The Whitewalkers / A Balkan odyssey

The Whitewalkers, Tjentiste, Bosnie

The White Walkers est un projet de colonisation poétique de l’espace européen. L’odyssée de ces sculptures transforme le paysage en lieu de passage, propose une contre-narration rappelant combien l’idée de déplacement, d’échange et de migration est au coeur de notre identité.

Après avoir produit 200 sculptures et près d’une quarantaine d’installations dans trois Pays — France, Italie, Islande — nous entamons ce voyage depuis le nord de l’Italie vers les Balkans. Nous avons défini un fil rouge mais n’avons pour le moment qu’une vague idée de notre itinéraire. Nous savons déjà que cet itinéraire évoluera.

Il y a une dimension très perceptive dans le choix des lieux. C’est une question d’atmosphère. Certains sites ont une signification forte, historique, géographique ou culturelle, notamment les lieux désertés qui témoignent des vestiges d’une activité humaine. D’autres sont plus banals, moins signifiants et pourtant ils possèdent un réel potentiel narratif. Ils entrent en résonance avec les sculptures. La première catégorie de lieux est souvent le fruit d’un repérage en amont, généralement par internet. La seconde catégorie, moins éloquente de prime abord, mais tout aussi importante est de l’ordre de la rencontre.

Lorsque nous installons nos sculptures sur un site, nous remplaçons la présence humaine par la dynamique de nos figures rudimentaires. Nous travaillons autour de deux registres distincts et complémentaires :

-une forme d’atemporalité, une dimension universelle dans l’épopée de ce peuple de passage, sans prétentions d’éternité, qui nous renvoie au caractère plus que jamais éphémère de l’espèce humaine,
-nous visons également une forme d’atlas européen dans lequel les territoires sont liés à l’idée de déplacement. Un registre plus politique et contemporain qui rappelle combien la migration est au cœur même de notre identité et de notre histoire.

The Whitewalkers, Podgorica, Montenegro

Roccaverano, Piemonte, Italie

Nous arrimons les sculptures à notre remorque, descendons vers la plaine du Po, les yeux rivés sur le rétroviseur. Notre chargement est fragile, instable et après quelques kilomètres, deux de nos passagers sont sur le point de tomber. Premier stress, premier doute. La remorque est elle vraiment adaptée à ce périple? Nous avons choisi cette option afin de voyager avec nos sculptures apparentes pour susciter la curiosité à notre passage…

Nous traversons le nord de l’Italie vers la Slovénie — circulation diluvienne. Des autoroutes à deux voies, un flux continu de semi-remorques qui oscillent de l’une à l’autre, des conducteurs italiens à la hauteur de leur réputation, collés serrés à notre pare-choc arrière, main droite rivée alternativement sur le klaxon et les appels de phare.

E25 — E74 — E70 — A57 — E55 — A23 — Entre deux parcelles de terres cultivées, usines, centres commerciaux et petites agglomérations se succèdent. C’est dense, habité, travaillé, déprimant.

Nous passons la frontière slovène à la tombée de la nuit : pas de douanier — pas de contrôle. Deux kilomètres plus loin au poste de péage à l’entrée de l’autoroute, nous sommes arrêtés par une policière. Elle parle un anglais décent.

“Vous n’avez pas de vignette pour rouler en Slovénie ?…”

“…300 euros d’amende…”

“…Comme vous n’êtes pas Slovènes, ça ne vous coûtera que 150 euros.”

La policière fait le tour de la remorque et pose pour la première fois LA QUESTION, celle qui reviendra encore et encore tout au long de notre périple, presque un mantra à l’usage des douaniers : “What is that ?” en désignant l’attelage accroché derrière notre voiture. Nous sortons de la boite à gants la première édition des Whitewalkers que nous avons imprimée spécifiquement à l’attention des douaniers et autres forces de l’ordre : ça semble lui plaire, elle se détend.

“Vous allez où?”
“ Ilirska Bistrica”
La policière devient hystérique : “J’habite à Ilirska Bistrica! Personne ne vient jamais dans ce village paumé, qu’est ce que vous allez foutre à Ilirska Bistrica ? “
 “Nou
s allons faire une installation avec nos sculptures.”
 “A quelle heure ? Je veux venir vous aider.”
 “Avant le lever du soleil entre 4h et 5h du matin”
 “Merde, je ne pourrai pas être là”.
 
Elle nous libère sans amende après nous avoir donné son adresse email pour qu’on lui envoie des photos de l’installation.
 On se dit que l’option sculptures apparentes n’est pas si mal finalement.


Ilirska Bistrica, Spomenik, Slovénie

The Whitewalkers, Illirska Bistrica, Slovénie

4h30 du matin, nous portons nos sculptures sur 500 mètres le long d’un chemin qui semble être le lieu de promenade des propriétaires de chiens. Des maîtres endormis nous regardent fixement sans poser de question. Ils nous assimilent probablement aux résidus d’un étrange rêve nocturne. Les chiens — type bergers yougoslaves au format balkanique — aboient furieusement pour marquer l’intrusion de ces étrangers sur leur territoire.

Le Spomenik est très beau, une énigme lynchéenne posé au sommet d’un village sans histoire apparente. Comme pour presque chaque installation, nous courons. Nous voulons faire l’image avant le lever du soleil. Il y a toujours un facteur qui nous fait travailler dans l’urgence : la lumière, le temps, un site non autorisé au public ou encore la présence d’éléments — humains, animaux ou autres — sur le point de rentrer dans le cadre. Cette urgence fait partie du processus. Elle renforce la dimension presque documentaire de ces images pourtant très mises en scène.

