L’école est finie

C’est avec la régularité implacable d’un retardateur qu’il arrive, ce carrefour délirant. Certains autour de moi ne s’y sont même pas arrêtés mais, profitant des bienfaits d’une désorientation subie, je décolle le pied et décide de faire un tour. Je suis revenu dans la chambre de mon enfance, où toutes les histoires ont commencé. Les meubles crème-chocolat gardent la trace de ma folie décoratrice. Le parquet arbore plus ou moins le même nombre de rayures malhabiles. Mais il est certains changements qui sautent aux oreilles habituées et bourdonnent aux yeux initiés. Ces six étagères fatiguées de volumes par exemple, parmi lesquels plusieurs guides de voyage outrageusement foulés. Ensuite, ce tiroir débordant de bricoles hétéroclites — brochures, notes, plans de ville, billets. Enfin ces grands tirages d’un Montréal, d’un Chicago ou d’un New York ankylosés par le froid. S’il ne tenait qu’à moi, j’abandonnerais ici la difficile tâche de resaisissement, le salvateur recours aux mots dont Sartre disait qu’ils font exister — être en dehors — toute expérience passée. Mais dès lors que je retire mes orteils hésitants du plongeoir dressé pour l’occasion, il me revient en mémoire une citation dont je comprends maintenant toute la vertigineuse étendue. “Il n’y a pas de valeurs sans mémoire”. Je pourrais hésiter des années encore sur le bord du souvenir, ou tout bonnement renoncer à donner corps aux fragments épars accrochés à mes murs chocolat. Mais comment déciderais-je alors du je dois, du je veux, du je serai ?

Je n’ai pas le choix.

A terre, livres, bricoles, notes, cicatrices, photographies ! Que les évidences soient disposées de manière bien visible. Que les quatre années passées s’agencent, se fixent l’une à l’autre comme les quatre faces d’un carré parfait. Mais que mes doigts résistent aux charmes de la trompeuse simplicité.

Face A

De la rue Saint-Jacques à celle de la Libération, le pilote de ligne entre pour la première fois dans l’avion et appuie, enivré, sur tous les boutons du tableau de bord. Voici un C. Canada, Columbia, Cordoba. Et voilà un T. Toronto, Timor, Trois-Rivières. Les tickets, les billets deviennent polyglottes. Sur mes photos s’immortalisent Marina, Soufiane, Nicolas. J’abandonne les lancinants poèmes d’adolescents et investit chaque année dans un carnet, aussi léger que décousu — patchwork d’impressions polymorphes. En bon Flaubertien, je voudrais citer la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. Mais à dire vrai je n’ai jamais connu de mélancolie aussi joyeuse ni de solitude aussi colorée que lors de mes déambulations symphoniques !

Face B

De l’hypertrophie égotique à la douce pente du groupe, les douze mois d’école résonnent du glissement de plusieurs tandems sur l’asphalte et des rendez-vous hebdomadaires à trois euros. C’est le temps Claire Marine, le temps Solveig, Mathilde, Pierrelinne, Clara, Margaux…etc La routine est enivrante, séduisante, répétitive. C’est le temps des symboles — vêtements, amis, activités — qui constellent la carte partiale des existences collectives. Dans les allers retour infinis entre les bâtiments B et T — maigres poésies — je perds sans m’en rendre compte les intonations du Sud. Mais je découvre Le Monde et surtout l’Europe.

Face C

Des mots répétés aux mots à produire, je décide de jeter les miroirs trop usés ! Je me balance de chaque côté de la Manche sur la Toile déraisonnable et trépidante. Je rencontre une Lituanienne à Notting Hill et fête la nouvelle année sur London Bridge. Passé Noël, je reviens dans une masse outrageante de drapeaux colorés. Dans le coeur même de la Toile ou sur mon toit, apparaissent Auriane et Antoine.

Face D

Du cartable aux chaussures de randonnée, je plonge dans un melting pot à la française sous l’égide d’un ancien Saint Cyrien. Sur le terrain et sans relâche, je mâche et ressasse les leçons de l’échec et du succès. Mes quatre-vingt quinze complices bourdonnent, s’agitent, s’enthousiasment tous en choeur. Impossible de tous les citer, mais je ne me suis jamais senti aussi entouré.

Je ne peux terminer cette chaotique rétrospective sans parler de l’éléphant dans la pièce. Je porte autour du poignet — et ce depuis trente jours — le bracelet noir qui m’a été donné lors d’une certaine cérémonie de départ, rue de la Libération. Le départ, comme la couleur du bracelet le laisse entendre, c’est un mot poli pour dire la fin. Quand l’antichambre aura cessé et que je déposerai mon joli bracelet dans la boîte des souvenirs, ce sera symboliquement la fin d’une vie. Celle que j’ai toujours conçue comme une pente montante, livre après livre, concours après concours. Le dernier bouquin posé, je saisis le diplôme que me tend une main toute administrative, et contemple l’horizon sans fin. Mes rêves de gosses sont tous là, alignés les uns à côté des autres. Le photographe dans ses habits faussement décontractés. L’architecte dans son cabinet sérieux. L’entrepreneur dans son garage auréolé. L’écrivain aussi, dans son bureau moisi. Certains sont déjà très loins, d’autres au contraire se sont rapprochés. Le paysage est silencieux, la lumière mélancolique.

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