Formation de Digital Stewards à Détroit, source : Model D Media - ©Marvin Shaouni, 2014

Présentation de la thèse

(Re)Coudre avec du sans fil

Enquête sur des pratiques de médiation infrastructurelle


Le 27 juin 2016, j’ai soutenu ma thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication à Telecom ParisTech. Le jury de soutenance était composé de Jérôme Denis, Professeur— Centre de Sociologie de l’Innovation, Mines ParisTech (co-directeur) ; Annie Gentès, Maître de conférence, habilitée à diriger les recherches — Telecom ParisTech (co-directrice) ; Hervé Le Crosnier, Maître de conférence, habilité à diriger les recherches — Université de Caen (rapporteur) ; Sophie Pène, Professeur — Université Paris Descartes (rapporteure) ; Valérie Peugeot, Prospectiviste au département de Sciences Humaines et Sociales d’Orange Labs (invitée) ; Serge Proulx, Professeur — Université du Québec à Montréal (examinateur et Président du jury) ; Warren Sack, Professeur — University of California at Santa Cruz (examinateur).

Afin de présenter ce travail, j’ai adapté une partie de mon exposé de soutenance en y ajoutant quelques liens vers des articles ou des publications.


La thèse que je soumets aujourd’hui à la discussion du jury intitulée : « (Re)coudre avec du sans fil, enquête sur des pratiques de médiation infrastructurelle », concerne l’épaisseur pratique et politique d’un logiciel permettant d’établir des réseaux locaux distribués et mobiles.

François Huguet -2016- Licence CC BY-NC-ND 3.0 FR

Cette enquête précise le caractère hybride de cette technologie et s’inscrit dans une démarche pragmatiste. Démarche que je vais vous présenter en utilisant cette carte fictive qui illustre mon parcours d’enquêteur et les différents mondes qu’il a traversé.

Cet écrit est à la fois académique et politique puisque la posture pragmatiste passe, il me semble, par là, par une forme d’engagement auprès des acteurs que l’on étudie :

- il prend au sérieux et s’intéresse de près à des humains et à des non-humains qui se revendiquent alternatifs et militants ;

- il déploie une méthode ethnographique visant à enquêter sur les initiatives d’individus qui développent et mettent en place des infrastructures inversées.

Cette recherche a débuté au moment où surgissait à la fois le printemps arabe, les mouvements occupy et celui des indignés qui ont commencé à dévoiler des traces de cet objet que je me suis attaché à suivre et qui s’appelait, au départ, internet in a suitcase. Elle constitue l’aboutissement d’un trajet à la fois personnel et scientifique sur lequel je souhaiterais revenir rapidement avant d’en souligner les principales conclusions et les possibles prolongations.

J’ai entrepris ce parcours doctoral après une formation en stratégie du développement culturel étalée entre les deux rives de la Méditerranée et il me semble que cet engagement initial dans la recherche en sciences humaines est lié à un intérêt tout particulier pour la notion de médiation, cette instance qui assure, dans la communication et la vie sociale, l’articulation du sujet et de sa singularité et la dimension collective de la sociabilité et du lien social.

Cet intérêt m’a poussé tout au long de mon parcours de deuxième cycle universitaire, à étudier la naissance des « arabités numériques » ; ces « cultures internet » qui façonnent le monde arabe d’aujourd’hui et qui ont contribué à le reconfigurer de manière très importante.

Habité par un désir de compréhension de ces cultures et de ce qui les articulent à notre propre histoire ; mes études de Master correspondent à une sorte d’affinage progressif d’un point de vue transdisciplinaire sur les technologies communicationnelles et sur ce par quoi nous sommes pris, ce avec quoi nous sommes en prise lorsqu’on les utilise.

Au Caire, entre 2008 et 2009, j’ai travaillé sur le statut des bloggeurs d’opposition qui commençaient à chorégraphier les mouvements sociaux contestataires que l’on verrait culminer en 2011. L’année suivante, j’ai enquêté à Beyrouth, sur les reconfigurations du champ médiatique libanais face à l’arrivée massive d’usages et d’usagers des T-I-C en période d’élections politiques.

En 2011, débutant un cursus de troisième cycle mené au sein de cette école d’ingénieurs en télécommunications et étant partie prenante d’un projet de recherche sur les architectures informatiques distribuées, j’ai enfin abordé, de front, la question de la technique, de l’infrastructure sous-tendant des activités communicationnelles, tout en essayant de m’inscrire, à la manière d’un sociologue, dans l’identification de pratiques et d’entités collectives non encore nommées ou comptées comme unes.

