« Québec a payé 9 millions pour plus de 600 changements de sexe »: une réponse

Ce 22 février dernier, La Presse publia un article d’Audrey Ruel-Manseau intitulé « Québec a payé 9 millions pour plus de 600 changements de sexe ». Sans douter des bonnes intentions journalistiques de l’auteure, l’article déborde d’erreurs factuelles et de choix terminologiques douteux.

Le gouvernement paie « la grande opération »

Par grande opération, on parle de réassignation génitale — aussi dite opération ou opérations confirmation de genre. Ne minimisons pas l’ampleur de la décision : les chirurgies mentionnées sous cette étiquette sont majeures. Nous ne rentrons pas par la porte le matin pour ressortir quelques heures après, contrairement à l’impression laissée par l’article. Le processus est long et douloureux, la ou les opérations sont complexes, et la convalescence dure plusieurs mois.

Je suggérerais, dans le futur, d’éviter de parler de « l’opération ». Ce choix terminologique normalise la réassignation génitale et donne l’impression que non seulement ces opérations sont centrales à la vie de toutes les personnes trans, mais aussi que le genre passe par les parties génitales. Or, les hommes et femmes trans qui ne désirent pas de telles interventions chirurgicales ou qui sont en attente de celles-ci ne sont pas moins hommes ou femmes par le fait même, ni moins trans.

Il est préférable d’éviter de mettre l’accent sur le côté médical ou chirurgical de la transition des personnes trans, surtout lorsque les chirurgies mentionnées portent sur les organes génitaux. Être trans, c’est beaucoup plus que ça. Lorsque les opérations de réassignation génitale sont à propos — comme dans l’article d’Audrey Ruel-Manseau — il est préférable d’opter pour une terminologie moins euphémistique comme procédures de réassignation génitale, confirmation de genre, ou encore des termes techniques comme phalloplastie, vaginoplastie, orchidectomie, et métaoidioplastie.

…de centaines de « transsexuels »

Les personnes optant pour de telles opérations ne s’identifient pas toutes comme transsexuels ou transsexuelles. Le terme est assez commun comme forme d’identification personnelle, mais il demeure important de respecter le choix d’étiquette chez les personnes qui préfèrent la terminologie de « transgenre » ou « trans ».

Pour plusieurs d’entre nous, le terme « transsexuels » est un rappel douloureux de la longue histoire médicale de la transitude traitée comme une maladie mentale. S’intéressant au « phénomène transsexuel », les médecins ont longtemps réduit les personnes trans à un phénomène exotique, à une curiosité médicale. Cette investigation médicale produit une compréhension de la transitude dont les voix de personnes trans étaient remarquablement manquantes, niant la validité et pertinence des expériences des sujets d’étude. Ce n’est qu’en 2014 que fut fondé le premier périodique académique axé sur les expériences des personnes trans en dehors du discours médical.

À moins de ne vouloir parler que des personnes s’identifiant come transsexuelles ou transgenre, pourquoi ne pas mettre l’accent sur notre humanité et sur ce que nous avons en commun, soit d’être des personnes trans?

Coûts et délai d’un an

Bien que le gouvernement paie pour certaines opérations, l’accès aux lettres peut être difficile. Beaucoup de médecins et professionnels de la santé mentale ne sont pas confortables à écrire les lettres de recommandation demandées. Une fois ces personnes trouvées, les coûts de consultation des professionnels en santé mentale peuvent parfois s’accumuler au-delà de mille dollars. Ce coût peut être prohibitif pour plusieurs personnes, compte tenu du haut taux de précarité économique chez les personnes trans.

Toutefois, le délai d’un an mentionné n’est pas compté à partir du moment où la personne commence à consulter pour ces lettres. Plutôt, ce délai réfère au prérequis que la personne aie vécu dans le rôle social de leur genre pendant au moins un an. Cette information est généralement vérifiée à l’aide du contenu des lettres de recommandation.

Métamorphose complète et transformation esthétique

Le choix de terminologique de « transformation esthétique » est condescendant et banalisant. Recevoir des traitements au laser ou par électrolyse pour ne pas avoir de barbe en tant que femme, ce n’est pas une frivolité esthétique. La présence même de barbe chez beaucoup de femmes trans est en soi une expérience émotionnellement et psychologiquement douloureuse. De plus, notre visage est à la vue de tous : avoir un début de barbe en fin d’après-midi peut révéler notre transitude à notre entourage, nous rendant vulnérables à la discrimination et au rejet de notre identité de genre. C’est aussi risquer être la cible de violences transphobes. Même chose pour les implants mammaires et la prise d’hormones.

