Un livre décevant: «TRANSition» de Jean-Sébastien Bourré

J’ai été surprise d’apprendre la sortie du livre TRANSition de Jean-Sébastien Bourré. Ce n’est pas qu’il faut être trans pour écrire sur le sujet, mais comme plusieurs je me suis demandé à quel point un livre sorti de nulle part serait fidèle aux réalités trans. Les personnes trans parlent entre elles. Elles parlent des projets en cours, et il y a souvent un engouement qui précède les publications. Même s’illes ne sont pas trans, je peux m’imaginer l’enthousiasme qui précéderait un livre de Françoise Susset, Annie Pullen-Sansfaçon, ou Jean-Sébastien Sauvé. Ce sont des personnes qui ont fait leurs preuves.

Je m’attendais à lire quelques hics excusables. Je ne m’attendais pas à un livre aussi régressif.

L’auteur prend sur lui la responsabilité de départir les positions valables de celles non-valables, et plusieurs fois ne semble pas le faire de façon adéquate. Il cite par exemple des études établissant qu’environ 20% des enfants trans demeureront trans. Ces nombres sont trompeurs et sont souvent utilisés pour justifier des délais dommageables dans la transition des jeunes personnes trans. Comme le remarque la scientifique trans Kelley Winters, ces études cumulent des fautes méthodologiques importantes et proviennent notamment de cliniques pratiquant la thérapie de conversion. Ces fautes auraient dû être soulevées de façon détaillée.

Le fil central de son écriture décrit un sujet trans qui est conforme aux normes sociales dominantes. Ce sont des personnes trans qui se retrouvent dans le mauvais corps et l’ont toujours su. Elles ont des emplois respectables, et n’ont pas de problèmes sérieux de santé mentale. Elles sont heureuses de se soumettre aux observations psychiatriques pour avoir accès aux soins, même si ceux-ci sont de longueur excessive et à coûts élevés. Ces trames narratives sont opposées depuis longtemps par les activistes trans. Où sont les appels à l’abolition de la détention en immigration et de la criminalisation du travail du sexe, de la non-divulgation du VIH, et de la possession de drogues? Nous n’entrons pas tou·te·s dans son moule normatif et en souffrons.

À mon avis de personnes trans spécialisée en enjeux trans, Jean-Sébastien Bourré déforme la relation entre la transitude — le fait d’être trans — et la dysphorie de genre, et ne semble pas comprendre les réalités non-binaires. Le livre dépeint les personnes non-binaires comme motivées par un refus de stéréotypes et les accuse de stigmatiser davantage les personnes trans en demandant leur droit à l’autodétermination. De ce fait, il dénigre l’identité authentique et sérieuse du quart au tiers des personnes trans.

Souvent, le livre utilise une terminologie inappropriée qui invalide le genre vécu des personnes trans. Il ne faut pas confondre travestissement et transitude, et un homme trans n’est pas une femme en transition. De plus, dire des choses comme « [d]es hommes déguisés en femme, cela a toujours fait rire le grand public » sans critiquer fermement ce point de vue revient à renforcer l’idée que c’est normal de considérer les femmes trans comme drôles ou ridicules. Plusieurs femmes trans considèrent ces propos extrêmement offensants.

Si le fait que Jean-Sébastien Bourré est cis n’amène pas à la conclusion que son livre est inapproprié, le fait que son livre est inapproprié est certainement lié au fait qu’il est cis.

C’est vrai que les écrits sur les enjeux trans en français sont rares. Il faut bien consulter. Il faut consulter bien plus. Écrire sur les réalités trans n’est pas un droit. C’est un privilège qui doit être employé avec soin. De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités.

Pour les personnes souhaitant s’informer sur les enjeux trans en français, je suggère les livres de Samuel Champagne, Karine Espineira et Viviane Namaste. Sophie Labelle crée aussi de merveilleuses bandes-dessinées sur le sujet.

Pour des écrits plus courts, tant universitaires que pour grand public, je suggère Florence Ashley, Alexandre Baril, Roxane Nadeau, et Dalia Tourki qui écrivent sur les enjeux trans en français. Les perspectives racisées se font encore rares en français; les écrits de Dalia fortement recommandés.

Le Centre de lutte contre l’oppression des genres, la Coalition montréalaise des groupes jeunesse LGBT, La Réclame (UQAM), la Union for Gender Empowerment, le Groupe d’action trans de l’Université de Sherbrooke et L’Alternative (UdeM) endossent cette critique. Plus de 85 personnes trans et 39 personnes cis ont aussi endossé cette critique, dont la Professeure Annie Pullen Sansfaçon et Me Jean-Sébastien Sauvé, cités dans le livre.

Publié sur Huffington Post Québec le 1 Décembre 2017. Pour la version longue, voir la publication suivante.