Présente en filigrane, dans mes travaux de Master, j’abordais aussi en débutant cette thèse la question des modalités de définition d’alternatives informatiques à la situation présente et à la monopolisation des « experts », des « géants » comme l’écrit Francesca Musiani, figures qui disqualifient souvent des représentations sociopolitiques et sociotechniques alternatives.

En ethnographiant une technique particulière en milieu mondialisé, j’ai essayé de comprendre des mondes qui ont émergé autour de pratiques et de technologies numériques particulières et j’ai taché de clarifier l’hybridation entre trois dimensions « cousues » ensembles dans mon objet d’étude :

· la notion de médiation infrastructurelle,

· celle de pouvoir d’agir citoyen et de « coopération conflictuelle » avec les autorités publiques,

· Et enfin celle de littératie numérique et d’apprentissage par le faire.

Si aujourd’hui j’ai été autorisé à soumettre à la discussion ma thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, c’est que j’ai réussi, il me semble, à construire une trajectoire allant de l’analyse de pratiques à une étude de la généalogie d’artefacts technologiques. Et je tiens à souligner ici combien je suis heureux de ce trajet parcouru et à quel point je suis reconnaissant aux personnes rencontrées au cours de mes différents mouvements d’enquête. Sans elles, je n’aurais pas pu comprendre à quel point il est important de souligner l’épaisseur pratique et politique des infrastructures informationnelles qui, comme l’écrit Jérôme Denis, forment le socle, généralement invisible, des sociétés contemporaines.

Sans elles, je n’aurais pas su me mettre à l’écoute des signaux faibles, pas su me mettre dans cette posture inductive qui vise à s’intéresser aux façons de faire, aux performances d’individus, qui donc instaurent, plus que fabriquent des technologies en ne s’arrêtant pas aux injonctions des machines mais en ne les ignorant pas non plus.

De cette façon, au sein de ce parcours de recherche que je vous expose aujourd’hui en utilisant cette représentation géographique fictionnelle relative à l’objet en émergence que j’ai suivi pendant 5 ans, j’espère avoir accordé une attention particulière aux intermédiaires humains et non-humains qui permettent justement à des individus de co-construire des technologies ; de mettre en circulation des idées et des contenus, mais dans des chemins non balisés, imprévus et hétérodoxes.

Je vais revenir maintenant sur la topographie de ce parcours d’enquête, sur ses liens avec le hacking, avec les institutions et avec la question politique.

Dans un deuxième temps, je reviendrai sur les caractéristiques de ces dynamiques d’agentivité par la médiation infrastructurelle que j’ai mis à jour, et je défendrai ce qui me semble important dans cette thèse en présentant certains de ses apports.

J’avancerai enfin, dans un troisième et dernier temps, pourquoi la question de la fragilité, de la vulnérabilité technique, très présente dans ces pratiques que j’ai analysé, est pour moi une brique fondamentale pour construire des politiques publiques de care, un souci partagé du fonctionnement de notre monde où chacun est à nouveau responsabilisé.

Introduction to Commotion brand guidelines. Crédits : Open Technology Institute, New America ; The Work Department ; CC BY-SA 4.0

La problématique principale de ce travail est la suivante :

Qu’est-ce qui se joue de politique dans l’installation d’une infrastructure de réseau local sans fil MESH ? Et à travers elle, qu’est-ce qui se coud, se recoud entre les mondes du social, du civique et du technique ?

Le terme de « couture », conjugué à l’idée d’un parcours dans des mondes différents, l’idée, empruntée à Vinciane Despret, d’une enquête par le milieu, par un suivi des humains et des non-humains, concernés par mon sujet d’étude, dans ce qui les tient ensemble est tout à fait central dans ma démarche de recherche.

« Coudre » signifie en premier lieu une liaison du social, du technique et du civique. Appuyé par le préfixe « -re » utilisé au sens de réaction, de réponse en retour à un acte donné, il vient exprimer cette position qui est la mienne d’essayer de comprendre une réhabilitation, une restructuration de mondes sociaux, civiques et technologiques que j’ai supposé « décousus » les uns des autres.

