Xavier Dolan, la nouvelle icône

27 ans, 6 films, 5 sélections au Festival de Cannes pour 4 prix et 1 César. Le palmarès du réalisateur québécois Xavier Dolan est impressionnant en seulement 8 ans de carrière. Mais c’est tout sauf un hasard : le cinéaste est bourré de talent. Plus que ça, c’est un personnage à part entière, qui fascine, irrite, intrigue ou énerve. “Xavier Dolan est le héros d’une génération, et ça faisait longtemps que le cinéma d’auteur n’avait pas produit ça.” disait de lui Jean-Marc Lalanne, journaliste aux Inrocks, en 2014. Depuis le plébiscite de Mommy il y a 2 ans, Dolan s’est débarrassé de son image de petit poucet, de celui “qu’on tape dans le dos de manière condescendante” comme il s’en exaspérait. Avec la sortie de Juste la Fin du Monde, et l’année prochaine de son tout premier film américain, le réalisateur est passé dans la cour des grands. Mais plus qu’un cinéaste de talent, l’engouement autour de sa personne incarne une folie passionnelle inédite dans le monde du 7ème art de la part d’un public pour un réalisateur. Il est tout simplement devenu une icône.

“Je reviens d’Allemagne, et tout ce que les gens disaient c’était “Wunderkind ! Wunderkind (génie) ! Je ne sais pas quoi répondre à ça.”. Xavier Dolan, sur le plateau d’On n’est pas couché en Septembre 2014, la jouait modeste en répétant les valeurs qu’il souhaite prôner : le travail, la détermination, le rêve. Ces mêmes principes qui avaient fait la force de son discours de remerciements sur la scène du Festival de Cannes en 2014. Discours qui l’a fait connaitre sur la scène médiatique, auprès d’un plus grand public, et qui a eu un écho considérable.

27 ans, 6 films si on compte Juste la Fin du Monde, et bientôt 7 avec The Death and Life of John F. Donovan (qui compte au casting Jessica Chastain, Kit Harrington et Natalie Portman). Une telle destinée est rare. Très rare. Les cinéastes avec une productivité aussi intense à un si jeune âge, et qui en plus ont du succès, ça n’arrive qu’une fois par génération. Et c’est exactement ce que représente Dolan : une génération.

D’abord on s’affilie, ensuite on se follow, on en devient fêlé, et on finit solo.

Le symbole Dolan est à la fois inhérent à sa personne et à l’essence même de ses films. Xavier Dolan a tout pour plaire au public et à la presse : charismatique, sans langue de bois, digressif et anticonformiste. L’attention dont il fait l’objet aujourd’hui est impressionnante. Déjà, lors de la sortie de Mommy en France en Octobre 2014, on avait vu son visage en couverture d’à peu près tous les magazines à tendance culturelle. Et il suffit de regarder la conférence de presse qui a suivi la projection du film Juste la fin du Monde à Cannes cette année pour se rendre compte de son aura : 70% des questions des journalistes étaient pour lui alors même qu’il était entouré de 5 des plus gros poids lourds du cinéma français : Vincent Cassel, Marion Cotillard, Nathalie Baye, Gaspard Ulliel et Léa Seydoux.

D’ailleurs, cette anecdote est assez paradoxale quand on connait le rapport qu’entretient le cinéaste avec la presse. Du moins celle qui n’aime pas ses films. Preuve en est sa dernière interview, sur TF1, datant du 18 septembre, dans laquelle Dolan avoue qu’il ne s’est pas complètement remis des critiques et réactions négatives à l’encontre de Juste la fin du Monde lors de sa présentation cannoise : “Il y a une fracture qui s’est ouverte. Et en plus ça ne m’aide pas, ça n’est même pas constructif. C’est juste de la merde.”.

Oui Dolan a du franc-parler et de l’ego. Comme lorsqu’il avait à demi-mots avoué qu’il regrettait que Laurence Anyways n’ait pas été choisi dans la sélection officielle à Cannes en 2012, qu’il s’était senti “humilié” par le fait que Mommy ait été évincé de la shortlist finale pour les Oscars 2015, ou qu’on avait clairement senti sa déception de ne recevoir “que” le prix du jury, et non la Palme d’Or, en 2014 pour ce même film. Aujourd’hui, il essaie de lisser cette image, et se défend de ces méfaits. Mais c’est aussi ces histoires qui ont façonné son importance médiatique.

Son addiction aux réseaux sociaux fait également partie de son personnage. Au delà d’être ultra-actif sur Twitter et Instagram, il semble que ça soit un aspect qui le préoccupe énormément. Souvent, sur les plateaux télés, il se plaint des commentaires négatifs qu’il reçoit sur Twitter. Mais fustiger les haters et des trolls, c’est vouloir se prendre pour Kim Jong Un face à l’OTAN : perdu d’avance. Cette mini-guerre des réseaux sociaux, symbole de notre génération connectée, est caractéristique de ce qu’il n’est pas encore devenu : un réalisateur qui relativise et prend du recul et de la hauteur sur ce qu’il fait. Non, Xavier Dolan est encore naïf. Mais cette naïveté est sincère. C’est cette sincérité qui permet une identification chez le public, et une empathie certaine.

