Suspense géopolitique sur le rivage des Syrtes

Julien Gracq nous livre avec Le rivage des Syrtes, un roman à suspense. La tension monte crescendo sur fond d’intrigue géopolitique entre deux pays fictifs. Attention, toute ressemblance avec des lieux ou des situations existants ou ayant existé ne saurait être fortuite.

A la suite d’une déception amoureuse, Aldo veut changer d’air. Il fait jouer ses relations, et surtout celles de papa, pour obtenir un poste aussi loin que possible de la capitale, Orsenna.
 Il est affecté à la forteresse de l’amirauté, au poste d’”observateur”, dans une lointaine région du sud du Pays, sur le rivage de la mer des Syrtes. Une fonction qui consiste à être les yeux et les oreilles des instances gouvernementales. C’est un espion mais à découvert, les raisons de sa présence sur le rivage des Syrtes sont connues de tous.

Il quitte donc Orsenna. Le dépaysement est au rendez-vous et l’ennui aussi. Comme vous pouvez l’imaginer, la vie de caserne est aux antipodes de l’atmosphère de Pigalle la nuit. Son nouveau passe-temps favori consiste, d’ailleurs, à contempler des cartes marines.
Heureusement pour le lecteur, un événement va rompre la routine d’Aldo. Une de ses connaissances vient de s’installer dans la ville voisine de Marenna. Vanessa a ré-investi le palais familial et convie Aldo à une des soirées qu’elle organise fréquemment.

Aldo va y intercepter la rumeur de changement de relation entre la Seigneurie d’Orsenna et le Farghestan, pays ennemi situé sur l’autre rive de la mer des Syrtes.
De quoi s’agit-il exactement ? Les deux pays sont en guerre certes, mais ils ne se sont pas affrontés depuis des siècles. Pourquoi la mystérieuse Vanessa a-t-elle décidé de quitter les mondanités de la capitale pour rejoindre la demeure d’un oncle au passé trouble ? Pourquoi est-elle imitée par d’autres mondains ?

L’impatience du lecteur pour obtenir des réponses à ces questions, commence. Julien Gracq ne va pas cracher le morceau facilement. Il excelle dans l’art de ménager le suspense et de tenir en haleine. Les pièces du puzzle sont dévoilées petit à petit. Il vous faudra encore les assembler correctement, la plupart des éléments sont implicites.
L’attente de la révélation finale a été un réel plaisir. Point de Paris Match et autres Autos Motos écornés à feuilleter dans la salle d’attente de Julien Gracq mais un ouvrage à la plume aiguisée au vocabulaire riche.

“(…) ces yeux m’engluaient, me halaient, comme un plongeur vers leurs reflets visqueux d’eaux profondes ; ses bras se dépliaient, se nouaient à moi en tâtonnant dans le noir ; je sombrais avec elle dans l’eau plombée d’un étang triste, une pierre au cou.” p164
Orsenna et le Farghestan imaginés par Visionscarto (source : https://visionscarto.net/rivage-des-syrtes)

Pour patienter vous pourrez essayer d’identifier les cultures dont s’est inspiré l’auteur pour construire ses pays fictifs. Orsenna pourrait être italienne, d’abord par le nom des lieux et des personnages et ensuite pour la ressemblance entre les canaux de Marenna et ceux de Venise. Le Fargesthan ressemble quant à lui, à un pays oriental.

Pour les plus pointilleux ou les plus maniaques d’entre vous, je vous conseille de lire l’article du blog Visionscarto qui liste et analyse l’ensemble des références géographiques du roman : https://visionscarto.net/rivage-des-syrtes

Julien Gracq avant d’être écrivain a été un professeur d’histoire-géographie passionné et il l’est resté jusqu’à la retraite. Il n’acceptait pas le statut d’écrivain professionnel tout comme il refusa le prix Goncourt attribué pour Le rivage des Syrtes.
Quoiqu’il en soit, la passion de l’auteur pour l’histoire et la géographie transparaît, à mon sens, dans la description des paysages.

“Le sol, en s’aplanissant brusquement, tendait à notre rencontre de grandes steppes nues, que la route écorchait à peine, sous le soleil, d’un sillon plus cuisant ; le vent de la libre vitesse claquait à nos oreilles en ondes plus larges sur ces plaines battantes” p17

Cette passion a surement été une source d’inspiration pour donner vie à Orsenna et au Farghestan. Je vois dans ce melting-pot historique et géographique, une manière de diffuser un message universel, où chacun pourra se retrouver. Où chacun pourra s’interroger sur les absurdités de nos civilisations traitées par Gracq dans le roman : l’oligarchie, le totalitarisme, la rumeur, le besoin d’avoir un ennemi commun, la guerre, l’ennui des élites… Malheureusement, en 2017, cette allégorie sonne, toujours, pleinement juste.

Je vous propose, en toute simplicité, une ode symphonique comme ambiance musicale pour escorter votre lecture. Ses mouvements se marient très bien avec le rythme du roman, ses mélodies évoquent l’ambiance chevaleresque de la seigneurie d’Orsenna.
Elle a été composée en 1840 par Félicien David, au retour d’un voyage en Afrique du Nord. C’est l’une des premières oeuvres musicales orientalistes en France, elle pourrait être le témoin de la rencontre entre la seigneurie d’Orsenna et le Farghestan.

Et si, après cette écoute, vous ressentez l’appel du désert, je peux vous conseiller la lecture de Désert de Le Clézio !

Infos Pratiques :
Titre : Le rivage des syrtes 
Auteur : Julien Gracq
Date de première parution : 1951 
Editions : José Corti 
Nombre de pages : 322
Prix : 5 € sur Leboncoin 
Difficulté : Le mode transports en commun n’est pas conseillé. La lecture demande une certaine concentration.