Nous avons construit une partie du tracé de notre périple à venir autour de deux fils rouges : franchir un maximum de frontières, afin d’éprouver l’idée de migration au cœur du projet, et les Spomenik. Le terme Spomenik signifie monument en serbe, en slovaque et en croate. Plusieurs centaines de ces Spomenik ont été construits en ex-Yougoslavie sous Tito, principalement dans les années ’60 –’70. A l’origine ces monuments étaient des mémoriaux à la gloire des partisans de la seconde guerre mondiale. Par leur échelle monumentale, leur dimension abstraite et futuriste, ils visaient une forme d’universalisme. Ils se révélèrent être de véritables instruments politiques pour le régime de Tito en vue de créer l’illusion d’une histoire commune et d’unifier des peuples que beaucoup opposait. Ils ont été pour la plupart détruits ou abandonnés dans les années ‘90. Au delà de ce qu’ils commémorent, ces constructions abstraites sont des lieux de mémoire à l’abandon. Rien que ça. C’est quand même très humain. Concevoir et bâtir des lieux de mémoire puis les abandonner. Ce paradoxe associé à l’échelle et à la plasticité de ces Spomenik s’inscrit parfaitement dans l’épopée des Whitewalkers.


Scierie, Vojnic, Croatie

The whitewalkers, Vojnic, Croatie

Nous passons la frontière croate sans rien à signaler à l’exception de la sempiternelle question : “What is that?”. Nous sommes encore sur une frontière à l’intérieur de l’Europe. Le douanier n’est pour le moment que curieux et non encore suspicieux.

Nous nous arrêtons dans une scierie au bord de la route. Nous sommes attirés par la teinte des amas de bois brut, semblable à celle de nos sculptures comme une forme de référence à leur origine. Nous obtenons un créneau de 30 minutes — le temps de pause-déjeuner des employés — pour faire une installation.


Petrova Gora Spomenik, Croatie

The Whitewalkers, Petrova Gora, Croatie

On se perd dans une zone faiblement peuplée, avant d’atteindre en milieu de journée Petrova Gora, un sommet isolé dans la campagne croate. Le lieu est étrange, gigantesque et désert. L’ensemble ressemble à un bâtiment administratif futuriste en phase terminale, forme de copier/coller d’un quartier d’affaire à l’abandon. Le son de l’édifice est inquiétant. Sous l’effet du vent, d’immenses plaques d’aluminium sur le point de se détacher, grincent et martèlent la structure. Les plaques accessibles depuis le sol ont été volées depuis longtemps. Nous restons près de deux heures par 40 degrés sur le site sans voir personne.


Zeljava airport, Croatie

The Whitewalkers, Zeljava, Croatie

Nous avons repéré une zone proche de Bihac sur l’actuelle frontière qui sépare la Croatie de la Bosnie. Un massif montagneux qui abriterait la plus grande base aérienne souterraine à l’abandon de l’ex-armée yougoslave. Nous n’avons pas pu trouver de localisation précise et avons imprimé des images récupérées sur internet pour questionner la population. Nous répéterons ce procédé, souvent avec succès, durant l’ensemble du voyage. Un vieil homme dans un village indique une route d’un geste évasif puis se détourne subitement de nous comme si nous étions de mauvaise augure. Nous empruntons cette petite route de campagne totalement déserte qui se dégrade au fil des kilomètres. Nous sommes toujours dans une plaine mais apercevons un massif montagneux sur notre droite. La route et l’ensemble du secteur n’apparaissent pas sur notre GPS. Plus aucun signal sur les mobiles. Nous atteignons un carrefour, continuons en direction de la montagne, croisons un avion militaire criblé de balles et passons un portique effondré. A l’exception de panneaux qui indiquent la présence de mines, toute forme de signalétique a disparu. Nous passons 4 maisons dans un état similaire à l’avion. A notre passage, un cri humain retentit depuis la dernière habitation. Un cri, comme une frontière, entre colère et douleur puis le silence à nouveau. On se regarde sans comprendre si ce cri nous est adressé. Durant les 3 heures à venir nous n’entendrons plus aucun son. Le silence absolu, formidable caisse de résonance de ce cri : effet cinématographique garanti, entre Stephen King et “Stalker” de Tarkovski.

Nous entrons dans la zone. Bizarrement, l’état de la chaussée s’améliore et la végétation se densifie se refermant sur cette bande d’asphalte rectiligne. On ne devine plus rien aux abords de la route. Nous avons l’impression d’être sur des rails. Nous avançons à vitesse réduite sur 3 kilomètres interminables. La végétation s’ouvre soudainement. La montagne réapparait très proche sur notre droite et deux pistes d’atterrissages se dessinent à notre gauche. Les panneaux rouges qui indiquent la présence de mines sont plus nombreux. Nous y sommes.

The Whitewalkers, Zeljava, Croatie

Le relief est scarifié par deux larges brèches qui forment des ouvertures à flanc de colline. Ces ouvertures correspondent à la coupe d’un avion de chasse. Il est 16h. Il fait 40 degrés. Nous descendons de la voiture et nous nous approchons à pied d’une des brèches. La température extérieure chute brusquement. A moins de 50 mètres de la montagne l’atmosphère semble climatisée, comme devant un frigidaire ouvert. Nous pénétrons à l’intérieur du relief. La température ne doit pas dépasser les 6-7 degrés. Nous restons proches du seuil.

