Le regard de Théo

« Mais pourquoi vous faites ça, monsieur ? »

Il faut que vous imaginiez le regard de l’autre, vulnérable, courant tous les dangers et vous aucun, au moment où vous vous apprêtez à le frapper, à le tuer, à le violer. Chez certains, le regard de l’autre n’est pas une barrière : malgré des yeux qui disent « mais pourquoi faites-vous ça ? », ils frappent, tuent, violent. L’humanité est hélas ainsi faite, d’humains qui frappent des humains, d’humains qui tuent des humains, d’humains qui violent des humains. Pourquoi ? Pour le plaisir ? Par ressentiment ? Que se passe-t-il dans ces têtes malades ? Que se passe-t-il dans la tête du policier juste avant qu’il viole Théo, et dans celles des trois complices du viol, au moment où celui-ci a lieu ?

Il y a des mots normaux qui, selon leur usage, deviennent des insultes. Par exemple le mot « accident ». Le parquet de Bobigny et l’IGPN, contre le juge d’instruction et tout bon sens, qualifient ce crime d’« accident » et c’est monstrueux. Si le crime subi par Théo n’est pas un viol, alors rien n’est un viol.

Qu’est-ce qu’un viol ? Y a-t-il viol si et seulement si deux conditions sont réunies : le refus de la victime et la volonté du coupable ? Si la victime dit non, et seulement cela, alors il n’y a pas viol ?

Que refuse Théo ? De se faire frapper, de se faire violer, de se faire violenter, de se faire insulter, de se faire humilier. C’est tout cela qu’il refuse. S’il refuse d’être violenté et que, dans cette violence, il se fait violer, alors le coupable de l’« accident » est le responsable de la situation. Le viol de Théo a eu lieu dans une situation de violence préméditée : il ne peut s’agir d’un accident. Et pourquoi pas un « regrettable incident », un « concours de circonstances », les « risques du métier » de policier ? À l’horreur des faits se joint l’horreur sarcastique des éléments de langage d’une partie de l’administration judiciaire.

Qu’est-ce qu’un accident ? C’est un événement qui advient par la force des choses, une mécanique qui échappe à la volonté humaine. Le hasard est « la rencontre fortuite de deux séries causales indépendantes », écrit Cournot. Or, concernant le crime commis sur Théo, dans chacune des « séries causales indépendantes », il y a des êtres humains, c’est-à-dire des intentions et des réactions agissant directement sur autrui. Il ne peut s’agit d’un accident.

Quand un homme viole une femme alors qu’il est dans un état de conscience modifié, sous l’emprise d’une drogue qui l’excite, par exemple, même si sa volonté et sa raison sont altérées, il y a viol. L’automobiliste saoul qui tue ne provoque pas un accident mais commet un crime. Il est responsable de son état second et coupable de l’effet qui s’en suit. Le lien entre responsabilité et culpabilité constitue ici un lien direct.

Le policier n’aurait pas fait exprès ? Mais la notion de viol sans intention de violer n’existe pas ! Ou bien il y a viol, ou bien il n’y a pas viol. Un viol, c’est-à-dire une pénétration sans le consentement de sa victime — ce qui a bien eu lieu — , ne peut être involontaire.

Je crois Théo quand il dit qu’il s’est fait violer. Je crois en la réalité des faits qu’il énonce parce qu’il y a une logique : quand vous commettez l’irréparable sans l’avoir voulu, vous arrêtez tout de suite, vous ne continuez pas à vous acharner sur la victime, vous ne la traitez pas de « salope » et de « bamboula », vous ne la saisissez pas comme une ordure qui aurait frappé un enfant. Non, si vous commettez un geste fatal « par accident », vous n’ajoutez pas de la violence à votre violence. Ou alors des circonstances aggravantes viennent s’ajouter aux circonstances aggravantes.

Je crois Théo quand il dit qu’il s’est fait violer car un pantalon et un sous-vêtement ne tombent pas tous seuls, parce qu’une matraque ne provoque par une perforation du côlon et une déchirure de dix centimètres par hasard. Une personne normale ne fait pas cela et un observateur sensé ne parle pas d’un simple « accident ».

Alors, en entendant la question de Théo « Mais pourquoi vous faites ça, monsieur ? », quel que soit le crime que le policier était en train de commettre à cet instant, il aura dû s’arrêter. Ses complices auraient dû l’arrêter et arrêter eux-mêmes leurs exactions. Normalement, une personne saine, entendant la question de l’autre, voyant le visage de l’autre, prend conscience de son acte. Or, parmi tous les méfaits qui ont été commis et qui sont reconnus par tous, y compris par le parquet et la police des polices, il y a un viol. Ou alors il faudrait admettre cette absurdité : il y aurait traces avérés de viol… sans viol avéré !

La justice reconnaît l’agression illégale de cinq policiers sur un homme, la médecine constate des traumatismes anaux gravissimes, les deux admettent qu’un corps a été pénétré de force « par » une matraque. Et on dit qu’il n’y a pas eu viol ? « Accident » : alternative fact.

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