Conversation avec Julie David de Lossy

Julie David de Lossy est photographe. Elle aime bien les cartes et l’Asie avec un grand « A ». Elle aime bien le centre de cet Asie et pourtant elle regarde souvent ce qu’il y a autour, aux extrémités du diamètre. En fait, elle doit être de ceux qui regardent souvent à côté pour décrire ce qu’il y a en face, de ceux qui racontent des histoires avec des yeux grands ouverts et des sourires plein la bouche…

Mais ça veut dire quoi « raconter » lorsque l’on appuie sur un déclencheur qui produit une réaction chimique ou électronique censée « fixer » un instant, un lieu, des individus, un bout d’inventaire?

Pourquoi écouter et dire « histoire(s) » puis employer le verbe « raconter » lorsque l’on parle de photographie(s) ?

Peut être parce que « dire » est aujourd’hui plus que jamais essentiel dans un monde où les formes de circulation de la parole se diluent, où nos corps ont de plus en plus de mal à rencontrer nos imaginaires malgré toutes ces « Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication »…

Parce que nous sommes profondément des êtres de parole et que l’art du récit, qui se moque bien des frontières, touche ce qu’il y a de plus précieux en chacun de nous : notre capacité à reconnaître l’autre dans son droit à être lui même et à être différent ; à penser notre relation à l’ailleurs de façon humaine, sans peurs, sans colères.

Peut être aussi parce que la première fois où j’ai rencontré Julie à Bruxelles, on s’est raconté des histoires et parce que j’avais plein de ses images du Kazakhstan dans les yeux. Peut être parce qu’elle m’a expliqué en images et en paroles des bribes de l’héritage soviétique en Asie centrale et que ce récit m’a fasciné peut être encore plus que ces images carrées…

Du coup, il fallait qu’elle vous « raconte » aussi à vous…


crédit photo: ©Julie David de Lossy

Kiblind: Bonjour Julie David de Lossy, c’était quoi la photographie “avant” l’Internet? Cela représentait quoi de capturer le monde et ses réalités avec un appareil photo ?

Julie David de Lossy : La photographie avant l’Internet m’évoque mon enfance… Mes parents sont photographes de stock, j’ai beaucoup voyagé avec eux. Il y avait un polaroïd pour vérifier la lumière avant les shootings, des centaines de films qu’on prenait en bagage à main pour les productions plage (Les productions plage, c’est de la photo de stock pure ! Un groupe qui court en riant sur la plage, un mariage (tous en blanc) sur la plage et on danse, des nanas qui bronzent, etc… Ça se décline à l’infini). Des heures de bruits sourds de la machine à mettre sous-cache, les éditings sur les tables lumineuses… L’excitation d’ouvrir les nouveaux catalogues, les envois Fedex, etc… La photographie avant Internet, c’est nostalgique. Avant l’Internet, je ne faisais pas de photo. Je voulais lire un maximum de livre et faire carrière dans les institutions de développement en Asie centrale…

Kiblind : Et faire du « photojournalisme » c’est quoi?

Julie DDL: « Faire du photojournalisme », ou plutôt de la photographie documentaire, c’est pour moi expliquer des enjeux complexes et multiples via un medium qui captive et attire le regard. Arriver à donner envie aux gens de comprendre, les intéresser, sans leur donner trop d’éléments et éviter de stigmatiser les parties prenantes, c’est un art ! C’est un peu comme faire une dégustation de vin, expliquer les nuances sans que personne ne finisse bourré… C’est compliqué !…

crédit photo: ©Julie David de Lossy
« Faire du photojournalisme », ou plutôt de la photographie documentaire, c’est pour moi expliquer des enjeux complexes et multiples via un medium qui captive et attire le regard.

Kiblind : C’est de cette manière que tu définirais ton travail?