The Whitewalkers, Zeljava, Croatie

Toute la zone a été minée et contaminée par des produits toxiques. Des hectares de galeries qui abritent encore des dizaines d’avions militaires à l’abandon. Le froid renforce encore l’étrangeté du lieu qui touche au surnaturel. L’homme a modelé la montagne à son usage avant de la condamner pour toujours. On pense à Tchernobyl, au renouvellement de notre bail avec la planète. C’est très perturbant un No-man’s land, cette sensation d’être sur une planète inhabitable.

On commence à installer nos sculptures. Il y a quelque chose d’absurde et d’évident à la fois, à travailler sur ce tarmac abandonné, un peu comme si cherchions à repeupler la zone. C’est dérisoire et pourtant on sent qu’on est là au cœur du projet. On s’attend à voir débarquer des gardes, la police, des militaires. Rien, personne, c’en est presque vexant.

Après deux heures nous quittons la zone avec un certain soulagement et le sentiment que le temps a enfin repris son cours.

The Whitewalkers, Zeljava, Croatie

Nous fonçons pour atteindre Bihac avant la nuit — une frontière importante entre la Bosnie et la Croatie. Nous allons quitter l’Europe. Une longue file de voitures devant nous. Les douaniers nous posent LA QUESTION. Nous parlons du projet artistique qui consiste à sillonner l’Europe avec ces sculptures et documenter les différentes installations. Nous évoquons une allégorie de l’espèce humaine sans parler de l’idée de migration …. Moue très dubitative du douanier. Il fait le tour de la remorque en silence, revient vers nous et nous demande : “DOKUMENT?”. Il veut les papiers des sculptures. Nous lui expliquons que nous n’avons aucun papier pour ces sculptures. Nous les fabriquons nous même avec du bois de récupération, nous voyageons et nous retournerons avec à Paris. Il n’a pas l’air très convaincu. Il refait un tour de la remorque en touchant les sculptures comme pour s’assurer qu’elles ne sont pas vivantes et qu’elles n’ont aucune valeur. Il appelle un collègue qui en appelle un troisième. Ça discute ferme ; ils finissent par nous faire passer.

Cette scène se reproduira à l’identique - avec quelques variantes dans les expressions et le verbatim des douaniers - lors des 10 prochains passages de frontières.
Nous réalisons alors que nous ne sommes plus habitués à passer des frontières terrestres. Les passages dans un aéroport sont presque dématérialisés. Ici, il y a quelque chose de très physique, palpable, géographique. De l’autre côté de cette ligne, tracé sur le sol, derrière ce portique - tu es ailleurs.

Ironie de la situation, les douaniers nous demanderont donc, sans exception, tout au long de notre périple, les papiers de ces sculptures rudimentaires qui représentent l’homme migrant, en l’occurrence des migrants sans papiers.


Koreniza, Croatie

Nous dormons dans une petite auberge le long d’une rivière après la ville de Bihac. A quelques kilomètres d’un minuscule poste de frontière sur une route de montagne qui nous ramènera à nouveau en Croatie.

Nous passons cette frontière à 4h15 du matin à la recherche de Koreniza, un Spomenik en territoire croate, suivant les hypothétiques indications d’un blog. Le douanier nous pose dans un anglais approximatif les deux questions habituelles sans trop de conviction et nous laisse passer. Le long de la frontière, on emprunte une descente abrupte sur 4 ou 5 km d’une route de terre et de cailloux au milieu des bois. On finit par éclater un pneu et faire demi tour après une réparation hasardeuse. Vers 6h00 du matin, nous retrouvons la route asphaltée. On questionne, toujours armés de visuels imprimés depuis internet, quelques habitants d’un village. Personne ne semble connaitre l’édifice. Au village suivant, nous interrogeons un groupe d’hommes qui partagent un même dress-code : pitbull et treillis. L’un d’eux nous annonce que l’édifice se situe à près de 25 kilomètres et qu’il a été rasé.


Nebljusi, Croatie

The Whitewalkes, Nebljusi, Bosnie

Nous finissons par réaliser une installation autour d’un étrange groupe de structures en béton. Vers 7h00 du matin, nous repassons toujours la même minuscule frontière mais dans le sens inverse, Croatie — Bosnie. Nous rêvons d’un café. Il fait jour à présent et nous découvrons le long de la frontière un improbable parking creusé à flan de montagne qui accueille plus d’une centaine de véhicules. Une date est inscrite à la bombe en gros caractères sur chaque pare-brise. Il s’agit de véhicules sans vignette, confisqués à leur propriétaire en attendant une éventuelle régularisation. Certaines voitures sont là depuis plus de 10 ans.

Nous retrouvons le même douanier accompagné de son chef qui lui ne parle pas un mot d’anglais. Le douanier explique à son supérieur ce que nous lui avons déjà raconté quelques heures auparavant. Le chef refuse catégoriquement de nous laisser passer si nous n’avons pas les papiers des sculptures. Nous sortons notre catalogue des installations passées à l’usage des douaniers. Le catalogue semble le conforter dans sa position : NON.