C’est donc la piste d’un assemblage de plusieurs éléments à l’aide d’analyses de matrices narratives et de recueil d’observables qui a été proposée dans la thèse et qui a articulé les différentes analyses autour de la spécificité de cette expérience. Assemblage que j’essaie d’illustrer ici avec ce parcours en pointillés entre différentes lignes constitutives de la thèse :

François Huguet -2016- Licence CC BY-NC-ND 3.0 FR

Cette carte propose une sorte d’exposé du réseau que déploie mon objet d’étude, c’est à dire l’étude de la manière dont ce qui est officieux, notamment de l’ordre de l’appartenance de chaque discours/objets/humains-non-humains à différents réseaux, joue un rôle dans l’installation, la mise en circulation d’une infrastructure de télécommunication distribuée et sans fil. Elle illustre aussi le fait qu’il y a de multiples manières de circuler au sein de mon objet d’étude.

Le premier point que je souhaite approfondir aujourd’hui est celui de l’apprentissage.

Qu’apprend-on de la technique par l’engagement et qu’apprend t-on de l’engagement dans le hacking, l’auto fabrication, la formation à la maintenance d’un réseau MESH ?

Pour illustrer un ensemble de réponse à cette question, je me suis appuyé sur une ethnographie menée à Détroit en 2013.

Terrain d’enquête très important, lieu où il reste énormément à faire et à analyser, cette ville m’a néanmoins permis de cristalliser en un lieu géographique et au sein d’une communauté de personnes, les digital stewards, la plupart des thèmes de ma recherche.

En l’observant aujourd’hui avec un peu plus de recul, il me semble que le principe de formation au numérique, à l’établissement de réseaux MESH que j’ai analysé la bas, fait presque écho à une pratique de sociothérapie, il fait pour le moins écho aux lignes de Jean Caune qui ouvrent mon manuscrit de thèse et qui évoquent le rôle du tisserand dans l’antiquité grecque et de ses analogies avec la réparation d’un tissu social déchiré.

Pose d’une antenne MESH à Détroit lors des formations de Digital Stewards, source : Allied Media Project. Crédits : North End Woodward Community Coalition (<https://www.northendwoodward.org/>), 2017

Les digital stewards avec qui j’aurais voulu partager encore plus de temps et qui sont les chevilles ouvrières des réseaux MESH de la ville sont comme des tisserands du tissu sociotechnique et infrastructurel : des acteurs dans les mains desquels on met des moyens de prise en charge propre pour les amener à participer à l’amélioration du monde.

En cela, même s’ils s’engagent dans une forme de hacking technologique, ils ne sont pas tout à fait dans celles qu’analysait Nicolas Auray en 2013. Ils ne sont pas les promoteurs d’une extension des institutions méritocratiques auprès des classes dominées mais plus des passeurs, des organisateurs, des personnes qui font, « en acte » des STS et montrent comment et par quelles actions pédagogiques, par quels discours, la technologie se construit socialement.

Un peu à la manière des hackers, les digital stewards, passeurs de la pensée « en commun » des infrastructures transforment les formats avec lesquels on pensent la réalité et opèrent des déplacements : notamment celui d’intervenir sur la chaine de solidarité technique aux côtés des scientifiques, des ingénieurs, des experts et des usagers/consommateurs.

Grace à la plasticité et à la généricité des équipements informatiques qu’ils investissent, ces antennes Wifi MESH, les câbles électriques pour les alimenter, les versions du logiciel Commotion à installer sur différentes machines, ils explorent comme les hackers et occupent une position citoyenne ambivalente au sein de la technostructure.

Pose d’antennes (pico-stations) MESH à Détroit lors des formations de Digital Stewards, source : Model D Media — ©Marvin Shaouni, 2014

Ces médiateurs d’infrastructures, avec les hackers, sont donc pour moi au cœur de l’innovation et formulent une critique de la technique en critiquant en premier lieu l’architecture de l’internet et de ces infrastructures.

Néanmoins, il reste très complexe de « clôturer » le rôle et donc celui des réseaux MESH qu’ils ont vis à vis des institutions puisque ces derniers ne cessent d’évoluer encore à l’heure actuelle.

Auray remarquait en 2013 que les hackers semblent être pour la révolution numérique ce qu’étaient les proudhoniens, au sens large, pour la révolution industrielle : des « approximations de mécanismes sociétaires, des colonies de petites tailles recrutant de proche en proche et créant des communautés visant à élargir par bootstrapping leurs modes d’organisation au grand public ».

