Journal d’un morphinomane

C’est l’histoire d’un récit qui n’est pas récent. Publié pour la première fois en 1896 dans la revue lyonnaise « Archives d’anthropologie criminelle, de médecine légale et de psychologie normale et pathologique » au sein de la rubrique « Notes et documents de psychologie normale et pathologique » ; ce « journal » publié, transcrit et présenté, à l’époque par le docteur Gouzer, médecin de division dans l’escadre de l’Extrême-Orient décrit l’addiction d’un médecin morphinomane installé en Cochinchine à la fin du 19ème siècle.


Publié à nouveau en 1997 puis en 2013 aux éditions Allia, présenté alors par Philippe Artières, Journal d’un morphinomane, est un journal fiévreux, une logorrhée fascinante d’un homme en proie à la morphine, à ses démons et à ses procédures.

Sébastien Barrier, dans son magnifique spectacle oenologique Savoir enfin qui nous buvons (voir Kiblind #52) en livre, entre deux dégustations de vins naturels, une lecture musicale sublime, aussi embrumée qu’éthylique. Ne serait que pour cela, il faut aller voir ce spectacle fleuve, cette fresque humaniste qui retrace les parcours de paysans poètes. En voici des extraits:


Mais pour saisir la puissance singulière de ce livre, il faut s’y plonger à l’intérieur. Les soliloques rédigés par Philippe Artières qui closent la dernière édition de ce journal permettent peut être de comprendre un peu plus ce dont il s’agit:

« LA MORPHINE: Je suis là dans sa chambre, je l’épie. Lui, étendu sur le lit, ne me voit pas, ne veut pas me voir. Et pourtant, malgré son désir de rompre, je suis toujours là. J’observe son corps, je guette ses mouvements, je suis ses manies. Personne ne m’a invitée à entrer. x… a entrebâillé la porte et j’en ai profité: voilà maintenant des semaines, des mois, des années, quatorze au total que je surveille ma proie. Mais aujourd’hui 22 mars 1894, la fin est proche. Dans quelques jours il va mourir, je le sais. Je reste tapie dans l’ombre. »

[…]

« LE JOURNAL: Voilà vingt-quatre ans que x… et moi, nous nous côtoyons. Le début de notre histoire remonte à 1870. x… n’était pas encore médecin mais, déjà, il aimait écrire. Son goût pour la médecine est venu plus tard.

À l’époque, il voulait être écrivain; puis les années passant, il est entré à la Faculté. Pendant toute sa formation, il a noté consciencieusement ses sentiments jours après jour, mais aussi ses impressions de lecture et les réflexions que lui inspiraient ses études.

Depuis ce temps là, x… a souhaité que notre relation demeure secrète. Sans doute cela tient-il à ce que pendant ces dix premières années il fut malheureux en amour. Lorsqu’il a fini ses études et qu’il a dû partir en Asie, il m’a emmené dans ses bagages.

[…]

« L’ÉDITEUR: Un siècle après la mort de x…, la lecture de son journal me laisse abasourdi; on est en 1996: la toxicomanie n’a jamais été autant l’objet de discours que ces dernières années. Tout le monde en parle, des ministres aux sociologues, des journalistes aux médecins, tous donnent leur avis. Quant aux toxicomanes, aux usagers de drogues, devrais-je dire, on ne les entends pas.

Journal d’un morphinomane fait bien plus que de faire entendre une voix dans un dialogue entre un nous et un je fascinant. Il fait entendre une écriture, un discours de patient qui semble un cruel démenti face à la toute puissance de la médecine.

Journal d’un morphinomane, Éditions Allia (1997, 2013) Édition établie par Philippe Artières. prix: 6,20 €, 128 pages.
One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.