XY: Une perspective transféminine du sexisme linguistique

Toutes les femmes font face au sexisme de la langue. Toutefois, les femmes trans¹ subissent des formes de sexisme qui leurs sont propres, notamment à cause de l’animosité générée envers les personnes trans dans une société qui assigne un genre aux personnes sur la base de leurs caractéristiques anatomiques. Il en résulte un ensemble d’expressions qui sont antagonistes aux femmes trans.

Le cadre terminologique employé par les médias — et la société en général — forme la compréhension populaire de l’existence trans. Celui-ci se base sur ce qu’on peut appeler « l’attitude habituelle » par rapport au genre². L’attitude habituelle réfère à l’ensemble de croyances majoritaires tenues en société euro-américaine par rapport au genre. Il est cru neutre et naturel par les personnes qui l’adoptent, et inclut les postulats suivants :

· il n’y a que deux genres

· le genre d’une personne est invariable

· le genre d’une personne est indiqué par des caractéristiques anatomiques

· tout passage allégué ou apparent d’un genre à un autre est illusoire

· toute exception à ce système ne mérite pas d’être prise sérieusement.

Ces croyances mènent à une terminologie courante qui tend à présenter les personnes trans comme une sous-classe de sujets. Les trois premiers postulats, qui forment le cœur de l’attitude habituelle, priorisent la corporéité cisgenre en privilégiant un rapport genté et cisnormatif au corps. Le quatrième postulat encourage un langage qui pose le sujet trans comme inauthentique, alors que le cinquième attribue une psychologie malsaine aux personnes trans.

Priorisation de la corporéité cisgenre

Sont communs les termes tels que « femme biologique », « femme génétique », « femme chromosomale », « femme née femme », « sexe biologique », et « vraie femme ».

Cette famille terminologique priorise la corporéité cisgenre, en associant le genre à l’anatomie des personnes cisgenres, effaçant la possibilité de la transitude³, ou la reléguant au statut d’anomalie ou de liminalité⁴.

Ces termes — prenons le terme « femme biologique » comme exemple — insinuent que les femmes trans ne sont pas biologiquement femmes. Les femmes cis sont par le fait même désignées comme femmes dans tous leurs aspects, alors que les femmes trans se voient exclues de la catégorie « femme » sous certains aspects de leur être, car si les femmes cis sont biologiques, génétiques, chromosomales, et nées femmes, les femmes trans doivent donc être hommes biologiques, génétiques, ou nées hommes. Tout le contraire de termes plus près de la réalité trans, comme « assignée garçon à la naissance »⁵.

En affirmant le caractère invariable du genre et en privilégiant l’expérience des personnes cis, on relègue les femmes trans au deuxième plan, n’étant que quasi-femmes, femmes-parfois. On ignore ainsi l’expérience vécue de femmes trans qui s’identifient comme telles depuis l’enfance. On crée aussi une division artificielle et indue entre les femmes trans et les femmes cis, arsenalisant le corps des femmes trans de sorte à les exclure de la solidarité féminine.

Ces termes nous rappellent aux notions du réel et de l’irréel : ce sont des euphémismes pour la notion de « vraie femme ». Les vraies femmes, nous dit-on, sont cisgenres, alors que les femmes transgenres sont tout autre : fausses, pas véritablement femmes, ou du moins pas entièrement. On voit apparaître dans ce raisonnement les accusations d’inauthenticité des personnes trans.

Que dire alors des termes comme « femme emprisonnée dans un corps d’homme », personne trans « homme vers femme », « changement de sexe » ou encore « la chirurgie »? Ces termes ne sont pas problématiques lorsqu’utilisés par une personne trans en référence à elle-même, mais leur utilisation comme termes d’applicabilité générale aux personnes trans pose problème. Contrairement aux termes précédents, l’accent n’est pas porté sur la valorisation des personnes cis, mais sur la réduction verticale uniforme de la transitude à un rapport au corps.

En effet, l’expression « femme emprisonnée dans un corps d’homme » exclut les femmes trans qui ne désirent pas entreprendre de parcours médical pour changer leur corps. Ces femmes se voient désignées comme ayant un corps d’homme, nonobstant leur identité de genre, et nonobstant le fait qu’elles perçoivent leur corps comme étant un corps de femme : je dirais plutôt, par exemple, que j’ai un corps de femme, même si j’ai un pénis, car le simple fait d’être une femme fait de mon corps un corps de femme. En concevant les femmes trans comme étant emprisonnées dans un corps d’homme, on admet que les femmes se doivent d’avoir un corps ayant certains traits visibles : on leur impose un modèle corporel unique. La transitude est alors un statut essentiellement transitoire, maintenu par une anomalie corporelle qui sera corrigée. Dans la mesure où la situation est vue comme une « anomalie », on retrouve ici certains fils de la psychopathologisation des personnes trans.

