L’intelligence artificielle ne pourra pas briser les barricades dressées par des peuples en colère.

Depuis que l’intelligence artificielle est sublimée dans de nombreux discours, on a tendance à raccourcir le débat entre un hypothétique combat entre cette dernière et l’intelligence humaine. Il est surprenant de voir que l’on puisse collectivement croire que la technologie, aussi sophistiquée soit-elle, puisse entrer en conflit direct avec ses concepteurs. Dans des débats parallèles, nos sociétés s’interrogent sur le bien-fondé d’une économie qui accélère le gouffre entre ceux qui en bénéficient et ceux qui sont laissés pour compte.

Des causes multiples sont évoquées, mais dans toutes celles qui sont formulées, il y en a certaines qui semblent toujours évitées : sommes-nous dans une phase où un petit nombre d’acteurs est en train de s’emparer de l’économie globale ? Plutôt que l’intelligence artificielle, est-ce que le danger pour l’humanité ne repose pas sur l’appétit immodéré de certains acteurs ? Est-ce que, les technologies numériques, en lieu et place d’un immense progrès, ne sont-elles pas en passe de devenir une arme de domination, entre des mains peu soucieuses de l’enjeu collectif ?

Ce qui m’interroge le plus est que le fait de poser sans fard ces questions, de présenter une alternative, de chercher la controverse, est le plus souvent considéré comme un déni de la technologie. Au contraire, elles donnent aux acteurs responsables l’opportunité d’apporter des réponses citoyennes, de montrer la façon dont la technologie peut être utilisée, d’expliquer, de rassurer, d’accompagner. Dans le même mouvement, elles interpellent les responsables politiques sur la mise en place des protections et la construction des règles d’équité qui structurent les sociétés démocratiques.

Notre société numérique est en passe, si l’on n’y prend garde, de construire un modèle dans lequel un petit nombre d’individus s’approprierait le bien de tous en appauvrissant le plus grand nombre : qu’aurions-nous alors de plus que le modèle féodal ?

L’inquiétude, l’incompréhension, la crainte pour ses enfants… sont palpables sur le terrain : avec quelle légitimité nous permettrions-nous de répliquer « circulez il n’y a rien à voir » ? Le développement de ces technologies est un véritable enjeu social, une extraordinaire opportunité de rapprochement pour tous, un potentiel d’amélioration des conditions de vie de chacun. Mais pour cela, il faut que l’on soit dans une logique de patrimoine inclusif et non dans celle de l’enrichissement exclusif.

Les technologies de la dématérialisation posent frontalement le débat de l’équilibre entre les entreprises, dont le but est d’avoir des résultats, et celui des Nations dont l’objet est de mutualiser les ressources : c’est en partie le rôle de l’impôt que de permettre cette cohérence. Mais l’accroissement des profits de certains va de pair avec leurs recherches de ce qui est appelé pudiquement de l’optimisation fiscale. Posons frontalement ce débat : est-il normal que l’investissement collectif bénéficie à des acteurs qui s’exonèrent de la contribution fiscale dont les montants auraient pu être affectés aux enjeux collectifs, comme il se devrait dans une société démocratique ?

Il est logique de voir les citoyens se lever contre une injustice tout autant perçue que réelle. Personnellement, je ne pense pas que l’économie libérale soit à jeter aux orties mais je suis certain que l’opacité dans laquelle elle n’arrête pas de plonger la rend de moins en moins légitime. Comment faire accepter aux uns des efforts alors qu’ils voient tous les jours d’autres s’en extraire sans aucune logique, sans aucune transparence, sans aucune légitimité.

Faute d’avoir la main sur les acteurs économiques, la colère se reportera sur les Etats, faisant le jeu de ceux qui, au final, bénéficient de l’opacité qu’ils ont eux-mêmes créée. Cette distorsion entre l’enjeu privé et la nécessité démocratique n’est pas récente, ni uniquement liée au numérique, mais l’économie de cette dernière pose crûment les débats. Il serait irresponsable de ne pas y répondre, sinon la violence que l’on voit aujourd’hui dans les rues de nos villes ne sera que le triste début d’un long chemin d’incompréhension entre ceux qui possèdent indûment et ceux qui sont exclus du développement.

Il y a urgence à donner du sens au développement numérique, à remettre les citoyens au cœur du débat. Ceci est d’autant plus important qu’il est facile de faire croire que ces « nouvelles » technologies sont complexes : laisser se créer une société qui aurait des membres à même de comprendre et d’autres non, des membres qui auraient le droit de profiter des retombées économiques et d’autres non… est suicidaire pour la démocratie.

Franchement, n’est-il pas temps de poser clairement les enjeux, de considérer que l’avis de chacun est aussi important que celui de son voisin et d’avancer, à la vitesse nécessaire pour que les bénéfices de ces technologies profitent à tous ? Car devant des barricades, l’intelligence artificielle est inutile.

François-Xavier Marquis

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