Moi, Simon, 13 ans, pervers narcissique,
géo-escamoteur


C’était une routine incertaine, à laquelle Simon se pliait lorsque les journées s’ennuyaient. Il s’agissait d’abord de dénicher le lieu du crime. Lacs, étangs et rivières faisaient partie de ses favoris : Simon y avait fait ses premières armes. Monts et collines étaient ensuite venues s’ajouter à la longue liste de ses facéties, tant et si bien que seules les forêts restaient à ce jour un terrain de jeu dont il se refusait l’attrait. Le choix du jour, sûrement régi par une flemme aigue, s’était porté sur l’un des trois lacs Kouïto — trois lacs contigus dont Barnabé avait parlé hier matin à la récré. Le plus petit ferait l’affaire : avec sa forme allongée qui ne semblait rien évoquer, personne ne le regretterait.

Du moins, c’était ce que Simon croyait à chaque fois naïvement — ou feignait de s’en étonner. Tout le plaisir du jeu venait de la panique qui s’emparait de ces humains une fois l’objet du désir avalé. C’était toujours la même rengaine, mais jamais Simon ne s’en était vraiment lassé. D’abord, les riverains, dont les rictus de stupeur n’avaient d’égal que les torrents de larmes qu’ils finissaient par déverser. Ensuite les autorités, qui ne pouvaient rien faire de plus que de se joindre à l’assemblée des orfraies, constatant la disparition du lac à grands renforts de paperasse inutile. Les informations remontaient alors jusqu’au plus haut sommet, et Simon observait cette agitation avec une empathie presque sincère.

Certains hiérarques, une fois mis au courant, tombaient littéralement des nues à l’idée qu’un de leurs précieux lacs ait disparu. D’autres au contraire préféraient vite se résigner, souvent parce qu’ils connaissaient le destin des ces lacs ingérés et qui jamais ne revenaient. Simon avait même reconnu, au détour d’une réunion de crise se tenant à Petrozavodsk, un ministre qu’il avait malmené il y a quelques années de cela. C’était à Perm, déjà pour une histoire d’étendue d’eau subtilisée ; le pauvre avait sûrement été muté… Il n’en fallait pas plus pour que Simon divague, en arrive même à culpabiliser. L’idée de restituer le lac lui avait plusieurs fois traversé l’esprit, mais il s’était à chaque fois ravisé : imaginez sa réaction si jamais Barnabé l’apprenait ! Pour Kouïto comme pour les autres, Simon était revenu à la raison : on ne rend pas ce que l’on a pris.

D’autant que le meilleur moment allait poindre, et que pour rien au monde Simon n’aurait voulu rater ça. La chevauchée des topographes accourait en effet, venus des plus grandes villes avoisinantes, et avec elle ses certitudes une nouvelle fois ébranlées. Instruments de mesure en main, ils venaient constater l’absence : on leur avait sûrement soufflé, là-haut, de ne pas ébruiter l’affaire. Ils s’exécutaient docilement, effaçant de leurs cartes le lac qui était là il y a encore un claquement de doigt. Simon riait de les voir s’échiner, gommer des siècles de travail sans même s’en offusquer. Les cartes nouvelles étaient ensuite numérisées, et les traces du passé définitivement enterrées. Pour Simon, la journée se terminait ainsi, heureux de son fait d’armes, dont il pourrait crâner demain matin à la récré. Cela avait parfois du bon, d’être le dieu mangeur de cartes.