Cette identification de la transitude au transitoire se retrouve sous sa forme la plus exemplaire dans la terminologie de personne trans « homme vers femme » (MTF, en anglais) pour désigner toutes les femmes trans. Non seulement cette terminologie normalise-t-elle l’association cognitive entre le genre et l’anatomie, mais elle fixe la personne trans comme essentiellement liminale. La femme trans est posée comme cas de liminalité perpétuelle, car elle n’est plus homme, mais elle n’est pas entièrement femme : elle demeure toujours et fondamentalement caractérisée par le terme « vers ». Pour beaucoup, cette liminalité est permanente et est l’attribut déterminant de la transitude.

Pour d’autres, les changements anatomiques, à l’aide de la technologie médicale, permettent l’interruption de cette liminalité. On parle alors de « changement de sexe » ou de « la chirurgie », processus par lesquels les personnes trans accèderaient, aux yeux de la société, au genre qui correspond à leur identité. Ces termes permettent même de comprendre l’idée curieuse — et assez rare — voulant que les personnes trans s’étant prêtées à une liste quelconque de processus médicaux cessent d’être trans, la transitude étant conçue comme essentiellement transitoire, et liée au corps. Il est préférable d’utiliser des termes plus descriptifs, comme « chirurgie (de réassignation) génitale » ou encore plus précis, comme « vaginoplastie » ou « orchiectomie ».

Inauthenticité

La deuxième famille terminologique peint l’existence des personnes trans comme essentiellement inauthentique et malhonnête. Par exemple, le terme « tapette » est souvent utilisé comme insulte envers les femmes trans. Ce terme redéfinit les femmes trans — qui sont présumées, souvent erronément, hétérosexuelles — comme hommes gais inavoués. L’authenticité, ici, serait de s’accepter comme homme gai, car se dire femme est perçu comme une répression de son orientation sexuelle. À l’inverse, les femmes trans gaies — la bisexualité, la pansexualité, et l’asexualité étant entièrement effacées dans cette trame narrative — sont accusées d’« autogynéphilie », soit d’être attirées par elles-mêmes en tant que femmes, symptôme supposé d’une attraction hétérosexuelle détournée. Les femmes trans sont alors dites inauthentiques parce qu’elles seraient des hommes hétérosexuels confus, des « transsexuels mâles » pour reprendre une terminologie médicale désuète qui est encore trop souvent utilisée. Comme avec « tapette », la confusion entre l’identité de genre et l’orientation sexuelle fonde l’accusation d’inauthenticité.

Cette réduction à la sexualité emporte souvent le sentiment que la transitude est une fausseté en soi. Selon l’attitude habituelle par rapport au genre, tout passage allégué d’un genre à l’autre est illusoire. Ainsi apparaissent une panoplie de termes évoquant la « déception » et la « tromperie », ou niant simplement le genre des personnes trans. Les femmes trans sont réinscrites comme hommes : nous sommes des « travestis », des « travelos », des « hommes vivant comme femmes », ou « hommes s’habillant en femme ». Nous sommes décrites comme des hommes émasculés — terme péjoratif puisque la féminité est perçue comme frivole, et la masculinité comme désirable — des sous-hommes, mais hommes néanmoins. Et si certaines personnes nous pensent être des femmes — c’est-à-dire nous pensent être des femmes cisgenres — c’est que nous les trompons. Abondera donc le mégenrage intentionnel, et les blagues du type « c’est un piège/it’s a trap » — en référence à l’Amiral Ackbar dans le sixième épisode de Stars Wars — les femmes trans étant fréquemment appelées « trap ».

