un fil passe à travers chacune d’elles. On ne pourrait pas, il semblerait, être socialisé·e·s dans une genre que nous n’avons pas, puisque cette tentative de socialisation serait ineffective ou aurait du moins des effets très différents. Dans ce court texte, je mobiliserai la notion de travail affectif pour développer cet argument. Je dois une grande dette d’inspiration aux nombreux récits et arguments provenant de personnes trans circulant dans mes cercles communautaires.

Mon genre, c’est des robes, pi c’est bin correct de même!

La socialisation genrée est une notion large. Dans son sens le plus large, elle réfère aux processus sociaux à travers lesquels nous apprenons les normes de genre. Parce que nous apprenons tou·te·s que certains comportement siéent aux hommes, alors que certains autre comportements seraient attribués aux femmes, nous sommes socialisé·e·s dans notre compréhension du genre. Dans la mesure où nous apprenons les normes s’appliquant aussi aux autres, cette forme de socialisation genrée fixe le cap de la police du genre et joue un rôle important pour l’oppression de genre.

En soulignant les composantes de la socialisation genrée que les personnes de tous genres ont, cette conception large ne peut expliquer l’idée selon laquelle les femmes trans seraient spécifiquement socialisées comme hommes : nous sommes tou·te·s socialisé·e·s à savoir les normes de genre applicables aux hommes. À partir de cette base, nous voyons un début de lueur d’une conception de la socialisation masculine. On peut connaître l’existence d’une norme. On peut aussi internaliser une norme comme but personnel, et aligner nos désirs directs sur celle-ci. Ces deux façons de se rapporter à une norme mènent à deux autres prétentions controversées par rapport à la socialisation masculine. Les femmes trans seraient socialisées de sorte à adopter des normes masculines comme étalon personnel de comportement, ou iraient encore plus loin en adoptant des désirs directs favorisant la satisfaction de ces normes.

Un désir sera direct s’il porte sur une chose considérée comme désirable en soi, et non comme un moyen comme un autre pour arriver à ses fins. Un désir de jouer à Pokémon parce que j’aime le jeu et valorise le rapport que je développe avec chacun·e de mes petit·e·s monstres serait un désir direct, alors que jouer à Pokémon parce qu’on se fait dire que tout le monde devrait y jouer ne le serait pas. Dans ce dernier cas, le désir serait indirect : je serais indifférence à Pokémon en soi, mais y jouerait parce que je ne suis pas indifférente à ma conformité aux tendances sociales. Surtout qu’au primaire, c’était vraiment un blasphème de ne pas jouer à Pokémon!

Si ce n’est pas impossible, il m’est assez difficile d’imaginer que beaucoup de femmes trans ont internalisées la masculinité dans le sens d’adopter des désirs distinctivement masculins au point de les juger naturels pour soi. Évidemment, je ne nie pas que plusieurs femmes trans aient cru, à certains moments de leur vie, avoir ces désirs : denial is one hell of a drug. Toutefois, cette croyance est habituellement de mauvaise foi, et est contredite par notre toile émotionnelle. Au cœur de la subjectivité transféminine est un malaise profond avec la masculinité et l’association aux hommes.

L’affirmation par rapport à l’adoption des normes de genre comme buts personnels semble être plus controversée. Nous avons rapidement réfuté les deux premières conceptions de la socialisation : dans la première, il est trivial de dire que les femmes trans ont une socialisation masculine parce que toute personne est socialisée à connaître les normes masculines; dans la deuxième, il est simplement faux que les femmes trans adoptent des désirs directs qui sont distinctivements masculins, car cette hypothèse est contredite par la noyau même de la subjectivité transféminine.

Quelques femmes trans adoptent quelques normes genrées comme buts; je sais que je le fit. Toutefois, comprendre ce processus comme un de socialisation et d’internalisation de normes obscure le fonctionnement de la négociation de son existence dans un monde qui divise les agents autonomes et intentionnels sur la base sur leur anatomie, entrant en conflit avec la subjectivité de genre.