Pour moi, les digital stewards, les concepteurs du logiciel commotion, le logiciel en soi, son interface, son architecture ouverte et distribuée, tous ces acteurs nous forcent à trouver des définitions plus robustes de l’institution politique, définition qui nous sera utile pour penser véritablement une capacité numérique à instituer du « commun ».

En ce sens les réseaux MESH constituent un véritable levier de développement des communs et de la citoyenneté active. Ils permettent de mettre en lumière l’importance qu’il y a à passer des moyens aux fins et de nous éloigner de l’innovation pour l’innovation.

C’est pour cette raison que le changement de statut de « technologie de secours » vers un passage à l’échelle de technologie de remplacement des réseaux télécoms déjà existant est une question complexe.

Sous la forme que j’ai observé, saisi sous leur forme de démonstrateurs sociotechniques, je ne pense pas que ces infrastructures inversées MESH soient appelées à durer sous cette forme : Elles ne fonctionnent d’ailleurs pas très bien et nécessite un investissement temporel et technique couteux. Même des réseaux locaux sans fil avec des échelles plus larges, comme Tetaneutral à Toulouse, Île sans fil à Montréal, Illyse à Lyon ou Guifi en Catalogne, restent des réseaux de militants ou de zones blanches qui ont du mal à concurrencer des offres 5 en 1 d’opérateurs telcos classiques.

Pose d’antennes (pico station) MESH à Détroit lors des formations de Stewards, source : Model D Media — ©Marvin Shaouni, 2014

En fait, et c’est ici le second point que je souhaite défendre aujourd’hui, ces MESH et les pratiques de médiation infrastructurelle qui lui sont afférentes, sont une sorte de démonstration, de tentative de montrer que la maintenance des infrastructures, leur entretien et la formation des citoyens à leur fonctionnement est bien plus important que l’innovation et qu’assurer la continuité de nos infrastructures, leur entretien et leur amélioration est plus important que de les changer.

Pour faire cette démonstration, je m’appuie sur le travail de Félix Guattari, psychiatre et philosophe peu investi par les chercheurs des sciences de l’information et de la communication de manière générale.

En se déplaçant vers le Sud de cette carte, zone que j’ai nommé territoire des luttes moléculaires, arpentée dans mon manuscrit à travers le deuxième et le dernier chapitre, j’aborde dans cette thèse, la pensée médiologique propre à Guattari qui a pour moi, développé une pensée de pratiques de formation et d’actions politico-médiatiques très pertinente et qui mérite véritablement d’être réinvestie par les digital studies.

Engagé aux côtés de Jean Oury dans le développement de la psychothérapie institutionnelle, Guattari a très tôt cherché à définir notre monde moins par ses contradictions que par ses lignes de fuite, ses échappées, les autonomies qu’il autorise. Il a aussi condamné très tôt ce qu’il nommait le Capitalisme Mondialement Intégré.

Cette condamnation mettait en avant ce qu’il appelait la pétrification des subjectivités et s’est accompagnée d’une critique et surtout d’actions visant à changer la situation, actions qui étaient « médiées » bien souvent par des T-I-C (les radios libres, le minitel) et qui cherchaient les moyens d’une réappropriation individuelle et collective de la subjectivité humaine.

Guattari a eu vite fait de comprendre que les aspects politiques qu’il dénonçait, était « incrusté » dans des infrastructures matérielles et médiatiques (au rang desquelles les réseaux télécoms), et que ces dernières influaient donc les subjectivités.

Face à cela, la créativité était pour lui une clé pour ouvrir des espaces de possibles où on laissait plus de places à l’individu, à ce qu’il appelait des inconscients machiniques plus diversifiés, plus créatifs que ceux portés par le capitalisme ; Guattari a donc façonné et accompagné une forme de lutte micropolitique moléculaire médiatique qui me semble très proche de ce que je nomme médiation infrastructurelle dans cette thèse et qui articule cette volonté qui était la mienne de me placer entre les Sciences & Technologies Studies, les Sciences de l’information et de la communication, la sociologie pragmatiste et les sciences politiques en essayant de coudre ensemble agency, empowerment et digital literacy.