Les sceptiques seront confondus

Pour autant, cette ferveur ne pourrait pas fonctionner sans l’ingrédient essentiel : la qualité de ses films. C’est ce qui fait que l’icône Xavier Dolan s’est construite. Si ses oeuvres étaient de l’avis de tous, très mauvaises, son personnage ne fonctionnerait pas. Il ne serait qu’un produit à buzz, condamné à sombrer dans l’ignorance. Mais non. Xavier Dolan est un grand cinéaste. Il avait surpris tout le monde avec son premier film J’ai tué ma mère, réalisé à seulement 19 ans, puis avait confirmé sa puissance romanesque en 2012 avec la claque qu’était Laurence Anyways. Avant de se coller définitivement l’étiquette d’enfant-prodige grâce à Mommy, qui sonnait comme la confirmation et l’assurance d’une postérité.

Pourtant, à première vu, Mommy est un film exigeant. Mais il a su conquérir le grand public, et c’est une prouesse notable pour un film québécois dans un paysage cinématographique aussi sclérosé. Juste la fin du Monde arrive comme la première pierre d’un nouvel édifice. Celui dans lequel Dolan est considéré comme un cinéaste de talent, égal à n’importe quel autre grand auteur, capable de réunir 5 acteurs de renoms qui ont tous 20 ans de métier et les diriger avec brio dans un mélodrame poignant et extrêmement bien calibré. Juste la fin du monde prouve aussi que Dolan a mûri, aussi bien dans son discours que dans sa façon de construire ses films. D’ailleurs, lorsqu’on regarde un film de Dolan, on a souvent l’impression étrange d’avoir face à nous l’oeuvre d’un sexagénaire, qui a l’air d’avoir vécu 40 vies différentes.

Pour autant, il lui reste la sincérité de sa jeunesse, celle qui lui a permis de dire que les critiques cannoises étaient “de la merde”. Comme un reflet de la tendance générale des spectateurs qui ne considèrent plus forcément les critiques comme prescripteurs. Plus, si ses films sont loin de se plier au classicisme et à la codification hollywoodienne de mise en scène, Dolan n’incarne pas pour autant un symbole de la culture du cinéma d’auteur, parfois élitiste, très référencée et snobe. Au contraire, il revendique fièrement une culture cinématographique très populaire. Au point de faire de Titanic et Maman j’ai raté l’avion deux de ses films préférés, et de leur rendre hommage dans ses oeuvres (Antoine-Olivier Pilon dans Mommy face à la glace qui se tape les joues, à l’image Macaulay Culkin seul chez lui, 25 ans plus tôt), et même de se tatouer le visage de Dumbledore sur le bras.

Il avoue même avoir parfois dû mentir lors d’interviews sur sa connaissance personnelle de certaines cinématographies. Cet aspect le rend plus proche du public, différent, et donc sympathique.

Hollywood Tabarnak

Et puis surtout, si Dolan est une icône du cinéma, il est également une fierté nationale au Quebec. Lors de la sortie de Mommy, Dolan s’émerveillait : “Les séances sont pleines, partout, tous le temps, à chaque heure de la journée”. Xavier est leur nouveau héros national, celui qui les représentent le mieux à l’étranger, et il le lui font sentir. À chaque mouvement du cinéaste, chaque intervention, chaque nouveau projet, c‘est une pléiade de nouveaux articles canadiens sur le réalisateur qui arrivent sur la toile. Mais les québécois le lui rendent bien, et le Conseil des Arts et des Lettres du Quebec lui a même décerné une médaille pour sa “contribution exceptionnelle à l’essor et au rayonnement de la culture québécoise”. Le tout en direct à la télévision, dans un talk-show (ci-dessous). La fameuse coolitude canadienne.

Je n’ai pas parlé ici de deux autres points qui renforcent cette idée d’icône. C’est d’une part le fait qu’il soit également depuis 2015 l’égérie de la marque de luxe française Louis Vuitton, et d’autre part qu’il représente l’une des figures homosexuelles les plus visibles médiatiquement et artistiquement, et plus largement de la cause des LGBT, dont il fait toujours référence dans ses films.

Quoiqu’il en soit, Juste la fin du Monde est bien parti pour être un carton. Il sort d’ailleurs en France lors d’une semaine où la concurrence est assez maigre (Cézanne et moi, Blair Witch…). Le fait que les films de Dolan fonctionnent, ça ne peut faire que du bien au cinéma. Alors réjouissez-vous. On a peu à peu assisté à la naissance d’un cinéaste qui compte, et qui va de façon certaine laisser sa trace dans l’histoire du 7ème art. Et il lui reste au moins 30 à 40 ans de carrière qui passent en guise de transition par un premier film américain l’année prochaine.

La phrase de conclusion revient à Jean Cocteau, que Yann Moix et Léa Salamé ont invoqué pour définir Xavier Dolan lorsqu’il est revenu sur le plateau de Laurent Ruquier en Mai 2016 : “Ce que l’on te reproche, cultive-le, c’est toi-même.”. Xavier Dolan l’a compris, et le clame haut et fort, il préfère la folie des passions à la sagesse de l’indifférence.

F.B.