Conversation avec Pauline Beugnies

En 1979, Jean Rouch interrogeait l’objet du cinéma ethnographique en justifiant la place d’une caméra parmi les hommes:

“Ma première réponse sera toujours étrangement la même: “pour moi”. Non pas qu’il s’agisse là d’une drogue particulière dont “le manque” se ferait régulièrement sentir, mais parce que, à certains moments, en certains lieux, auprès de certaines gens, la caméra (et surtout la caméra synchrone) me semble être nécessaire. Bien sûr, il sera toujours possible d’en justifier l’emploi pour des raisons scientifiques (réalisations d’archives audiovisuelles de cultures en voie de transformation ou de disparition) ou politiques (partages de la révolte devant une situation intolérable) ou esthétiques (découverte du chef d’oeuvre fragile d’un paysage, d’un visage, d’un geste qu’il est impossible de laisser s’évanouir) mais en fait, il y a soudain cette nécessité de filmer ou, dans des circonstances pourtant très analogues, cette certitude qu’il ne faut pas filmer”.

De son côté, Loïc Lantoine, certainement le plus grand chanteur de chansons pas chantées, commence une chanson en disant:

« du sel sur les lèvres, les yeux qui portent loin, une assemblée de gueules et les mains dans des mains. Des valises de courage moquent nos souvenirs, un souffle d’air devant chante, il faut en finir. C’est la bande à timide qui s’embrasse les joues et se claque dans le dos en disant qui êtes vous ?… ».

Ces lignes ressemblent étrangement à la première fois où j’ai rencontré Pauline et à l’idée que je me fais de son travail. C’était en Égypte et il fallait faire attention. Ses yeux allaient rapidement dans le profond de notre humanité, puis sa langue te disait si tu étais un con ou si elle allait t’inviter à sa table où se côtoyaient images passerelles, assemblées de figures et de sourires, rencontres et amour de l’être humain.

Originaire de la ville des bouffeurs de cailloux belges et installée depuis plus de trois ans au Caire, Pauline Beugnies a vécu et fixé sur pellicules photo la fin de l’ère Moubarak, les passages souterrains de Rafah, les habitants de l’île de Dahab, l’intimité des soeurs musulmanes… Elle a appris une langue, des gestes, des gens ; visité l’ensemble du Moyen Orient puis le Congo, le Bangladesh, l’Albanie, etc.

Pauline Beugnies n’est pas cinéaste, elle n’est pas non plus anthropologue; mais à l’heure du trop plein d’images, de l’image noyée qui perd de son influence face à une surabondance de la représentation nous avions envie de l’interroger sur sa « langue » photographique.

Cet entretien est la suite de notre série sur le bouillonnant collectif de photographes belges Out Of Focus qui a vu défiler Thomas Freteur, Colin Delfosse et Thomas VanDen Driessche.


Kiblind : Bonjour Pauline, C’est quoi pour toi le comment et le pourquoi de la photographie ? C’est qui, quoi le déclencheur ?

Pauline Beugnies : La photographie est pour moi un outil, pas une fin en soi. Je ne fais pas des photos pour faire de la photographie mais pour raconter une histoire, poser des questions, faire passer quelque chose. C’est aussi un prétexte, un prétexte pour aller à la rencontre, découvrir, pour passer du temps avec toutes sortes de gens différents.

Muslim Sisters — Egypte ©Pauline Beugnies

K : Tu sembles travailler sur des temporalités assez longues, faire un travail minutieux, mettre en place des choses qui durent et établissent des relations fortes avec tes sujets; je me trompe ou c’est le cas ? Comment expliquerais-tu ta démarche ?

PB : Oui, c’est important pour moi de travailler sur le long cours, de m’approprier le sujet, d’avoir cette démarche documentaire. Et inévitablement, des liens souvent assez forts se créent avec les personnes que je photographie. Parfois, ça me fait un peu peur, j’ai peur de décevoir mes sujets, de ne pas être à la hauteur de toutes ces relations. Je travaille lentement, je peux passer des heures avec des gens pour mes recherches, pour gagner la confiance sans faire une image. Cet aspect était une source de stress pour moi avant, peur de ne pas être assez “rentable” mais aujourd’hui j’accepte d’avoir un rythme de travail différent car je suis convaincue par les projets dans lesquels je me lance.

“La photographie est pour moi un outil, pas une fin en soi. Je ne fais pas des photos pour faire de la photographie mais pour raconter une histoire, poser des questions, faire passer quelque chose.”
Surf in Gaza — Palestine ©Pauline Beugnies

K : Tu as donc vécu de l’intérieur la révolution égyptienne, tu as photographié beaucoup de choses pendant ce tournant historique notamment des femmes. Elles apparaissent aujourd’hui comme des charnières de la révolution, des « ouvreuses de possibles ». C’était une volonté chez toi de travailler, d’enquêter sur des « sujets » féminins et jeunes ?