Son adjoint nous explique que son chef nous prend pour les nouveaux Picasso, qu’il pense que nos sculptures valent une fortune et qu’on ne peut pas entrer en Bosnie sans papiers pour ces œuvres. S’ensuit une discussion confuse et passionnée sur la valeur de l’art. Nous tentons de lui expliquer que nous sommes flattés par son jugement mais que notre travail ne vaut rien. Juste quelques clous et des planches de bois recyclés. Que la dimension non pérenne, sans prétention d’éternité, de ces sculptures rudimentaires est précisément au cœur de notre démarche. Il nous rétorque “ Konceptualization ! Konceptualization !” La valeur de l’œuvre est dans le concept ! Intérieurement, on espère que l’avenir lui donnera raison. Pour le moment, nous imaginons déjà les sculptures finir leur périple sur cet improbable parking de voitures confisquées. Le douanier excédé par le zèle de son supérieur finit par interroger un groupe d’ouvriers en train de construire une cahute en bois à la frontière.

“Eh les gars vous pensez que ça vaut une fortune le chargement de la remorque ?” Fou rire des ouvriers, les vannes fusent en croate. C’est drôle, humiliant et plutôt efficace. La Konceptualization s’incline face au bon sens populaire. Le chef finit par nous faire passer non sans noter l’adresse de notre hôtel auquel il se rendra deux heures plus tard pour réitérer son interrogatoire.

Nous avons passé la frontière Croatie / Bosnie et inversement 4 fois en 24h, à différents endroits, dans un rayon de 30 km. Dans les Balkans, le contour des frontières semble suivre le dessin d’une pièce de puzzle. Les routes obéissent à un tout autre principe et nous obligent donc le plus souvent a savourer les passages à la douane.


Dubovsko, Bosnie

The Whitewalkers, Dubovsko, Bosnie

Nous nous dirigeons vers le sud. La route est peu sinueuse, ce qui est assez rare en Bosnie pour être remarqué. Nous traversons tout d’abord un paysage bucolique et légèrement vallonné. Le nombre de toits effondrés, de maisons détruites ou criblées d’impact de balles est remarquable. Sur 15 km environs, de part et d’autre de la route, d’immenses cratères semblent modeler la plaine. Nous ne parvenons pas à comprendre s’il s’agit d’une topographie naturelle ou s’ils sont le fruit de bombardements passés.

Les 2 sites suivants ne sont pas particulièrement spectaculaires. Nous repérons non loin de la route une maison adossée à une dune de graviers. L’état et le devenir de la bâtisse semblent incertains. On ne saurait dire si elle est à moitié détruite ou à moitié construite. C’est ce qui nous décide.

The Whitewalkers, Dubovsko, Bosnie

Un peu plus loin, une maison résolument éventrée semble habitée par un immense sapin et des arbustes de rond point. Un peu comme si ces essences avaient été spécifiquement plantés à l’intérieur de cette petite ruine.


Spomenik, Ripac, Bosnie

The Whitewalkers, Ripac, Bosnie

Nous poursuivons sur une vaste plaine couverte d’herbes blondes. Nous tombons par hasard sur un large arc inversé, tourné vers le ciel sur une colline en amont de la route. Il y a quelque chose d’olympien et d’inspirant dans ce site discret.

Futur aérodrome, Ripac, Bosnie

The Whitewalkers, Ripac, Bosnie

Nous nous arrêtons en bordure d’une immense étendue d’herbes hautes. Un vent brûlant couvre la plaine. Une manche à air parallèle au sol semble avoir été récemment installée à 200 m de la route. Deux tracteurs opèrent une gigantesque opération de fauchage. Ils font des allers-retours entre une extrémité du champ et l’horizon pour transformer cette plaine en aérodrome. Dans quelques jours, ce site accueillera la commémoration annuelle du massacre de Srebrenica. L’un des tracteurs conduit par un adolescent de 15 ans vient nous saluer immédiatement. Nous traversons le champ jusqu’à la manche à air. Le temps de décharger nos sculptures, le jeune garçon a rameuté la campagne environnante. On installe devant une mobylette, un scooter et une brochette de conducteurs accoudés à leurs tracteurs.

Parfois le contrechamp de nos installations renforce la dimension absurde de notre entreprise. Ces personnes sont notre premier public. Les réactions sont variées mais toujours bienveillantes. Ils sont généralement amusés par la dimension ubuesque de notre épopée et semblent respecter le travail. Ils nous voient comme des galériens sous le cagnard, nous casser le dos sous le poids des sculptures. Il y a quelques chose de très paysan dans cette façon d’aller planter nos Whitewalkers un peu partout. A notre départ du site nous échangeons longuement, principalement avec les anciens qui nous parlent de la folie des Balkans et de la violence inextricable qui coule dans leurs veines — comme une fatalité. Ils sont tous cinglés et ils ont l’air de nous trouver aussi cinglés qu’eux. C’est probablement pour ça qu’on est toujours très bien accueillis.


