La carte de la Nouvelle-France, par Samuel de Champlain, 1632. Bibliothèque et Archives du Canada, Collection nationale de cartes et plans. http://crccf.uottawa.ca/passeport/I/IA1a/IA1a03-1_bb.html

De plates-formes et de ressources: numériques et physiques.

Cette semaine, j’étais à au Digihub de Shawinigan pour le forum culture + numérique organisé par le RPM et la SODEC. J’animais un panel sur la thématique faire face au changement numérique mercredi matin. En ouverture du forum le mardi, un entretien avec Alexandre Taillefer par Sylvain Lafrance. On peut certainement dire que l’ex-dragon Taillefer n’y est pas allé avec le dos de la main morte pour utiliser un perronisme à la hauteur de la déclaration.

Crédit photo: Matthieu Dugal. https://www.facebook.com/photo.php?fbid=10154211992347470

Lors de ce qui me semblait alors à un emportement surréaliste, il déclarait que le Québec se devait de créer un Facebook et un Google québécois. Et il a poursuivi sa lancée en après-midi au sommet du conseil québécois du commerce de détail en déclarant qu’il voulait créer un Amazon québécois. Encore heureux qu’aucune allocution n’était à son horaire en soirée ce jour là, il nous aurait probablement lancé l’idée de la création d’un Apple du Québec pour compléter le tour du chapeau de l’acronyme de plate-formes numériques. Le fameux (ou infâme) GAFA: Google, Apple, Facebook et Amazon. Vous pouvez écouter l’entrevue réalisée après sa conférence avec Matthieu Dugal sur la page facebook du RPM.

Ma réaction du moment, assez vive j’avoue, que j’ai partagée sur Twitter et Facebook.

Après coup, en réfléchissant un peu à ce qui m’avait le plus interpellé (et choqué) dans ses propos, j’ai pris un peu de recul pour mieux analyser (et expliquer) ma réaction.

Je connais Alexandre depuis possiblement 20 ans, et je me permet de le tutoyer ici (et en personne). On n’a pas élevé les cochons ensemble mais j’ai déjà passé un samedi après-midi à programmer un CD-ROM de promotion de Molson ICE chez Intellia pendant qu’il enregistrait les voice-overs sur une musique de Rage Against the Machine. Sans blague, est-ce qu’on peut imaginer une phrase qui fait plus “génération X au Québec dans les années 90” que ça? Quoi que si j’ajoutais Jean Leloup ou Patrick Roy… mais je m’éloigne de mon sujet.

J’ai un grand respect et une admiration pour son parcours professionnel et personnel, particulièrement pour le projet Téo Taxi. Et c’est le premier commentaire que j’ai eu en tête en recevant cette fausse bonne idée de plateforme québécoise, je me suis dit “ça paraît qu’il pense trop à Téo et au transport électrique, ses propositions de solutions numériques sont déconnectés des principes fondamentaux d’Internet, c’est une demi-réflexion ce matin, bien loin d’une proposition complètement réfléchie”.

Les grands joueurs technologiques et économiques sont à la fois opportunités et menaces, sans contredit. Et je crois que c’est dans l’amalgame de l’opportunisme un peu simpliste et de la crainte des menaces réelles qu’on fait collectivement fausse route quand on s’enflamme (pour ou contre) de telles déclarations. C’est plus facile de faire simple et ça fait des bons titres dans les médias, ça suscite le débat, ça provoque les conversations. À un tel point que le lendemain de la conférence, je me demandais sérieusement si on s’était tous fait troller la veille.

Je crois qu’il y a plusieurs facettes distinctes à réfléchir ensemble. La première, celle de l’action commune, du collectif, du coopératif. Sur ce point, j’abonde dans le même sens qu’Alexandre. La raison est simple, les grands joueurs internet ont un poids économique et social immense. Et de par la nature même du réseau des réseaux, n’ont que peu d’égards pour règlementations établies par les délimitation géographiques. Internet permet souvent de faire fi des contraintes du monde physique, des frontières, des cadres légaux propres aux états, de l’ordre établi. La destruction créative, capitalisme schumpeterien, la main invisible du marché, l’accès à tout le monde, tout le temps, partout, c’est une combinaison qui permet de “changer le monde”, pour le mieux ET pour le pire (tout comme le système financier mondial d’ailleurs, mais ça c’est un sujet pour un autre billet).