PB : Jeunes sans doute, même si c’est arrivé un peu par hasard, j’ai commencé à suivre des jeunes activistes égyptiens plusieurs mois avant le début du soulèvement. Et j’étais à leurs côtés dès les premiers jours, je les ai vu rêver, espérer, avoir peur, perdre confiance, se battre… Ils me fascinent ces jeunes Égyptiens, je suis chaque jour un peu plus amoureuse, admirative de leur courage, de leur force. J’ai donc naturellement envie de continuer à m’intéresser à eux, à elles.

“Pourquoi je fais des images ? Qu’est ce que je veux vraiment raconter ? Où vont elles se retrouver ? Sous quel titre, à coté de quelle pub ? Sont-elles juste des illustrations, comment vont elles être perçues?”

Les changements sociologiques que la société égyptienne est en train de vivre sont aussi très intéressants. Pour moi il se joue là, chez les jeunes, le futur du pays. Les femmes, je les photographie car c’est facile pour une femme photographe de les sentir, de les approcher. C’est spontané, je ne suis pas féministe et ne cherche pas à tout prix les sujets féminins. Ils me tombent dessus à travers les rencontres. Je ne pense pas que les femmes soient des « ouvreuses de possibles » ; il s’agit plutôt des jeunes, des jeunes femmes et des jeunes hommes qui ont cru qu’un soulèvement était possible et qui ont emmené la population égyptienne derrière eux au début de l’année 2011.

Egypt : revolution of the youth — Egypte ©Pauline Beugnies

K : Les évènements récents en Syrie (et notamment la mort de Rémy Ochlik) t’interrogent ils sur ton métier, sur les risques que tu prends, que tu as pris? Je sais que tu n’es pas photographe de guerre, mais quid de la perception de ton travail chez le public en général ? Les images ? La forme, les espaces sous lesquels elles sont publiées ?

PB : C’est la question qui pend en permanence au dessus de ma tête:

Pourquoi je fais des images ? Qu’est ce que je veux vraiment raconter ? Où vont elles se retrouver ? Sous quel titre, à coté de quelle pub ? Sont-elles juste des illustrations, comment vont elles être perçues?

En gros à quoi bon faire ce métier vu le niveau d’intérêt et de respect de la presse en Europe pour la photographie ? Mais en fait, au fond de moi, je reste convaincue que la photographie documentaire est une manière fantastique de parler avec une audience très large et que c’est à nous aussi de le faire vivre, bien vivre. En inventant des supports comme Out of Focus essaie de le faire avec ses expos de rue et son magazine wall paper qui sortira bientôt, et en cherchant aussi d’autre forme de narration, en se renouvelant en somme.

Egypt : revolution of the youth Egypte ©Pauline Beugnies

K : Inventer de nouvelles formes, de nouveaux espaces pour le photojournalisme? Quid du web? De l’exposition? Du « Mook » ?

Il existe effectivement de nouveaux supports, “photos friendly” dans lesquels un récit photographique peut être développé. Le web est plein de possibilités qui permettent aussi de lier les choses entre elles.

Nous travaillons pour l’instant avec trois autres journalistes sur un projet de webdocumentaire intitulé « Génération Tahrir ». Il nous semble que c’est le moyen rêver pour nous de mettre nos forces en commun et de proposer une source de documentation en profondeur sur la jeunesse et la société égyptienne.

Nous finançons une partie de ce projet via une plateforme de crowdfunding et nous souhaitons que les gens s’impliquent dans ce projet, qu’ils se l’approprient pour qu’une fois terminé, il se retrouve en libre accès sous la forme d’un site web pour l’instant « blog de nos aventures ».

Ce webdocumentaire va permettre de faire exister ensemble toute une série de productions, un essai photo, des reportages radio, des papiers pour la presse écrite et un documentaire télé de 52minutes.

K : Peux tu revenir sur le format magazine wall paper, de quoi s’agit-il ?

Avec Out of Focus, nous développons un journal à coller avec plusieurs sujets photos. Nous cherchons d’ailleurs à le financer. Nous pensons passer à nouveau par le crowfunding car le journal sera ensuite distribué gratuitement. A noter aussi que mon expo « The revolution of the youth » se termine le 27 mai à Amsterdam.

Muslim Sisters — Egypte ©Pauline Beugnies

Dans le texte que nous évoquions au début de cet article, Jean Rouch, à la suite de Frantz Fanon, concluait en déclarant “Nous sommes quelques-uns à croire que le monde de demain, ce monde que nous sommes en train construire ne sera viable que s’il tient compte des différences existant entre les cultures, s’il est décidé à ne pas nier l’autre en le transformant à son image. Or pour cela, il est nécessaire de le connaître, et il n’est pas pour cette connaissance de meilleur outil que le film ethnographique.”
Et bien si, il existe les photographies de Pauline Beugnies, celles de son collectif Out Of Focus et ce formidable outil qu’est la toile-rhizome sur laquelle vous naviguez à l’instant précis de cette lecture.



Originally published at archives.kiblind.com.