Spomenik, Makljen, Bosnie

The Whitewalkers, Makljen, Bosnie

Le lendemain, nous partons comme d’habitude avant le lever du jour vers une zone montagneuse. Comme toutes les cuisines sont fermées, nous préparons un thermos de nescafé avec l’eau chaude de la douche. A déconseiller formellement. Nous recherchons un Spomenik proche du village de Makljen. Une fois encore nous ne disposons que de très peu d’indications quand à sa localisation. Cette région de montagne bosniaque entre Bisanski Petrovar et Bugojno est sinistre. Les traces du conflit sont beaucoup plus présentes que la veille. La végétation de ces vallées sombres est particulièrement dense. Les nombreux villages alternent des constructions récentes en parpaings apparents avec des édifices éventrés et des maisons trouées. Comme pour rehausser le caractère lugubre de l’ensemble, un nombre incalculable de cimetières flambants neufs tapissent la région : à flanc de colline, au coin des rues, au fond d’un vallon, entre deux champs cultivés …. A 90 % ce sont des cimetières musulmans. Ces étendues d’étroites stèles blanches, immaculées, brillent un peu partout le long des routes. S’ils n’étaient les stigmates de l’épuration ethnique récente, on pourrait prendre ces cimetières pour des œuvres de Land Art. Leur nombre et leur minimalisme lumineux sont plus troublants encore que les très tangibles impacts de balles sur les maisons dévastées par la guerre.

Nous nous trompons plusieurs fois de chemin et finissons par trouver au sommet d’une montagne, le site que nous cherchions. Le Spomenik ne ressemble plus du tout au monument original. Il est réduit à l’état de structure monumentale: un satellite échoué sur un sommet. Le potentiel narratif du site n’en est que plus puissant.

Nous poursuivons notre route vers le sud en passant par Sarajevo. Nous contournons la ville sans y pénétrer. Nous ne sommes jamais venus mais nous ressentons une très forte impression de déjà vu. La topographie si particulière de cette ville cernée par les montagnes est connue de tous depuis les images des photo-reporters qui ont couvert le siège de la ville durant la guerre dans les années ‘90.


Vallée au sud de Sarajevo, Bosnie

The Whitewalkers, vallée au sud de Sarajevo, Bosnie

Entre deux villages, à environs 30 km de Sarajevo, nous installons nos sculptures sur un terrain privé en contrebas d’un immense hôtel abandonné. La route qui menait à l’hôtel a disparu, mais demeure un lampadaire au centre d’un champ d’herbes folles. Un homme âgé vit là, seul, aux abords d’un réservoir piscicole à sec. Il est en train de construire une véranda pour sa bicoque insalubre. Il nous autorise à pénétrer dans sa zone, nous recommande de faire attention aux serpents dans les herbes hautes, et ne nous pose aucune question. Notre présence ne semble pas l’étonner plus que cela. Il semble revenu de tout, alors deux étrangers qui viennent installer des sculptures éphémères sur son terrain vague au milieu de nulle part…. pourquoi pas.

The Whitewalkers, vallée au sud de Sarajevo, Bosnie

Quelques dizaines de kilomètres plus au sud, nous nous arrêtons sur un pont au dessus d’une rivière étrangement orangée.


Spomenik Tjentiste Bosnie

The Whitewalkers, Tjentiste, Bosnie

Depuis la région de Sarajevo, nous roulons près de 3 heures sur des routes de montagne minuscules et spectaculaires. Le format des routes est inversement proportionnel à celui des massifs. Semi-remorques omniprésents. Pour la première fois, on se passerait bien de notre remorque qui dépasse nettement la largeur de notre voiture. Vers 16h, nous atteignons le Spomenik de Tjentiste. L’édifice est stupéfiant, à la hauteur des images que nous avions vues sur le web.

On réalise alors que le seul accès se fait par un escalier vertigineux de 300 marches incrustées à flanc de montagne. On fait le calcul, entre la montée et la re-descente, il faudra se faire près de 5000 marches avec les sculptures sur le dos. Nous sommes épuisés par les 6 heures de route depuis le matin et les 3 installations précédentes de la journée mais le site est trop beau pour laisser tomber.

Nous finissons d’installer les sculptures presque à la tombée du jour. L’édifice à l’échelle de la montagne, représente un massif fractionné en deux entités parfaitement symétriques. L’ensemble est presque un peu kitch tant le geste humain semble démesuré. Les sculptures traversent le Spomenik et paraissent minuscules. L’installation nous évoque fatalement un univers mythologique et biblique. Nous terminons de nuit à la lumière des iphones.

The Whitewalkers, Tjentiste, Bosnie

Banlieue Podgorica, Monténégro

The Whitewalkers, Podgorica, Monténégro

14 juillet, 8h du matin. Après 2 heures de la pire route de montagne de tout notre voyage, nous passons la frontière Bosnie — Monténégro. Le passage entre les deux postes de douane se fait par un minuscule pont en bois à une voie. Les douaniers de chaque côté nous posent les deux mêmes questions récurrentes : “What is that ?” suivi de “Document for the sculptures ?”. Notre discours commence à se rôder. On insiste sur le fait qu’on les fabrique nous même, que nous voyageons avec, que nous les ramenons en France puis que nous les détruisons. Cela ne se produit presque jamais mais il doit y avoir quelque chose de rassurant pour eux à l’idée qu’on les détruise. Ils nous laissent passer.

Coté Monténégro, la route devient sublime et reposante. Presque une autoroute perchée sur des canyons vertigineux.
 En arrivant aux abords de Podgorica, la capitale, nous repérons une colline qui surplombe la ville. La chaleur est torride mais pour une fois l’installation est facile. Nous installons 3 sentinelles qui semblent scruter la cité.

The Whitewalkers, Podgorica, Monténégro

Nous prolongeons cette route pour atteindre des collines incendiées et un très improbable centre de télécommunication. Les deux sites baignés par un soleil au zénith semblent appartenir à une autre planète.

