Face à l’IA, en formation, la force de l’Intelligence Humaine repose sur l’humilité

Fin des années 90, quand on parlait du numérique pour la formation peu de gens y croyait. Aujourd’hui à écouter les discours, non seulement tout le monde y croit mais presque tout le monde affirme savoir comment faire.

Pourtant l’approche des nouvelles technologies tant dans la formation que dans le conseil nécessiterait une bien plus grande humilité. Le numérique étant systémique, il intervient sur toutes les composantes de notre environnement, de nos pratiques de nos savoirs faire…. Et dans ce sens il nous met dans une position instable.

Nous sortons de plusieurs décennies de programmation, de planification, de diffusion descendante, de recherche de la certitude, de processus qualité, de référencement… pour entrer dans un monde d’incertitude, difficilement prévisible, dans lequel l’aide des outils technologiques sera prépondérante. Mais la capacité à décider le sera tout autant: c’est-à-dire la capacité à choisir un chemin dans l’incertitude.

L’humilité devant le champ qui s’ouvre à nous c’est de reconnaître que les évolutions nous imposent une remise en cause permanente de nos manières de faire, de transmettre et d’apprendre.

Notre éducation cartésienne, nous a appris à faire évoluer les variables les unes après les autres sous peine de ne pas savoir détecter la cause d’une évolution. Mais dans un environnement systémique lorsque toutes les variables bougent simultanément, à chaque étape on est devant une équation nouvelle. Sa résolution, jamais achevée, va nous obliger à maîtriser tout autant la programmation que le réflexe.

Certes les outils mathématiques sont là pour nous aider à faire le tri, pour limiter le champ de l’incertitude. Le potentiel offert par la maîtrise croissante des algorithmes de calcul est immense : mais ce qui fera toujours la différence c’est la décision, la capacité à agir avant les autres, le moment où on donne le « go ».

Pour la formation, le fait que chaque personne ou chaque organisation soit impactées par la modification du temps, de l’espace, de la taille ou du changement d’état, induit une évolution drastique tant au regard des connaissances, que des comportements.

A ce que nous avions l’habitude de considérer comme l’ordre (partir de la connaissance pour aller jusqu’à la mise en pratique) se substitue l’ancien désordre… apprendre dans n’importe quel sens, et assembler au fur et à mesure du besoin comme on fait un puzzle.

On dépasse le champ des alternatives pédagogiques (qui ont pour la plupart une bonne centaine d’années…) pour entrer dans l’ère de l’assemblage : et là les notions de « pas de pré requis académique », individualisation, modularisation…, vont prendre toute leur importance. On sort de l’ère où on homogénéisait un public dans une formation, à celle où l’accompagnement se fera avec la même errance apparente, qu’une abeille butinant.

Les savoirs sont disponibles, et souvent nous serons confrontés à un apprenant qui connait la théorie mieux que son formateur, ou tel autre qui aura une meilleure pratique que lui…. Notre rôle doit se concentrer sur celui du « faire comprendre » : le cœur de notre métier va progressivement mais définitivement passer de l’apprendre au comprendre.

Comprendre un phénomène complexe ne se fait pas en approfondissant mais, au contraire, en s’élevant, en se mettant dans une situation où on voit le problème dans son ensemble. Résoudre une question précise, les outils techniques vont nous le permettre, tout comme la calculatrice nous épargne le besoin de calculer… mais nous devrons de plus en plus souvent faire comprendre le contexte dans lequel se pose la question.

Tout le temps que les technologies (tels que les MOOC) vont permettre de dégager pour accéder à la connaissance nous devons le mettre dans l’accompagnement.

Les publics vont être de plus en plus hétérogène : tous les positionnements individuels que les outils technologiques vont nous permettre de réaliser, nous devons les utiliser pour mieux guider chacun dans son chemin propre.

Nous étions derrière un pupitre, nous allons être au milieu d’eux. Notre rôle était de transmettre un savoir et de le transformer en compétence, il va être de favoriser l’augmentation de leur potentiel.

Plus personne ne peut posséder toute la connaissance, nous allons devoir partager, échanger coconstruire : tout ce que les outils vont nous permettre de mutualiser va nous être utile. Nous allons devoir apprendre à copier/coller et en faire un véritable savoir-faire, mais en mutualisant. Si le partage doit exister c’est pour qu’il bénéfice à tous et non, comme aujourd’hui, pour le plus grand profit de quelques uns.

Nous avions des personnes en formation et on leur délivrait, à l’issue, un certificat un diplôme… aujourd’hui cette sanction est peut être obsolète avant même d’être délivrée. Alors tout ce que les outils vont apporter pour nous permettre de suivre l’évolution de chacun, d’estimer ses besoins, de lui apporter les compléments nécessaires au bon moment, au bon endroit sous la bonne forme… nous sera utile.

Les outils technologiques déstabilisent notre environnement mais dans le même temps ils nous aident à les résoudre. Il nous faut comprendre que si nous entrons dans un univers mouvant, cette même technologie doit nous permettre de limiter notre zone d’incertitude, d’accroître notre efficience et notre réactivité, de sortir de nos sentiers battus pour aller vers des comportements autres. Mais les technologies ne sont pas les solutions, elles ne sont que le moyen de nous aider à accéder aux solutions.

Méfions-nous de ceux qui disent « je sais », soit ils n’ont rien compris à ce qui se passe, soit ils veulent nous amener dans un chemin prédéfini. On ne sait pas ce que demain sera : mais tant que nous nous rappellerons, avec humilité et simplicité, que nous accompagnons et formons des hommes et des femmes, tant que nous accepterons de sortir de nos champs de certitudes et tant que nous utiliserons les outils, même les plus modernes, dans le simple but de servir notre mission … alors l’intelligence humaine des formateurs a encore de longues années devant elle.