“Pas de photos, s’il vous plaît”

Petites réflexions sur la Nuit Debout, la méfiance vis-à-vis des photojournalistes, le rassemblement sur un lieu public, et le poker (parce que j’ai appris à y jouer il n’y a pas longtemps).


Tout a commencé par une barrière, et par une affiche, définissant le périmètre d’une des commissions de la Nuit Debout : “pas de photos”. Comme journaliste, et comme membre du service photo d’un média d’informations, l’injonction m’avait laissé perplexe.

L‘action se déroule place de la République, à Paris, en plein jour, lors d’une réunion de la commission féministe.

De nombreuses personnes, rassemblées publiquement pour exprimer des idées, et pour débattre, profitant de leur droit de se rassembler et de manifester, semblent oublier qu’elles sont sur la voie publique. Leur présence, est, par définition, “publique”, et les photographier, ici et maintenant, est un risque qu’elle prennent. Car les photojournalistes revendiquent le “droit” de les photographier.

Une telle requête ressemble, pour un journaliste, à une entrave à un droit, celui d’informer. Et toute entrave à ce droit nous paraît toujours suspecte.

L’injonction ne semble pas, d’ailleurs, faire l’unanimité au sein du mouvement. Le blog “La Gazette Debout” objecte d’ailleurs :

La place de la République est un espace publique. Au-delà de privatiser quelques mètres carrés, cette injonction est une atteinte à la liberté d’expression et d’information.

“Robespierre”

La réclamation n’a pas manqué de faire réagir de nombreux journalistes et photographes, et a suscité de vifs débats, notamment sur Facebook, où les images, interdites par la commission, ont commencé à circuler, comme un pied de nez faite à l’interdiction, pointée du doigt comme indue, et dérisoire. Certains photographes ont même réagi violemment, citant Robespierre, les “heures sombres de notre histoire” (cette seule expression mériterait une thèse en sémiologie) ou même le fascisme…

En passant, je me demande, si cette méfiance vis-à-vis des photographes lors d’une manifestation n’est pas une lointaine héritière de l’affaire dite de “La Marianne de 1968”. L’image, publiée par Paris Match et par Life magazine, avait été réalisée par Jean-Pierre Rey. Elle montre une jeune femme, drapeau à la main, dans une rue de Paris, justifiant le surnom de l’image. Mais la jeune femme, Caroline de Bendern, fut déshéritée après que sa famille a découvert ses affinités politique. Le contexte est certes très différent. Mais la jeune femme, qui a attaqué le photographe en justice, a perdu.

Respect

En repartageant ce post du photographe Alain Keler, j’ai vu se lancer un vif débat dans le fil des commentaires. Les notifications pleuvaient.

Ce même débat a poussé André Gunthert a publié sur son blog un post, spécifiquement consacré à cette histoire, croisant la nécessité de ne pas photographier avec la nécessité de la non-mixité de cette réunion.

[Pour ma part, les deux sujet sont articulés, mais différents. La non-mixité est un sujet en soit, l’absence de photographies en est un autre, et je ne suis pas certain que c’est à cause d’une hypothétique “masculinité du regard” que la commission refuse de se faire photographier.]

Une première question est posée par un des mes contacts :

“Pourquoi ne pas respecter ce groupe et sa demande, c’est si compliqué que cela ?”

Effectivement ça l’air simple. Et pourtant, ne pas les photographier, c’est d’abord se priver d’une information, celle de la présence même de ces personnes. Ne pas les photographier, c’est aussi se priver d’une partie d’une commande passée par un journal, ou se priver d’une image qui peut susciter l’intérêt d’un service photo, ou d’un lecteur. Car oui, un photographe pense aussi au fait qu’il doit respecter une commande qui lui a été passée. Et dans certains cas, où il n’est pas en commande, il doit penser aux images qu’il pourra vendre. C’est aussi ce qui fait que photojournaliste est un profession, dont on vit.

Et puis, réclamer de ne pas être vu peut également sembler contradictoire, vis-à-vis de la nature même d'un mouvement qui se dit « démocratique».

Enfin, respecter la demande de ce groupe, c’est, d’une certaine manière, prendre en sympathie cette requête, et c’est, de fait, adhérer au mouvement. En tant que journaliste, cela implique de réduire la distance qui nous sépare d’un sujet qu’on couvre.

Sources ouvertes

Et d’abord, pourquoi vouloir se cacher ? Un autre de mes contacts me donne une partie de la réponse :

Si on considère par exemple que la police, à Notre Dame des Landes, utilisait les clichés des photojournalistes pour identifier les activistes, n’y a t’il pas des cas où cette demande peut être légitime ?

Cette remarque soulève la question des sources de renseignement “ouvertes” utilisées par les service de sécurité. Mais, face au risque de fournir des renseignements à la police, doit-on se priver de prendre une image ? Opérant cette autocensure, on admettrait une forme larvée de collaboration entre journalistes et forces de l’ordre.

Les journalistes deviendraient les complices d’une surveillance permanente. Même si, en plein Paris, en plein État d’urgence, la police n’a sans doute pas besoin des photos de presse pour savoir qui fait quoi.

Et puis, une solution s’est dessinée, au loin.

D’une part, des images existent, malgré cette interdiction. Ce n’est donc pas parce qu’il est écrit “pas de photos” qu’il est interdit de prendre des photos. Etant sur la place publique, de nombreux photographes ont passé outre cette requête, qu’ils ont considéré comme illégitime dans la rue, se référant au droit comme règle à suivre, sans doute en devant affronter l’agressivité de nombreuses personnes sur place.

Et puis, il ne faut pas oublier que le fait de réclamer de ne pas prendre de photos est une information en soi.

D’autre part, on peut se demander si les visages, et donc les identités de celles et ceux qui refuse d’être photographier est-il encore une information qui fait sens ?

Où est-ce leur seule présence qui constitue un fait ?

Présence et coup de poker

Leur présence, anonyme, est possible, sans pour autant se priver de photos : il fait alors tenter d’exclure les visages, ou de faire en sorte qu’ils soient naturellement impossible à identifier. Le cadrage, le jeu entre net et flou. C’est un choix que l’on peut faire, qui brave l’interdiction de “montrer” tout en respectant la volonté de certaines personnes, qui souhaitent ne pas être visibles.

Mais surtout, être il faut se rappeler qu’être pris en photo reste une opération par laquelle on “risque” quelque chose. La photographie est une forme de pari entre son propre corps et sa vie sociale. On peut tout mettre sur la table, on peut bluffer, ou le peur se coucher. Comme au poker.

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