4 septembre 1870 : et Paris créa la République
Été 1870. La guerre gronde. Les Français souffrent et se souviennent que, depuis la Révolution, la République nait toujours dans la douleur. En 1792, elle a provoqué la Terreur. En 1848, elle s’est faite dans le sang des Journées de Juin avant de s’éteindre dans la violence d’une insurrection abominablement réprimée.
Le préambule au 4 septembre 1870, c’est l’histoire d’une débâcle. Et une débâcle historique.
Les aspirations hégémoniques de Bismarck ont conduit la France à déclarer la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870, dans un enthousiasme collectif. Gambetta lui-même ne mâche pas ses mots : « quelle pile nous allons leur foutre ». Le peuple, à Paris comme ailleurs, ne doute pas de son succès.
Mais le 19 août, l’armée française, qui ne manquait pas de bravoure mais de tout le reste – d’hommes, de stratégie et de préparation – est encerclée à Metz. Mac-Mahon mobilise à Châlons-sur-Marne ce qui nous reste de soldats et marche vers Sedan où Napoléon III est en grande difficulté. Ce sera une déroute. Le 1er septembre, l’Empereur fait porter une lettre à Guillaume Ier : « Monsieur mon frère, n’ayant pu mourir à la tête de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté ». Le 2 septembre, il capitule et se constitue prisonnier.
Le lendemain, les députés apprennent la nouvelle. Les Républicains implorent l’Orléaniste Adolphe Thiers de créer un « Comité de défense nationale provisoire ». Lui seul peut unir la nation représentée, pensent-ils. Mais il refuse.
En début de soirée, la nouvelle se répand dans la capitale et plonge les Parisiennes et les Parisiens dans la stupéfaction. Les voilà orphelins des promesses d’une victoire assurée que leurs gouvernants n’ont cessé de marteler des semaines durant.
Nos sentiments, aussi, sont soumis à l’implacable loi de la gravité. Imaginons un instant de quelle hauteur ont pu chuter les espoirs des Français, des Parisiens ces jours-là : la France est défaite. Mais ce n’est pas tout, la France n’a plus d’armée. Mais ce n’est pas fini, son Empereur s’est rendu à l’ennemi.
Le pays est au bord du gouffre. Paris est sans défense. L’Empereur fait figure de traître. Alors, une nouvelle fois, les Parisiens descendent dans la rue.
Après 1789, après 1830, après 1848, il y aura 1870. Dans la cité des révolutions, l’heure est encore venue pour les Hommes de se réinventer. Un observateur attentif de son histoire pensera que Paris est inconciliable avec le calme et que ses habitants tireront toujours prétexte pour vaquer dans ses rues plutôt que demeurer dans leur foyer. Il aura raison. Mais cette fois, la révolution se fera sans blessés, sans morts, et sous le soleil.
Tout le monde s’affaire. Les badauds s’improvisent orateurs. Sur les Grands Boulevards jusqu’à la Bastille, la gauche organise une manifestation. Partout, on crie à la déchéance de Napoléon III. Paris devient l’expression de la terrible colère d’un peuple qui se sent trahi par un Empereur qu’il s’était jusque-là abstenu d’éconduire. Les pas de la foule qui frappent les pavés résonnent en écho avec le fracas de ces réalités froides et funestes qui s’abattent sur le visage de ceux qui ont espéré.
La nuit tombe et le peuple de Paris marche maintenant sur le Palais Bourbon où siège le Corps législatif réunit en urgence. Les députés débutent la séance à minuit. Une heure trente plus tard, ils quittent le Palais Bourbon sans avoir ni déchu l’Empereur ni formé un nouveau gouvernement. Les manifestants réunis place de la Concorde se dispersent. Fait marquant : ils ne se préoccupent plus de l’Impératrice. Dans leur esprit, il n’est déjà plus question d’Empire.
Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1870, Paris dort dans le calme. Et à moins de 300 kilomètres, un exilé rêve de Paris, de « Paris en son atome ». Il dort loin de la ville qui fut son berceau. Hors du pays dont il s’est séparé dix-neuf ans plus tôt et dont il est encore aujourd’hui l’un des plus grands ambassadeurs. Mais même dans le sommeil, son corps devait dans ces instants frémir d’impatience, comme tremblent les métaux qu’on éloigne d’un champ magnétique. Voir Paris, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, c’est bien cela : se rendre captif de son magnétisme. C’est se créer un nouvel épicentre.
Ce matin du 4 septembre, Paris se réveille sans savoir qui, ni où, il est. Sans même se douter qu’il est à un tournant de l’histoire. Que les Parisiens vont franchir, pour le pays, le grand Rubicon de son histoire. Que 1870 finira ce que 1789 a commencé ; ce que 1793 a pour partie mis en péril ; ce que 1848 n’a pas su créer : la République.