Julie DDL: Je ne suis pas très forte pour définir ce que je « pratique comme photographie », c’est trop tôt je crois. À ce stade c’est quasi juste de la traduction académique vers la photographie, de la vulgarisation. C’est moche comme mot, alors que c’est crucial… C’est ça qui me plait, traduire l’hyper compliqué, le rendre attractif et que les gens finissent pas se dire « waouw, c’est fou l’impact de ses frontières artificielles dessinées pendant la période soviétique dans la vallée du Ferghana vingt ans après les indépendances »… Du coup, je me suis mis la barre très haute, donc c’est parfois bancal. J’aime bien ces hésitations, c’est constructif et téméraire…

Kiblind: Tu sembles travailler en grosse partie sur les pays de l’ex-URSS? Pourquoi cette partie du monde?

Julie DDL: Je suis plus branchée Asie centrale, et par la force des choses ex-URSS. Trouves-moi deux personnes autour de toi qui savent te dire la capitale du Kazakhstan… Voilà pourquoi… Ce pays est le 9e plus grand du monde, et ceux qui n’y ont pas d’intérêt financier ou qui n’ont pas longuement fantasmé de faire la route de la soie connaissent à peine son existence. Pour info, je ne suis dans aucune des deux catégories mais j’ai beaucoup travaillé sur cette région durant mes études. J’ai fini ma licence en Sciences politiques-Relations internationales à Bruxelles avec un mémoire sur l’usage politique de Tamerlan par le président ouzbek (l’idéologie nationale, etc.). C’était génial à faire. Après deux ans de boulot, quand j’ai repris un 2e Master à Londres ça m’a repris, j’ai conclu par un mémoire sur la conversion des sites d’armement biologique soviétique au Kazakhstan… Quand j’ai été diplômée, je ne voulais pas retourner dans mon ancien job au Ministère des Affaires étrangères, alors Colin Delfosse m’a entraîné dans le photojournalisme. Lui connaissait bien son métier, moi je connaissais bien le sujet. J’ai fait mes premières photos en Ouzbékistan en 2010.On s’est ensuite lancé dans un projet à long terme. On est retourné plein de fois dans la région, chacun de son côté avec nos quelques mots de russe et nos films 120mm (on a fait le projet au moyen format, ça paraissait évident, carré, posé, pas pressé ; voir « Héritage soviétique en Asie centrale : 20 ans après ». Pour chaque république un héritage spécifique, on analyse l’impact deux décennies plus tard. La perception du temps est différente là-bas. L’histoire et le passé sont omniprésents, il y a un sentiment de nostalgie et de désuétude typiquement post-soviétique. Photographier le passé parait presque possible, on se croirait dans les années 70 ! Le plus fou c’est qu’ils pensent encore comme dans les années 70 dans certaines villes éloignées. Surtout les anciennes villes secrètes. Ils ne vous diront rien, car avant la chute ils étaient sous clause de confidentialité, et les gens sont prudents, au cas où le régime reviendrait…

“Je ne crois pas qu’une photo toute seule amène a plus de compréhension entre les cultures. Ca reste le regard du photographe, et les gens ne regardent que ce qu’ils veulent bien voir.”
crédit photo: ©Julie David de Lossy

Kiblind: Aujourd’hui, tu mènes une activité parallèle à ton travail de photographe, est ce que c’est complémentaire? En d’autres termes est ce que tu considères le média photo comme quelque chose pouvant amener à plus de compréhension entre différentes cultures, différentes identités?

Julie DDL : On va dire que c’est un cercle vertueux. Donc complémentaire. Tout mon background académique m’a poussé vers la photographie pour essayer d’expliquer aux gens l’importance de certaines situations environnementales, politiques ou géopolitiques absentes dans les médias. Après deux ans de photographie à me creuser la tête pour « parler » aux gens et leur adresser certains enjeux de façon attirante, j’ai envie de me ressourcer, d’apprendre et d’ingurgiter des dossiers pour comprendre de nouveaux enjeux géostratégiques à travers le regard d’une institution. Je fais un petit break sur les états post-soviétiques… Je suis dans une phase Afrique centrale pour quelques années je pense… Cette fois je voudrais allier photographie et un travail de terrain pour une institution. Je ne crois pas qu’une photo toute seule amène a plus de compréhension entre les cultures. Ca reste le regard du photographe, et les gens ne regardent que ce qu’ils veulent bien voir. Donc en fait non. Par contre à partir du moment où on sait à qui on s’adresse, quel public on vise et pour quelle « réaction », en évitant le côté propagande bien évidemment, là ça devient pertinent !

