Conversation avec Colin Delfosse

Collectif de photojournalistes, Out Of Focus pourrait aussi se définir comme un « montreur d’humain », une équipe passionnée de l’irréductible qualité singulière des personnes et des lieux dans lesquels ils vivent, tissent leurs histoires et affrontent le monde.

Au coeur des projets des cinq photographes composants ce collectif, un seul mot : altérité.

Et parce que les huit lettres de ce mot nous plaisent beaucoup (tout comme l’ensemble de leurs travaux), Kiblind est allé toquer à la porte de chacun des membres du collectif pour écouter et recueillir ce que des récolteurs d’images originaires du plat pays (pas des « chasseurs » ; non, chez eux on cultive avec soin, constance, précision et sensibilité) ont à dire sur leurs envies, leurs voyages, leurs projets et le fait d’appuyer sur un boitier qui fait dire « cheese » à ceux qui sont placés devant.

Nous continuons les rencontres avec cette semaine l’interview-parcours de Colin Delfosse, lauréat du prix SFR Jeunes Talents 2011, fraichement débarqué du Kazakhstan… En lien, le Portfolio.


Kiblind : Bonjour Colin Delfosse, Alors comme ça, tu aimes bien le catch et les anciennes colonies belges ?…

Colin Delfosse: Bonjour ! Quand on est belge et photographe, il y a toujours un moment dans le parcours où l’on te propose de partir au Congo (Kinshasa) — pour la simple raison que ce fut la seule colonie belge, et que pour tout le milieu associatif et les rédactions des journaux/magazines du pays, quand on parle de l’Afrique, c’est d’abord le Congo…
On est, quelque part, resté les « nokos » (Les « oncles » — comme les congolais nous appelle parfois), qu’on le veuille ou non. Même si cela n’a plus grande influence sur la politique congolaise ou sur l’économie belge.
Mais j’aime retourner au Congo, il y a une énergie qui se dégage des gens, des lieux. Elle peut parfois devenir épuisante, mais elle a un coté grisant.
Le catch, par contre, je n’ai jamais été fan. Quand j’étais jeune, je n’avais pas la télé distribution (en belge %u2018le câble’ : je n’avais que la RTBF — ORTF belge — à regarder) je n’ai donc jamais suivi ce sport à la télévision — pas plus qu’un autre d’ailleurs… Quand j’ai vu un show pour la première fois, la débauche de testostérones m’a fait rigoler, mais ne m’a pas captivé.
Le catch congolais m’est tombé dessus par hasard. Je bossais sur un reportage au Katanga (province minière du Congo) et j’ai croisé des catcheurs qui défilaient dans la rue. Leur accoutrement, et le grand bordel qui s’en suivait m’ont plu. Je suis donc retourné à Kinshasa, là où ils sont les plus nombreux, et j’ai commencé à les suivre dans leurs quotidiens.

“Quand on est belge et photographe, il y a toujours un moment dans le parcours où l’on te propose de partir au Congo…”

Kiblind : Comment en es-tu arrivé à la photographie ?

CD : J’ai étudié le journalisme à l’IHECS (Bruxelles), où nous avions des cours « médias », dont faisait partie un module photographie. J’avais eu quelques cours de photo auparavant, mais c’est là que je me suis décidé. J’ai réalisé un « mémoire médiatique », pour lequel je suis parti au Vietnam. À la sortie de mes études, on a créé le collectif Out of Focus avec trois anciens étudiants [Thomas Freteur, Aurélie Grimberghs et Pauline Beugnies, ndlr]. Et la lutte a commencé…

Kiblind : Quels sont les principaux projets que tu mènes en ce moment ?

