Un territoire numérique se mesure moins à son nombre de startups qu’à l’appropriation de la technologie par ses habitants

On aurait tort de faire la moue devant les conclusions du rapport Villani, première étape dans la prise en compte réelle des enjeux. L’Etat joue son rôle en donnant des règles, en cherchant à sécuriser et à organiser : les appuis financiers annoncés par le chef de l’Etat sont, dans ce sens, une véritable ouverture pour ceux qui s’impliquent dans le déploiement des technologies de pointe.

Mais il serait incomplet de se limiter à cette partie de l’analyse en oubliant l’enjeu sociétal.

Le rapport Villani en reposant sur « l’Intelligence Artificielle » répond à la nécessité d’une offre nationale compétitive en cohérence avec les enjeux internationaux et réaffirme les règles d’usage d’une société démocratique dans un monde dématérialisé. Si ce travail aborde de vrais sujets d’actualité, elle ne concerne, en réalité, qu’une partie très faible de la population de notre pays.

Quel que soit la réponse apportée aux enjeux technologiques de pointe, il serait faux de penser qu’il couvre l’intégralité de la question posée à nos sociétés : en particulier, celle de la résorption du grand écart auquel on assiste au sein de la population et des entreprises dans l’appropriation des technologies, de leurs usages, de leurs forces et de leurs faiblesses.

A ne gérer nos développements que dans une logique « du meilleur », on perd souvent de vue que la capacité d’une communauté à faire sien l’usage des technologies est tout aussi important. S’il faut être présent dans la compétition internationale, il faut aussi maintenir le « vivre ensemble » ciment de toute société.

Avec sa rapidité, le numérique accélère l’écart et le risque d’incompréhension entre ceux qui développent et ceux qui sont susceptibles d’utiliser.

On constate sur le terrain que de plus en plus d’interlocuteurs ne se reconnaissent pas dans les technologies de la dématérialisation et que ce nombre s’accroit au fur et à mesure que les applications nouvelles déferlent sans se soucier des besoins, des attentes, voire de l’intérêt pour l’usager. Le sentiment de méfiance, de crainte, vis-à-vis des développements est renforcé par l’apparition de coûts nouveaux, directs ou indirects, qui se dévoilent au fil du temps.

Dans les familles, les réserves ou les rejets reposent principalement sur le fait que les parents (ou les enseignants) ne disposent pas des outils nécessaires pour accompagner leurs enfants.

Pour les entreprises, l’intégration des modifications comportementales des collaborateurs ou des partenaires, l’utilisation de nouveaux outils d’aide à la décision, les nouvelles règles de management… ne sont pas intégrées faute d’avoir du temps entre deux nouveautés.

Les entreprises vivent de plus en plus mal la distorsion de concurrence. Les startups ont pour vocation à concurrencer des circuits traditionnels, mais dans le cas du numérique, elles ne sont pas soumises aux mêmes règles. Ainsi on voit des services de location de matériels, d’appartements, d’outils… naitre numériquement en totale distorsion avec les contraintes imposées aux entreprises existantes. Ceci se voit sur deux plans : d’une part, pour les créateurs des plateformes, les aides au démarrage (10 fois supérieures pour les startups), la tolérance de l’économie de l’endettement donnent un avantage compétitif artificiel à ces dernières, et d’autre part, les utilisateurs de ces plateformes, lorsque ce sont des particuliers, ne respectent que très rarement les règles fiscales (ventes sans TVA) ou les obligations déclaration des chiffres d’affaires.

Le gouvernement en appuyant les technologies de pointe va permettre une entrée plus forte de l’offre nationale dans une compétition internationale mais en parallèle risque fort de déstabiliser une économie existante. Les technologies ont de tout temps provoqué des changements d’acteurs : c’est normal et sain. Elles contribuent au renouvellement des services et à l’émergence de pratiques nouvelles. Mais si ce sont les modalités d’accompagnement mises en œuvre par l’Etat qui favorisent la création de nouvelles entreprises, ce sont aussi elles qui provoquent les bouleversements : cela pose question d’autant que la nouvelle génération d’entreprises est infiniment moins créatrice d’emploi que la précédente.

Si on y prend garde cela se traduira par un soutien économique au profit d’un petit nombre et au détriment d’une immense majorité : or, les divergences d’intérêt ont toujours été la source des grandes ruptures sociétales.

De façon tout aussi prioritaire que l’enjeu de l’Intelligence Artificielle il est urgent que le gouvernement s’empare de celui de la rupture numérique, par la sensibilisation, l’information et la formation. Notre société ne sera une démocratie numérique, pas tant par ses startups que par l’appropriation de ses enjeux par les citoyens. Par la formation et l’information on peut éviter la rupture : accroitre la culture technologique est un enjeu de nos démocraties.