Psychologie malsaine et anomale

La dernière famille de termes attribue une psychologie malsaine aux personnes trans, en leur assignant une pathologie ou un sens des valeurs inapproprié. Je parle ici de termes associés particulièrement aux femmes trans comme « transfolle », « folle », ou encore des termes négatifs plus généraux comme « pédo », « psycho », « malade ». Le terme « transfolle » est étonnamment commun à l’intérieur de groupes qui s’affichent pro-trans. La notion de la femme trans folle/crazy trans woman à l’intérieur des communautés de minorités sexuelles et de genre a été explorée par Morgan M. Page sur son blog Odofemi. En tissant l’association entre la transitude et les troubles mentaux, ces termes servent à discréditer les perspectives des personnes trans, et à justifier une approche paternaliste envers elles. Ils imposent une vision hégémonique et externe du bien-être trans, en faisant fi de notre conception de notre bien-être. Récemment, par exemple, le terme « transfolle » a été utilisé par un homme blanc gai associé à Fierté Montréal pour maintenir une façade d’allié de la cause trans tout en ignorant les critiques formulées à son endroit par des personnes trans. Le terme « pédo » revient aussi fréquemment pour justifier la haine et la marginalisation des femmes trans en les accusant d’être pédophiles.

Le terme « homme en robe », pour parler des femmes trans, s’il n’implique pas une maladie mentale, impute néanmoins un désordre psychologique à celles-ci. Les femmes trans sont détaillées comme frivoles à travers la réduction de la transitude à des traits perçus comme essentiellement artificiels comme les robes et le maquillage. Puisque la féminité est perçue comme frivole, indésirable, et superficielle, alors que les expressions de genre masculines sont valorisées, l’identification des femmes trans à la féminité est interprétée comme un désir superficiel et malsain⁶. Toute la complexité et la richesse de la subjectivité des femmes trans est réduite à un vulgaire désir de robes et de maquillage, une simplification qui est non seulement grossièrement infidèle, mais qui relève aussi d’un sexisme artistique : les formes d’art « masculines » sont applaudies, alors que les formes d’art « féminines » comme le maquillage et la confection de vêtements sont dévalorisées. De même, plusieurs des procédures chirurgicales et non-chirurgicales que certaines femmes trans désirent sont qualifiées de « procédures esthétiques », terme utilisé pour connoter le caractère superflu et superficiel de celles-ci, indépendamment de leur impact très significatif sur la qualité de vie des personnes trans.

Conclusion

Les termes discutés sont au centre de nos discours sociaux sur les personnes trans. Leur cissexisme a un impact important sur la conception dominante des personnes trans dans notre société, et donc sur le traitement qu’elles reçoivent en société. Ces termes, très variés dans leurs sens et implications, se rejoignent dans la mesure où ils sont tous informés par l’attitude habituelle par rapport au genre, et la renforcent. C’est notamment à travers ces termes que l’attitude habituelle se communique et se perpétue d’une personne à l’autre. En diminuant leur utilisation, la reproduction idéologique de l’attitude habituelle est entravée, et l’émancipation des personnes trans fait un pas vers l’avant.

Ce texte forme le chapitre « XY » du Dictionnaire critique du sexisme linguistique publié par les Éditions Somme Toute en 2017 sous la direction de Suzanne Zaccour et de Michaël Lessard.


Termes à surveiller : femme biologique, femme génétique, femme chromosomale, femme née femme, sexe biologique, vraie femme, femme emprisonnée dans un corps d’homme, homme vers femme, MTF, changement de sexe, la chirurgie, tapette, autogynéphilie, transsexuel mâle, déception, tromperie, travesti, travelo, homme vivant comme femme, homme s’habillant en femme, trap, transfolle, folle, pédo, psycho, malade, homme en robe, chirurgie esthétique.


1. Une personne est dite cisgenre si elle est du même genre que celui qui lui a été assigné à la naissance. Au contraire, elle sera dite transgenre si elle s’identifie à un genre autre que celui qui lui a été assigné à la naissance.

2. Le terme utilisé dans la littérature académique est plutôt « attitude naturelle »; j’ai choisi l’expression « attitude habituelle » pour éviter la portée normative de la notion de naturalité. Voir notamment Jacob Hale, « Are Lesbians Women », (1996) 11:2 Hypatia 94.

3. La transitude réfère au fait d’être trans.

4. La liminalité réfère à un état ou une personne perd l’accès à un certain statut, sans néanmoins encore accéder à un second statut complémentaire. Considérée comme liminale, la femme trans est vue comme n’accédant pas au statut de femme, mais perdant néanmoins le statut d’homme. La liminalité est donc une forme éminente de marginalisation.

5. Il est important de ne pas surutiliser cette notion. Regrouper les individus selon leur genre assigné à la naissance tend à obscurcir les différences entre les hommes cis et les femmes trans, et risque d’invalider les réalités et subjectivités trans.

6. Julia Serano, « Reclaiming Femininity » dans Anne Enke (éd.), Transfeminist Perspectives in and beyond Transgender and Gender Studies, Philadelphie, Temple University Press, 2012.