Nous repartons en direction de l’Albanie en prenant bien soin de faire le plein d’essence. Nous hésitons même à acheter un bidon en réserve. Nous atteignons la frontière albanaise en début d’après midi. Nous sommes dans la file des voitures particulières à côté d’un camion de porcs hongrois. L’atmosphère est pestilentielle. Deux policiers nous contrôlent. Pressés par l’odeur des porcs, nous prenons les devants avant même qu’ils nous posent la moindre question.

We are artists”. L’un des policier sourit, l’autre se prend la tête l’air totalement affligé : “…Artists…”
Il nous fait signe de dégager vite fait. Les artistes plus l’odeur du semi-remorque hongrois, c’était probablement trop pour lui.

On passe la frontière en se marrant. Le paysage est splendide et désertique. Nous longeons le Lac Shkoder qui sépare le Monténégro et l’Albanie. Après une dizaine de kilomètres d’une route nationale impeccable, un étrange phénomène commence à se manifester. La multiplication des stations essence : une station littéralement tous les 500 mètres, de chaque côté de la route. Nous roulerons près de 100 km sur cette nationale et l’intensité du phénomène ne diminuera pas. Nous n’avons à ce jour toujours aucune explication rationnelle si ce n’est l’absence de toute forme de vision sur l’aménagement du territoire.


Voie ferrée, Koplik, Albanie

The Whitewalkers, Koplik, Albanie

Nous quittons la nationale pour nous rapprocher du lac. Nous traversons Koplik, une minuscule agglomération, puis empruntons une route désertique. Nous faisons des allers retours sur cette route sans jamais croiser personne et finissons par décharger nos sculptures le long d’une vieille voie ferrée sous 43 degrés à l’ombre. Il n’y a pas d’ombre. Dès l’instant où nous sortons les sculptures, le défilé débute. Tout le village y passe. Des Mercedes avec 2, 3, 4, 6, voir 8 passsagers. Ils ralentissent, ils regardent, ils repartent, et parfois même reviennent. Plusieurs voitures nous demandent si on a un problème, si on a besoin d’aide. Il est 15h, on repart rôtis. Nous imaginons que ce soir dans Koplik, on ne parlera que de nous.

The Whitewalkers, Koplik, Albanie

Nous faisons une nouvelle installation, nouveau ballet de curieux, un peu plus loin sur cette même route désertique au milieu d’un champ de sauge.
Nous passons la ville de Shkodra et prolongeons la route vers le sud jusqu’à une petite ville, Ulcinj, en bordure de la Méditerranée. Nous imaginons un lieu un peu défraichi et abandonné. Nous tombons sur une station balnéaire fraichement bâtie, coincée entre des marécages et un rivage largement pollué. Le lieu est bondé et ferait passer architecturalement Benidorm pour un site classé par l’UNESCO. Nous repartons au plus vite sans faire la moindre installation.

Lac Shköder, Albanie

The Whitewalkers, Lac Shköder, Albanie

Nous décidons de remonter vers le lac Shkodër et terminons la journée par une installation sur une des rives face au Monténégro. Un groupe de femmes albanaises, 3 générations réunies, s’installent derrière nous à quelques mètres. Elles nous observent pendant 45 minutes, totalement absorbées par le spectacle. On se regarde avec l’impression d’être les protagonistes d’un film d’action. Nous finissons par aller les voir. Elles nous assaillent de questions et la plus jeune nous explique qu’elle connait notre travail, qu’elle a déjà vu nos sculptures sur internet. On fait un portrait de ce groupe de femmes au soleil couchant.


Rivière asséchée, Bajzë, Albanie

The Whitewalkers, Bajzë, Albanie

15 juillet 2017, 5h00 du matin, nous retournons vers le nord pour rejoindre la frontière du Monténégro. Nous avons repéré la veille une rivière asséchée sous une route nationale. Nous descendons rapidement les sculptures du pont en franchissant un tas d’ordure. Ce site ne fonctionne qu’avec une lumière légèrement froide, sans ombres portées. Nous courons une fois de plus pour photographier l’installation avant les premiers rayons du soleil.

Nous repassons la frontière vers 7h30 du matin. L’air est pur, il n’ y a quasiment personne et les douaniers albanais sont de bonne humeur. Ils prennent leur temps, semblent véritablement intéressés et cherchent à en savoir plus sur le concept du périple. Ils finissent par nous laisser passer en nous souhaitant bonne chance. On est presque touchés. Le passage côté monténégrin est moins cordial. Suspicion extrême des douaniers comme si notre attelage n’était qu’une couverture. Pour la première fois on nous fait ouvrir le coffre de la voiture. Devant la saleté et l’ampleur du bordel dans un espace aussi réduit, le douanier nous fait signe de refermer sans prendre le temps de fouiller. Il regarde nos passeports à nouveau et nous pose la ques- tion à laquelle on ne s’attend pas. Il la pose à trois reprises avant que nous parvenions à comprendre ce qu’il veut dire.

Did you shopping Albania ?” A-t-on fait du shopping en Albanie ? Comment dire ? On hésite à répondre : “ Oui bien sur ! De la drogue et des prostitués mineures…”. On s’abstient et on repart.


Site ferroviaire, Podgorica, Monténégro

The Whitewalkers, Podgorica, Monténégro

Nous roulons vers le nord-est avec l’intention de rejoindre la Serbie. Nous nous arrêtons à la périphérie de Podgorica en bordure d’une gare de marchandises. Nous fixons un repère entre un paquet de chips et des canettes de coca pour le pied photo avant d’installer les sculptures : les joies des banlieues envahies par les poubelles.