Cette perspective politique guattarienne que j’illustre dans mon manuscrit avec l’exemple de la miniFM de Tetsuo Kogawa au Japon, du déploiement de réseaux MESH à Détroit par des community organizers et de commentaires d’ouvrages dans le cinquième chapitre n’est pas simplement affaire d’idées et de communication, mais également, et peut-être avant tout, de renouvellement des pratiques sociopolitiques :

Elle me semble très proche de ce que certains chercheurs de l’université de technologie de Delft appellent les infrastructures inversées, c’est à dire « des réseaux ascendants d’auto-organisation conduits par les usagers. Des réseaux qui ne sont pas contrôlées de manière centralisée ou de manière descendante par des gouvernements ou des industriels mais développées et conduits par des citoyens ou par de petites entreprises qui parviennent à les multiplier et à les inscrire dans des échelles plus larges voire même jusqu’à en faire des infrastructures globales.

Les meilleurs exemples de ces infrastructures inversées, proches souvent de la notion de « Communs » sont aujourd’hui Wikipedia, les réseaux locaux de production et de distribution d’électricité photovoltaïque et donc les réseaux communautaires sans fil.

Mais à cette définition pragmatique d’infrastructures inversées, Guattari y a ajouté dès les années 90 un aspect médiologique : pour lui, les infrastructures inversées, et il parlait de jonction entre « la télévision, la télématique et l’informatique », doivent être appréhendées comme des leviers capables de briser, de faire exploser une forme de pouvoir qui est déjà fissurée par la crise de la représentation et par l’existence depuis 2008 d’un climat de « critique radicale » évoqué notamment dans les derniers travaux de Nicolas Auray.

En me servant de Guattari, j’ai donc essayé de combiner cette approche avec une théorie des médiations techniques et institutionnelles de la culture pour montrer qu’un logiciel MESH et les pratiques qu’il engendre, notamment celles d’ouvrir les boites noires techniques sont en mesure d’impacter une appréhension classique des infrastructures -sans proposer une version stabilisées de ces dernières.

Effectivement, le capitalisme excelle dans l’innovation, mais il échoue à maintenir les infrastructures de la société. Or, comme Madeleine Akrich l’a montré il y a déjà bien longtemps, l’adoption d’une innovation, passe par une série de décisions qui dépendent du contexte particulier dans lequel elle s’insère. L’évaluation des défauts et des avantages d’une innovation est toute entière entre les mains des utilisateurs: elle dépend de leurs attentes, de leurs intérêts, des problèmes qu’ils se posent.

Et il se trouve qu’aujourd’hui un nombre non négligeable de citoyens réclament aux institutions et aux industriels une forme de transparence et d’ouverture du design et des produits et demande à comprendre comment les artefacts fonctionnent.

C’est ici que réside le troisième et dernier point que je souhaite aborder ici : la question de la vulnérabilité technique de ces agencements MESH et de ce qu’elle engage d’un point de vue citoyen.

Mon enquête sur Commotion montre que ce dernier possède plusieurs « versions », que son réel est multiple et qu’au lieu de se préoccuper des dynamiques d’innovation, d’ordonnancement et de stabilisation des réseaux techniques, il faut arriver à faire comprendre au plus grand nombre possible que le monde social se donne aux agents à travers des catégories de désorientations, de test, de démonstration et de ruptures. C’est, pour moi, cette hétérogénéité, cette variété qui est riche et intéressante à analyser lorsque l’on fait des sciences humaines et c’est cette variété que ne cesse de nous rappeler les réseaux MESH.

Formation de Digital Stewards à Détroit, source : Model D Media — ©Marvin Shaouni, 2014

L’étude de Commotion en divers lieux et via différentes prises me permet de montrer que l’innovation dans le secteur télématique se demande rarement à quelle fin, au bénéfice de qui le changement qu’elle prône souhaite opérer.

En mettant l’accent sur la formation, l’entretien, la médiation, les infrastructures inversées permettent de mieux adresser la question de ce que nous voulons vraiment faire des technologies. De quoi voulons-nous nous soucier ? En quoi les changements technologiques vont-ils nous y aider ? Vers quoi devons nous nous rapprocher ?

Et c’est ici que j’aimerais à la fois clôturer mon sujet et conclure cette présentation,

Les questions que je viens de poser restent ouvertes mais il me semble que ces médiations infrastructurelles que j’ai mis à jour tendent à y trouver un ensemble de réponses. Réponses qui ne verront le jour que si l’on arrive à recoudre ensemble, pouvoir d’agir, littératie numérique et solidarité citoyenne.