Ce n’est pas la simple remise en question de ce qui existe qui va nous aider à progresser. Il faut comprendre POURQUOI nous en sommes là avant de proposer COMMENT on passe à la prochaine étape, collectivement (ou individuellement pour ceux qui ne se sentent pas solidaires). Et c’est là pour moi la grande erreur de ces déclarations chocs, celle de ne pas faire la distinction le monde numérique et physique. Ou Bits and Atoms comme l’écrivait Negroponte en… janvier 1995. L’un n’existe pas sans l’autre, mais ces deux mondes, ces deux économies, sont régies par des règles bien différentes.

Pour expliquer simplement, à l’ère industrielle, c’est l’accès à la ressource naturelle, l’extraction, le stockage, la transformation, la distribution, qui créé de la richesse (et de l’abus aussi parfois). À l’ère numérique, ce sont les mêmes critères, mais aux ressources informationelles (numériques) qui priment. L’accès, l’extraction, le stockage, la transformation, la distribution. Mais avec des ressources numériques, ce n’est pas la rareté qui crée la valeur (scarcity en anglais) c’est l’abondance. Parce qu’en numérique, chaque copie n’enlève pas de valeur à l’originale, au contraire. Si j’ai un gramme d‘or et que je t’en donne ou je t’en vends la moitié, on a chacun un demi gramme. Si j’ai un fichier numérique et que je te le donne ou je te le vends, on en a deux. Et je peux encore utiliser le mien complètement, et même le distribuer encore. Et encore. Si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas le numérique.

Après, faut gérer la transition entre les deux. Les modèles d’affaires établis sur les moyens de production, de distribution et d’accès propres aux ressources physique sont donc par défaut inadéquats ou même aux détriment des modèles numériques. Et l’inverse est vrai aussi, les modèles numériques sont en porte-à-faux des modèles précédents. C’est ÇA le coeur de l’argumentaire. Et c’est donc à l’intersection de ces deux mondes, par exemple en commerce électronique, qu’il faut vraiment bien réfléchir aux modèles numériques ET aux modèles physiques, parce que c’est les deux en même temps. Consolider, mutualiser des entrepôts, la logistiques, le transport routier? Certainement. Tenter de créer une plate-forme qui serait l’équivalent numérique d’un Facebook québécois? Mauvaise idée, c’est complètement ne pas comprendre la loi de Metcalfe et les effets de réseau. Dans un réseau, chaque connection additionnelle ajoute un nombre exponentiel de possibilités. C’est entre autre pourquoi le numérique va si vite, de manière exponentielle.

Mettre en place un système qui facilite l’organisation, la transformation, la distribution et l’accès numérique aux ressources physiques? Très bonne idée. J’embarque là dedans (façon de parler, je reste derrière mon clavier et votre écran). En fait c’est possiblement le genre de projet les plus porteurs que j’ai vu ces dernières années au Québec, dont Breather, Sonder et Sharethebus qui en sont de bons exemples.

Une fois qu’on a compris cette distinction, entre les modèles du vingtième siècles et ceux du vingt-et-unième, on peut commencer à avoir un débat public sensé sur le rôle de l’état Québécois (et Canadien) à cette ère de la société en réseau. En fait je sais qu’il y a même une très bonne étude sur “l’économie de plate-formes” au ministère de l’économie (MESI) à Québec (qui n’est pas publique).

Ensuite favoriser l’émergence de centaines de projets porteurs. Pas juste d’un ou deux projets, possiblement rassembleurs mais presque certainement voués à l’échec. Simplement parce qu’il se finance à fonds déjà depuis 10 ans de milliers de compétiteurs de Facebook, même Twitter tire de l’aile. Je vous reparle dans mon prochain billet de la manière de faire émerger ces centaines de projets qui deviendront les GAFA québécois de demain, de la manière dont aujourd’hui on est déjà à construire le “Québec Inc” des 10 prochaines années.

Le futur est déjà là mais il n’est pas encore rendu partout.

(traduction libre de la citation de William Gibson: the future has arrived, it’s just not evenly distributed yet).

À lire en complément dans le NYT: Platform Companies are becoming more powerful, but what do they want? UX design and the rise of Platforms et Les sites web sont-ils en voie de disparition?

Je vous laisse sur cette image…

In the 1950s, Ford Motor’s vice-president pushed for a flying car. http://io9.gizmodo.com/5771601/in-the-1950s-ford-motors-vice-president-pushed-for-a-flying-car

Merci à Josée Plamondon, Clément Laberge et Bruno Boutot pour la relecture et les commentaires constructifs avant publication.