À en chialer

Même au milieu de l’openspace, cette faille de non sens ne se referme pas. Il voit la tragédie se rejouer. Et son coeur se serre.

Au milieu des cris d’enfants, la sonnerie de l’école retentit, prélude au silence qui s’ensuit. Ça y est. Les petits humains se sont tus. Et le vrombissement d’un avion finit de le rappeler à l’instant présent. Il revient progressivement à lui-même. Assis au milieu de l’open space, il réouvre les yeux. Combien de temps cela a-t-il duré ?

En secouant légèrement la tête, il espère chasser les dernières images : une réplique parfaite de la table du petit-déjeuner. Une réplique parfaite de sa mère qui lutte avec la nourriture. La scène se rejoue encore. Et encore. Et encore. Au milieu de l’espace de travail gris et clair.

Il disait volontiers : “Elle a le régime alimentaire d’une mannequin russe”. Il osait dire ça comme ça. Une façon de rendre la situation encore un peu supportable.

Faire de l’humour, c’est parfois réaffirmer qu’on est vivant. Malgré tout.

Elle ne mange presque plus. Manger est une lutte. Boire aussi. C’est vital et c’est la guerre. La guerre de la cuillère pour entrer dans sa bouche. La guerre de sa langue qui ne bouge plus. La guerre pour avaler et ne pas recracher, pour avaler vraiment sans régurgiter. C’est la guerre jusqu’à la nausée. C’est la guerre à en chialer.

Au milieu de l’open space, il a envie de chialer. Comme un bébé. Mais on ne fait pas cela. On n’envahit pas l’espace subtil avec sa tristesse et sa trouille de la mort. Les larmes ne sortent pas. Il ne lit pas ses mails. Il ne travaille pas sur cette note tricotée des mots objectifs, stratégie, moyens, contrôle, résultats… Dans la tempête plus rien ne s’organise.

Les mots objectifs, stratégie, moyens, contrôle, résultats se liquéfient dans le non sens.

Jambes molles. Tout le poids remonte : son coeur enfle et comprime le reste. Dans cette grande ruche corporate, il n’est pas à sa place. Sa guerre n’est pas ici. Enfin, ce n’est pas sa guerre. Il est témoin, et c’est ainsi, impuissant face aux batailles quotidiennes qu’elle mène de toute son énergie viking. Malgré la finesse de sa peau, la maigreur de ses jambes, de ses bras. Son corps devenu si petit. Elle guerroie le regard fier.

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