CD : Le principal est sans conteste celui en cours au Kazakhstan (d’où je suis revenu il y a une semaine). J’ai commencé un reportage sur l’héritage soviétique en Asie centrale. C’est ma blonde [Julie David de Lossy, ndlr] qui m’a lancé dans l’aventure. Elle avait bien étudié la région, et m’a proposé d’entamer ce travail avec elle. A deux, on a déjà couvert quatre des cinq républiques d’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizstan, Tadjikistan, reste le Turkménistan) en analysant pour chaque pays un aspect de l’héritage soviétique, 20 ans après l’éclatement de l’URSS. Parallèlement, je continue d’aller à Kinshasa pour le catch et d’autres choses, notamment les élections présidentielles qui a eu lieu en Novembre. C’est aussi par plaisir : j’ai plus de facilité à travailler au Congo qu’en Asie Centrale — Et mon français est meilleur que mon russe.

Kiblind : Le moment que nous vivons semble attacher autant d’importance aux images que les générations précédentes mais la différence tient peut être aux formats sur lesquels ces images sont diffusées. Penses-tu que l’ « écosystème » du photojournalisme est en mutation face à ces différents formats et supports de diffusion (tablettes, smart phones, mook, magazine hebdo et spécialisés photo, réseaux sociaux, web, portfolio hybrides — sons/images, etc.)

CD : Les images se sont multipliées, leur diffusion n’a jamais été aussi grande, et les formats ont certainement évolués. Donc, étrangement, on produit plus d’images, mais en y accordant de moins en moins d’intérêt (en général). C’est certain que le photojournalisme est en mutation — On parle de « crise » depuis une dizaine d’années. Nous, on est nés dedans. On savait qu’on se lançait dans un projet qui était sans « avenir » économique. Et pourtant, on y est quand même allés.
Ses nouveaux formats dont tu parles, sont pour la plupart des non-ressources de revenu pour les photojournaliste : Internet, c’est la gloire du photographe désargenté. Même les sites de magazine prestigieux comme le Time, ou le New York Times le font.

“Il n’y a jamais eu tant de photographes talentueux, reconnus dans la profession, mais qui ne gagnent pas leur vie. Je reçois chaque semaines des propositions de magazines web ou de festivals qui souhaitent projeter mes images, mais personne n’a de l’argent pour les payer, même les plus connues.”

J’accepte toujours, car c’est une manière de se faire connaître, mais au final, on se pose vraiment la question de savoir si on arrivera un jour à pérenniser notre activité de photographe.
Si on s’arrête de « courir », de bosser comme des dingues (pour pas grand chose), il y a mille autres photographes qui sont encore prêts à bosser pour moins que toi.

Kiblind : Pourquoi aujourd’hui, Perpignan et son Visa pour l’Image semble un passage obligé pour un photojournaliste ? Qu’est ce qui se joue là-bas ?

CD : Je ne pense pas que Perpignan soit un passage obligé. C’est certainement un rendez-vous important : on y rencontre des tas de gens intéressants, des diffuseurs, et des centaines de photographes. Ça donne l’énergie pour continuer, comme ca peut décourager.
Parallèlement, il existe des tas d’autres festivals, lieux de rencontre autour du photojournalisme et de la photographie documentaire. Pour moi, le principal problème de Perpignan, est de montrer toujours une même forme de photojournalisme, très classique, comme on en proposait à « l’âge d’or » des magazines de presse.
Or aujourd’hui, il y a de nouvelles formes d’écriture photo qui se développent, des nouveaux festivals aussi, et il faut les encourager.

Kiblind : Projets à venir ?

Terminer le projet sur l’Asie centrale par le Turkménistan, ce qui risque de ne pas être simple. J’ai également l’espoir de pouvoir retourner au Kurdistan irakien, où la situation s’empire, et dont on parle peu. Mais cela ne dépend pas que de ma volonté.
Le tout dépend également des financements à trouver pour pouvoir partir. J’ai auto-financé 90% de mes reportages, et je souhaiterai que cela cesse d’être déficitaire…


Retrouvez le travail de Colin Delfosse dans le Portfolio que nous avons réalisé et sur www.outoffocus.be


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