Nous passons la frontière serbe sans rien à signaler. Les douaniers nous posent toujours les deux mêmes questions. Quand nous annonçons que nous sommes artistes, ils semblent compatir, un peu comme si nous étions gravement malades ou déficients mentaux. Nous poursuivons sur une route de montagne escarpée. En lieu et place des panneaux de signalisation, des croix et des bouquets de fleurs, mémoriaux de bord de route qui contrastent étrangement avec la multitudes des cimetières musulmans de Bosnie.


Brodarevo, Serbie

The Whitewalkers, Brodarevo, Serbie

La route que nous empruntons est particulièrement austère. Des vallées escarpées, des montagnes sombres, des bâtisses grises assorties au ciel. La végétation mate semble absorber la lumière. Un flot continu de semi-remorques apporte l’unique touche de couleur de cette section.

Nous nous arrêtons à une centaine de kilomètres de la frontière au bord de la route nationale. Un premier plan artificiel, composé de dunes de graviers immaculées, semble calqué sur la perspective des montagnes qui forment l’arrière-plan du paysage.


Collines de Cajetina, Serbie

The Whitewalkers, Cajetina, Serbie

En dépassant la ville de Cajetina, nous pénétrons dans un parc naturel. Les reliefs s’arrondissent, la végétation prend des couleurs et l’horizon se dessine enfin. Presque sans transition, nous nous retrouvons dans un décor qui rappelle la splendeur des grands espaces américains. Nous installons nos sculptures sur ce qui pourrait être une colline du Wyoming, sous la surveillance d’un gigantesque porc qui traine en bord de route.


Spomenik, Ostra, Serbie

The Whitewalkers, Ostra, Serbie

Le lendemain nous partons dés 4h30 du matin. Nous roulons 40 kilomètres environs à la recherche d’Ostra, notre dernier Spomenik. Nous tournons plus d’une heure en rase campagne sans parvenir à le trouver et sans âme qui vive pour nous renseigner. Lorsque nous l’atteindrons, le soleil est déjà levé depuis 20 minutes. L’improbable monument en métal se situe au sommet d’une colline qui surplombe une région agricole faiblement peuplée. Son inclinaison est très semblable à celle de nos sculptures. Lorsque nous les installons au pied de l’édifice, nous sommes troublés par ce lien de parenté qui nous parait alors presque trop évident.

Nous décidons de changer notre itinéraire qui devait nous mener vers d’autres Spomenik dans la ville Nîs. Nous partons plein Est, traversons la Serbie et nous dirigeons vers le tripoint, une zone frontalière le long du Danube qui sépare la Bulgarie, la Roumanie et la Serbie. Cette région — très calme aujourd’hui — a été le théâtre de nombreuses tensions dues à la crise des migrants entre 2014 et 2015.


Gravel factory, Boljevac, Serbie

The Whitewalkers, Boljevac, Serbie

A une trentaine de kilomètres avant la frontière Bulgare, nous recherchons un site industriel abandonné censé se situer non loin de la petite ville serbe de Boljevac. Un jeune homme dans un café reconnait les images récupérées sur internet que nous lui montrons. Il nous fait un plan précis sur une serviette en papier pour nous rendre dans cette usine de gravier désaffectée située à une dizaine de kilomètres de Boljevac. Le lieu est très impressionnant — totalement ouvert : aucune barrière, aucune porte ni fenêtre. Le mobilier industriel en béton de l’usine est encore présent à l’intérieur des locaux. La colorimétrie de l’usine est très semblable à celle des sculptures qui semblent disparaitre tant l’échelle de l’édifice est grandiose. Nous passons 2 heures dans ce décor improbable toujours sans voir personne.

En répertoriant les différentes installations que nous avons réalisées depuis le début de ce voyage nous constatons qu’environs 60% des sites (Spomenik, base aérienne, usine …) étaient des lieux que nous avions repérés en amont via le web. Ces sites sont quasiment toujours des trous perdus qui n’apparaissent bien entendu dans aucun guide touristique. Il est pourtant assez troublant de penser que quelque part, ils sont répertoriés dans les limbes d’internet. Un peu comme s’il n’y avait plus nulle part où se cacher sur cette terre. Il n’y a pas de cartographie de la toile mais lorsqu’on passe du temps sur internet à la recherche de lieux improbables, on finit par y voir un parallèle avec les errements physique du photographe : une région qui inspire, un nom qui sonne bien, une intuition, un chemin de traverse plein de promesses. Le net fonctionne un peu de la même façon : click. click. click. Une mémoire chaotique et vive, un mélange de géographie et de vécu. Des mots-clé qui mènent à des images qui mènent à des sites, qui mènent à des histoires, qui mènent à d’autres mots-clé. Sur la toile comme dans le monde physique, il existe finalement une forme d’errance, des façons de se perdre pour trouver ou comprendre ce que l’on cherche.

Un peu comme des enfants avec une carte au trésor, nous sommes toujours émerveillés lorsque nous parvenons à faire coïncider le réel avec les lieux découverts sur la toile.