Je n’ai pas adopté ces buts parce que j’en reconnaissais rationnellement la valeur et les choisit malgré leurs désaccords avec mes désirs. Au contraire, c’était en taisant mes désirs et en gérant mes émotions que je les adoptai. Je le fit dans l’intention de maintenir mes relations interpersonnelles, de faciliter les interactions sociales, et d’assurer ma santé émotionnelle, économique, et physique.

C’est donc une forme de travail affectif : nous offrons des services émotionnels souvent invisibles aux autres, prévenant l’inconfort qu’illes connaîtraient autrement. Les femmes trans font ce travail affectif parce qu’elles savent que le genre est strictement contrôlé, et que la non-conformité mène à l’inconfort et au conflit. La non-conformité veut souvent dire l’écroulement de relations importante, que ce soit de la famille, des ami·e·s, ou d’autres avec lesquel·le·s nous interagissons de façon récurrente. Ça veut aussi dire de la violence de la part d’étrangèr·e·s et de proches. Faillir à répondre aux attentes est puni par ostracisme, si ce n’est pas carrément par la violence. Pour plusieurs d’entre nous, c’est une réalité que nous avons appris à force d’intimidation pendant l’enfance et l’adolescence.

Ce travail affectif visant à gérer les attentes genrées est couteux pour les femmes trans, parce qu’il ressort d’un conflit entre les normes genrées et nos désirs les plus intimes. Satisfaire les objectifs que nous avons adoptés à cause de ces normes n’est ni naturel ni facile pour nous. Au contraire, c’est suffisamment épuisant émotionnellement que nous décidons de transitionner malgré notre hypersensibilité aux difficultés gigantesques auxquelles les femmes trans font face.

Je me rappelle avoir à constamment et consciemment garder en tête certaines questions, comme savoir est-ce qu’un vêtement, un comportement, ou un mouvement était trop féminin. Et ce, parce que, de façon cruciale, je n’avais pas internalisé les normes de genre, et ne pouvais compter sur mes penchants inconscients comme mesure de préservation.

Tant physiquement qu’émotionnellement, c’est une expérience d’une lourdeur. Une grande partie du temps est passée à penser à comment les autres te percevront, à la place de suivre tes désirs et prendre plaisir à la vie. La sur-analyse est une source d’anxiété sociale, qui se transforme en isolation et en sentiments d’aliénation. Même si j’aime encore passer du temps seule, avant ma transition sociale j’évitais les évènements sociaux alors que maintenant je prends grand plaisir à rencontrer de nouvelles personnes et à passer du temps avec mes ami·e·s.

Ces comportements « masculins » ne sont pas adoptés authentiquement, mais comme stratégie sociale. De ces comportements, j’ai abandonnés ceux qui ne me venaient pas naturellement peu de temps après ma transition. Évidemment, le processus n’est pas instantané. Si je garde certains traits non-désirés que j’ai adoptés à cause de l’imposition des normes de genre, c’est un problème que la majorité des personnes cis partagent avec moi. C’est aussi un problème qui est rendu plus compliqué par la double menace des stéréotypes chez les femmes trans; les comportements lus comme féminins nous voient des accusations de stéréotyper les femmes, alors que les comportements lus comme masculins nous voient accusées de socialisation masculine. Dans leur ensemble, les tendances attribuables à la socialisation masculine chez les femmes trans sont éphémères, et disparaissent rapidement derrière les idiosyncrasies individuelles.

Concevoir le passé genré des personnes trans comme forme de socialisation genrées manquera inévitablement la complexité des réalités trans, et ratera de reconnaître l’implication profonde du travail affectif dans nos vies pré-transition. Les femmes trans ne sont socialisées comme hommes sous aucun sens pertinent du terme. En analysant le passé social des personnes trans à travers la lentille du travail affectif en tant que façade soigneusement construite et maintenue, nous pouvons mieux comprendre les nuances de la subjectivité trans, et résister les conceptions dangereusement cisnormatives de la socialisation genrées qui ne peuvent que mener à d’avantage d’animosité envers les femmes trans.

Initialement publié par Boucle Magazine no. 2 le 20 décembre 2017. Version anglaise publiée précédemment sur Medium.