Kiblind : Ta photographie est-elle un outil? Que penses tu de la pédagogie « par l’image », du rôle que joue la photographie dans des initiatives de développement, d’action civico-diplomatique?

Julie DDL : Le rôle de l’image dans les actions diplomatiques ? La photographie est un médium stratégique pour s’adresser au plus grand nombre, bien connu des milieux gouvernementaux et autre. Ce qui devient intéressant c’est quand des reportages photo font un travail de fond quant à l’impact des prises de décisions politiques sur une zone/région. La « réalité » au sol face à la réalité des hautes sphères, et constater peut-être les dissonances… Mais il faut être un solidement bon photographe et analyste politique à la fois pour éviter de tomber dans le pathos ou l’indifférence !

Kiblind: Quels sont pour toi les espaces privilégiés du photojournalisme à l’heure actuelle? Les “mooks” ? (Julie David de Lossy et Colin Delfosse ont publié un très beau reportage sur Feuilleton récemment à propos de l’héritage soviétique en Asie centrale) Les festivals photo? Les webdocs? Assiste ton à une mutation de ces espaces? Que privilégies-tu de ton côté?

Julie DDL : Dans ce milieu il n’y a pas d’ « état stable », c’est toujours en évolution, heureusement d’ailleurs, sinon tout se figerait comme une croûte… Je ne privilégie rien de spécifique! J’essaie un maximum et je participe à tout ce qui me passe sous la main, expos, concours, publications. Chaque terrain à son usage et son public. Tout dépend de ce qu’on cherche, de l’argent ou de la reconnaissance… Ou un maximum de diffusion pour la beauté de partager du savoir. « Mais il faut bien vivre » disait l’autre…

crédit photo: ©Julie David de Lossy

Kiblind: Tu travailles de quelle manière, avec quoi, avec qui, comment? Pourrais tu faire un descriptif de ta démarche qui me semble, un peu comme celle de Boris Svartzman, faire pas mal de parallèles avec les sciences humaines?

Julie DDL : Les sciences humaines, c’est ça qui fait que c’est si passionnant. Tenter de comprendre, lire un maximum et varier les lectures, gratter et trouver des vieux articles, appeler des gens, les rencontrer, trouver un angle d’approche photographique à défendre et délimiter les acteurs… C’est pour ça sans doute que je m’entends si bien avec Boris Svartzman. Quand on se voit, on parle aussi bien de la structure de sa thèse que de l’approche photographique de son hypothèse concernant l’urbanisation en Chine, et à chaque fois il finit par nous faire une démonstration de Tango… [ndlr : Boris Svartzman est un photojournaliste français qui effectue également une thèse de doctorat à l’EHESS Paris]

Je travaille avec Colin Delfosse. On confronte souvent nos idées de fond, nos envies techniques. Il m’apprend à construire un narratif avec des photos, pourquoi celle-ci est géniale et celle-là moins… Je lui explique l’histoire politique et les implications de certains enjeux régionaux… Quand j’y pense, ça c’est de la complémentarité et du cercle vertueux ! Mais comme pour la photographie, la réalité sur le terrain peut être plus nuancée…

Kiblind: Les prochains travaux que tu souhaites mener, que tu mènes en ce moment?

Julie DDL : L’Afrique centrale… Un vaccin contre la fièvre jaune, un nouveau passeport, un stage sur place… Après deux mois à Bruxelles au Cabinet du Ministre des Affaires étrangères où je bosse pour la Conseillère Afrique, je vais me frotter au terrain voir si ce que j’ai appris peut servir…


Retrouver le travail de Julie David de Lossy dans un portfolio réalisé pour Kiblind et sur son site web: http://www.julieddl.be/


Originally published at archives.kiblind.com.