Mentionnons, en passant, que les femmes cisgenre souffrant d’hirsutisme voient les coûts de l’épilation au laser ou par électrolyse couverts par l’assurance maladie. À ma connaissance, cette exception à la non-couverture des traitements au laser et par électrolyse n’a pas été appliquée pour couvrir les coûts de ces traitements chez les femmes trans.

J’aime bien les papillons, mais les personnes trans ne sont pas des papillons. Nous demeurons essentiellement les mêmes personnes même si notre apparence externe change, et la majeure partie de notre corps demeure la même. Le terme « métamorphose » sied mal.

Le mot « complète » sied encore pire. Comme pour ce qui a trait aux opérations de réassignation génitale, l’identité d’une personne trans n’ayant pas reçu d’implants mammaires, de mastectomie, d’épilation laser ou par électrolyse, de traitements hormonaux ou tout autre traitement offert aux personnes trans n’est pas moins valide. Aucun de ces traitements n’est « nécessaire ». Perpétuer l’idée qu’une personne n’ayant pas reçu toutes les procédures médicales possibles est moins « complète » est nocif et doit être évité.

Couverture hormonale

En effet, l’assurance maladie ne couvre pas la prise d’hormones. C’est soit le régime public de médicaments ou le régime privé d’assurances médicaments de la personne qui s’en charge. Il demeure que l’accès aux traitements hormonaux est généralement beaucoup plus facile que l’accès à des opérations chirurgicales, tant au niveau pratique que financier. Les endocrinologues et certains médecins généralistes prescrivent des hormones pour les personnes trans adultes, sous condition d’avoir obtenu une recommandation d’un spécialiste de la santé mentale et, dans le cas d’endocrinologues, une recommandation d’un médecin généraliste. Un petit nombre de médecins pratiquent une politique de consentement éclairé et requièrent pas de telles recommandations.

9 millions

Ça fait gros, 9 millions. C’est beaucoup d’argent.

Mais contextualisons. 9 millions pour 640 opérations, c’est environ $14 000 par opération. Les dépenses annuelle par personne dans les universités au Québec est plus du double de ce coût, et l’effet durable est souvent moins évident sur le bien-être de la personne. Ne pas couvrir ces opérations reviendrait à suggérer que le bien-être émotionnel et psychologique des personnes trans vaut moins qu’une session d’université.

Le budget annuel total de la régie d’assurance maladie du Québec et du régime public d’assurance médicament est de plus de 10 milliards. 9 millions dans les six dernières années, soit 1 million et demi par an, ce n’est qu’en moyenne 0.015% des dépenses totales du régime.

Les vaginoplasties, phalloplasties, orchidectomies et métaoidioplasties sont des procédures qui améliorent la vie des hommes et femmes trans. Pour les personnes qui les désirent, ce ne sont pas des caprices, mais une façon de se conformer à leur image d’elles-mêmes, et d’alléger l’aliénation causée par un corps qui n’est pas à leur image. La couverture d’assurance de ces procédures est essentielle.

Désignation légale et soins de fertilité

Jusqu’en octobre 2015, obtenir une chirurgie de réassignation génitale étaient un prérequis au changement de la mention de sexe dans les documents officiels. Les hommes trans et femmes trans étaient donc obligés à opter pour une telle chirurgie s’ils voulaient être reconnus légalement comme hommes et femmes.

Avant 2009, cela voulait dire payer de sa poche, et souvent aller hors Québec, simplement pour recevoir une reconnaissance officielle de son genre.

Les traitements hormonaux très souvent, et les opérations de de réassignation génitale toujours rendent infertiles. Alors que le prélèvement et la préservation des ovules et du sperme étaient couverts par l’assurance maladie auparavant, un effet incident et supposément accidentel — nous verrons bien si le gouvernement corrige le problème — du Projet de Loi 20 est d’éliminer cette couverture. Contrairement aux personnes qui deviennent infertiles à cause d’un traitement de chimiothérapie, les personnes trans auparavant fertiles doivent débourser des coûts annuels substantiels simplement pour avoir la possibilité de concevoir un enfant portant leur matériel génétique. Plusieurs personnes qui, avant octobre 2015, ont dû choisir entre une chirurgie de réassignation génitale ou la non-reconnaissance légale de leur genre. Le gouvernement non seulement imposa l’infertilité, mais il nous enlève aujourd’hui les outils dont plusieurs se servaient pour y pallier.

Les enjeux trans sont toujours d’actualité dans la vie des personnes trans, et je suis heureuse que les médias y paient une certaine attention. Malgré tout, il est important pour les journalistes de développer une sensitivité dans leurs discours sur les personnes trans, et de bien s’informer du contexte factuel dans lequel les personnes trans vivent.