Les Parisiens sont en Concorde : ouvriers et bourgeois, se dirigent vers le Palais Bourbon, dans un enthousiasme sans précédent. On marche, on se bouscule, puis on crie « Vive la République ! ».
La République, encore. La République, bien sûr. Le peuple ne voulait plus de l’Empereur. Il ne voulait plus mettre son destin entre les mains d’un seul homme, mais le projeter dans l’azur d’un idéal.
Devant le Palais Bourbon, la foule s’impatiente.
Dans l’hémicycle, Gambetta tente de calmer le public, de plus en plus bruyant dans ses gradins, mais il est interrompu : « Pas de discours, la déchéance ! », lui hurle le peuple de Paris, avant d’ajouter, comme on souffle la bonne réponse au camarade en difficulté : « Vive la République ! ». Gambetta parle. Il est acclamé. La motion prononçant la constitution d’un gouvernement d’union nationale est sur le point d’être adoptée. Puis un bruit sourd. Puissant. Inattendu.
La porte d’entrée de l’hémicycle vole en éclats.
Le son d’une porte que l’on fracasse, c’est le refrain de la liberté. Le 4 septembre 1870, il semble chanté à l’unisson par le peuple de Paris qui envahit les travées du Corps législatif.
Gambetta prend la parole : « Nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France ». Selon les sténographes qui ont assisté à la séance, le tumulte des Parisiens présents dans la salle est alors « indescriptible ». Mais Gambetta et Favre savent que laisser le peuple livré à lui-même dans les enceintes du Palais Bourbon, c’est perdre le contrôle de la situation et donc mettre en péril l’avenir de la France. Pour éviter le sang, il leur faut prendre en main la foule. Il faut la République pour éviter l’anarchie. Ils invitent les Parisiens à se rendre devant l’Hôtel de Ville.
Après s’être réuni devant la nation, le peuple se réunira devant Paris.
Gambetta s’y rend par la rive gauche. Favre par la rive droite. Ce jour-là, tous les chemins mènent à la République. Gambetta y proclame : « Le peuple a devancé la Chambre qui hésitait. Pour sauver la Patrie en danger, il a demandé la République : elle est proclamée, et cette révolution est faite au nom du droit et du salut public ». Il ajoute : « Citoyens, veillez sur la cité qui vous est confiée ».
C’en est fait : la France a son régime. Le gouvernement sera constitué des députés élus à Paris. Ils s’appellent Jules Favre, Emmanuel Arago, Léon Gambetta, Garnier-Pagès, Eugène Pelletan, Ernest Picard, Jules Simon et Henri Rochefort. Ils sont aujourd’hui les noms de Paris. De nos rues, de nos statues. Ils sont notre mémoire collective.
Les Parisiennes et les Parisiens, quelles que soient leurs origines, portent en eux l’embrasement permanent de nos aïeux. Une envie de mieux. De bien commun. L’âme de Paris est un volcan qui tient le sommeil pour une absurdité.
Le 4 septembre 1870, on édifia la liberté, comme on érige un monument.
Ainsi devait naître, pour de bon, la République. Loin du sang. Par besoin. Parce que la France ne pouvait grandir autrement. Comme si l’histoire était venue murmurer au creux de notre nation que la République était à la fois une nécessité et une concorde.
La troisième révolution du XIXe siècle fut la bonne.
Cet avènement provoque aussi le retour du plus illustre des Parisiens.
Le 5 septembre au soir, un train entre en Gare du Nord. Sur le quai, Victor Hugo pose le pied sur le sol français, dix-neuf ans après son départ en exil.
Après la Belgique, après Jersey, après Guernesey, Paris, enfin. Celui qui croyait tant en la grandeur du pays, et en la noblesse d’âme vers laquelle devaient tendre ses citoyens, était de retour parmi ses semblables.
Devant la foule venue l’acclamer, il adressera une courte allocution. Ou, plutôt, une déclaration d’amour : « Paris triomphera, parce qu’il représente l’idée humaine et parce qu’il représente l’instinct populaire ».
Il conclura quelques instants plus tard par ces mots, qui sont notre grande prière républicaine : « Etouffez toutes les haines, éloignez tous les ressentiments, soyez unis, vous serez invincibles. Serrons-nous tous autour de la République en face de l’invasion, et soyons frères. Nous vaincrons. C’est par la fraternité qu’on sauve la liberté ».
Cent-quarante-huit ans plus tard, ces mots résonnent encore. Comme le régime qui fut instauré un jour plus tôt, ils ont procédé d’une nécessité. Ils doivent demeurer à la fois notre cap et notre discipline.
Vive la République. Vive Paris.