Station service, frontière Bulgarie — Serbie, Bulgarie

The Whitewalkers, Frontière Bulgarie-Serbie

Nous passons en Bulgarie par une frontière minuscule. Pour la première fois le douanier regarde nos sculptures et annonce “Some kind of art ?”. On en serait presque flattés et lui aussi. Il nous avoue très fier qu’il s’intéresse beaucoup à l’art. Du coup, pour la première fois il ne nous réclame aucun papier — bien que nous rentrions en Europe depuis la Serbie.

Charmés par l’accueil et la culture du douanier bulgare, nous nous arrêtons dans une station essence désaffectée à 500 mètres de la frontière pour faire une installation. Nous roulons vers le nord le long de l’ancien Rideau de fer dont on observe de nombreuses traces — bâtiments désaffectés, miradors. Nous passons sous une pluie diluvienne devant une gigantesque centrale photovoltaïque.

La frontière qui sépare la Bulgarie et la Roumanie se situe sur un immense pont qui enjambe le Danube, large de 2km environ. A plus de 10 km de la frontière, débute une file continue de camions à l’arrêt. Ils en ont probablement pour plus de 24 heures avant d’atteindre le poste de douane. Il n’y a que quelques véhicules dans la file des voitures particulières.

Les douaniers Roumains insistent pour voir les papiers des sculptures mais finissent par nous laisser passer.
Nous entrons en Roumanie à travers une série de petits villages traditionnels qui semblent tout droit sortis du Moyen âge. Nous remontons vers le nord pour rejoindre les Portes de fer qui sont le point d’entrée suivant, le long du fleuve, pour la Serbie. Durant des siècles, ce défilé a été une frontière des empires romains, grecs, bulgares, serbes et turcs.

Le Danube est la frontière naturelle entre la chaîne roumaine des Carpates et la Serbie depuis presque 150 ans.


Rives du Danube, barrage des portes de fer, Roumanie

The Whitewalkers, Danube, Roumanie

Vers 5h30 du matin, nous déchargeons nos sculptures en Roumanie le long du Danube. Nous ne sommes qu’à quelques kilomètres d’un immense barrage et d’une centrale électrique exploités conjointement par la Serbie et la Roumanie.

Rives du Danube, Portes de fer, Serbie

The Whitewalkers, Les Portes de fer, Serbie

Nous passons la frontière vers 6h45 en direction de la Serbie.
Nous avons droit à l’interrogatoire habituel. Un douanier nous demande la permission de photographier nos sculptures et l’autre veut voir les photos que nous avons déjà faites. Ils nous souhaitent bonne chance.

Nous suivons le fleuve vers l’Ouest. Cette partie du Danube particulièrement étroite est spectaculaire. Certains lieux, par delà leur nom, possèdent un puissant potentiel narratif. Nous procédons à une installation sur une falaise face à la Roumanie puis longeons le Danube en direction de Belgrade.

Smederevo, Serbia

The Whitewalkers, Smederevo, Serbie

Nous nous arrêterons à une centaine de kilomètres de la capitale serbe dans la région de Smederevo. Une petite ville sinistre qui abrite des industries aussi pesantes que polluantes. Les usines que nous croisons sont improbables tant par leur échelle que par leur état de délabrement avancé. Et pourtant elles fonctionnent toutes, dégageant d’épaisses fumées sombres et des plaintes sourdes. Les routes, les industries, les visages, les panneaux de signalisation…. tout semble largement sinistré ou sur le point de rompre. Nous sommes à la recherche d’une zone, décrite comme une anomalie biologique non expliquée qui abriterait de nombreux arbres malades au sein d’une végétation luxuriante. Considérant la région, l’explication nous parait somme toute assez claire. Nous traversons un village délabré et on interroge un groupe d’hommes assis sur un banc. Il est 11h du matin. L’assemblée carbure au schnaps. Un homme édenté se lance dans une explication alcoolisée. On finit par trouver. Une dizaine d’hectares entre deux cours d’eau. Au milieu de cette improbable zone, un vieil homme nous aborde. “Ich bin krank” , (je suis malade, en allemand). On pense très fort qu’il n’est pas le seul et que ce serait même la norme dans le coin. Pour la dernière fois de ce périple, nous déchargeons nos sculptures au milieu de cette anomalie biologique.

Nous n’emprunterons plus que des autoroutes pour retourner à Paris, en passant par Turin. Les dernières frontières comporteront leur lot habituel d’interrogations perplexes. Notre dernière rencontre notable aura lieu dans une station service à 2 heures de Turin. Le pompiste a 70 ans, une gueule de cinéma et un mégot de l’année passée à la bouche. Il jette un coup d’œil aux sculptures puis nous regarde longuement en mâchouillant un chewing-gum avant de nous demander d’une voix rocailleuse : “E’ per fare la grigliata?” (“C’est pour faire des grillades ?”). Il est mort de rire, se fout allègrement de nous, mais ne nous fait pas payer les bouteilles d’eau car il sait que c’est dur d’être artiste. Il nous explique qu’il a de gros problème avec sa fille qui veut devenir artiste alors qu’il aurait largement préféré qu’elle suive une carrière de coiffeuse. Ce à quoi elle lui a répondu : “Moi? Laver les cheveux sales des gens ? Jamais ! Je serai photographe.”

On lui souhaite bonne chance avec sa fille, il nous souhaite bonne chance avec nos grillades et nous rentrons à Paris.


Merci à tous nos KissBankers.

Juillet 2017
The Whitewalkers / The Balkans’ odyssey

Atelier 37.2
 www.37-2.com

https://www.instagram.com/atelier37.2/