Software Is Eating Our Lives

En 2011, Marc Andreessen publie son article canonique “Why Software Is Eating The World” annonçant que le digital ne va pas se contenter de changer la façon dont nous communiquons mais que de nouvelles startups se créent et se créeront dans tous les secteurs pour s’attaquer à leur digitalisation. Aujourd’hui, c’est notre vie qui est la proie de la digitalisation.

La confrontation entre les taxis et Uber avec le lancement de son nouveau service UberPop dans deux nouvelles villes en France (Marseille et Nantes) semble donner raison à Marc Andreessen. Les vielles industries meurent dans un dernier râle sous le coup de grâce du digital : Uber et les taxis, AirBnB et les hôtels, Blablacar et le train, …

Mais ce que l’on se représente comme une simple évolution de secteurs vieillissant, dans un mouvement schumpétérien de destruction créatrice, repose moins sur de nouveaux besoins économiques à satisfaire que sur une rationalisation continue de nos vies. Uber n’existerait pas sans le travail à la demande, AirBnB sans les appartements vacants, Blablacar sans les trajets professionnels. La digitalisation n’innove pas du côté de la demande par la création de nouveaux marchés, mais du côté de l’offre, en transformant les utilisateurs en producteurs.

Le digital fait apparaitre de nouveaux arbitrages

L’entrepreneur est un arbitragiste : une personne qui crée un profit de situation en exploitant un écart de prix dû à la non transparence de l’information. Seul Uber connait l’ensemble des localisations des utilisateurs et des chauffeurs, lui permettant d’optimiser les trajets entre votre disposition à payer pour rentrer chez vous et le coût de la course reversé au chauffeur. Les données sont ainsi rapidement devenues le nerf de la guerre du digital, comme le montre un rapide état des lieux des dernières plus grandes réussites parmi les “unicorns”.

Ces startups dépassant une valorisation d’un milliard de dollars le sont devenues sur des marchés historiquement où l’appariement entre l’offre et la demande se faisait de gré-à-gré : la location de mon appartement à l’ami d’un ami, ou encore mon trajet de retour en auto-stop. Le digital, en se reposant sur une collecte massive des données rendues disponibles, a permis la création paradoxale de marchés efficients sur lesquels l’information est quasi-parfaite (toutes les offres et demandes sont connues), permettant de connecter directement la meilleure offre à une demande donnée, mais sans transparence car l’information n’est détenue que par un seul acteur.

“Il n’y a pas de vide avec le digital, seulement du disponible”

Ce fut le constat des créateurs d’Airbnb. Une conférence importante ayant lieu dans leur ville, tous les hôtels affichent complet sous l’afflux d’une demande anormalement grande. Ils décident alors de mettre en location à la nuit les chambres vides de leur appartement en offrant les mêmes services qu’un hôtel (draps propres et petits déjeuners) aux malheureux retardataires qui souhaitent assister à la conférence sans avoir préalablement réservé une chambre d’hôtel. D’un arbitrage — ma chambre est libre et une personne cherche un logement pour la nuit — Brian Chesky, Joe Gebbia et Nathan Blecharczyk ont créé une entreprise valorisée plus d’une dizaine de milliards de dollars. Pourquoi continuer à construire des hôtels quand des particuliers laissent leurs logements vides sur des courtes durées … il n’y a pas de vide avec le digital, seulement du disponible.

De la même façon, UberPop profite de l’arbitrage entre la personne qui souhaite se déplacer dans la ville et votre temps libre que vous pouvez mettre … à profit, en devenant chauffeur à temps partiel. Une fois le marché identifié, ces startups peuvent engranger des profits colossaux car, ne produisant rien, les coûts sont extrêmement faibles à mettre en place une marketplace faisant la relation avec une offre disponible (votre/leur appartement vide) et une demande (leurs/vos vacances). La force de la digitalisation réside dans sa réponse à l’une des hypothèses la plus forte de la concurrence pure et parfaite : l’atomisation de la demande et de l’offre sur un marché unique. Les nouvelles plateformes créées sur ce format connectent ainsi toute les demandes autour du monde avec toutes les offres disponibles, sur des marchés “bifaces” (avec les problématiques soulevées par le rapport Colin-Colin de 2013 sur la fiscalité du numérique).

L’effet d’aubaine de l’économie du partage

Alors qu’auparavant il nous semblait normal de prendre notre voiture en vacances, avec deux places à l’arrière vides, en n’oubliant pas de couper le courant de notre appartement, vide lui aussi, aujourd’hui la banquette arrière sera comblée par deux covoit’ et votre appartement du 3ème arrondissement fera les beaux jours d’un couple russe en lune de miel. Nous profitons des aubaines financières offertes par Airbnb et Blablacar. S’ils n’existaient pas vous n’y penseriez pas.

Selon les chiffres du Wall Street Journal, 65 000 personnes ont résidé dans le Marais durant l’été 2014 en louant sur Airbnb.

Le digital a cette vertu de nous offrir de nouvelles sources de revenus sans réellement modifier notre vie courante. Dans tous les cas, vous seriez partis en vacances, que votre appartement soit vide ou loué. Mais il serait idiot de refuser un revenu supplémentaire. Dans “Zero Marginal Cost Society”, le prospectiviste Jeremy Rifkin annonce l’avènement de l’économie du partage faisant de chacun un consommateur et un producteur des biens et services disponibles, nous produisons des services à un coût marginal nul (ça ne me coûte pas plus cher de prendre une personne supplémentaire sur mon trajet) devant à terme être vendu à un prix lui aussi nul.

“Pour faire fortune, regardez ce que chacun possède et donnez lui la possibilité de le louer”

Ainsi, tout ce que nous possédons devient une offre potentielle, sous peu qu’une marketplace soit créée pour provoquer l’échange. Jusqu’à notre temps libre, comme le démontre Amazon Mechanical Turk. L’économie capitaliste moderne repose sur des besoins que l’on cherche à satisfaire, sur l’envie de posséder ce que l’on n’a pas et ce que l’autre détient. Il est donc normal que le digital, en rendant par ailleurs plus visibles ces envies, mette en relation des besoins à satisfaire (mon désir d’aller à New York) avec des possessions (le logement d’un New Yorkais). Pour faire fortune, regardez ce que chacun possède et donnez lui la possibilité de le louer sur une plateforme “collaborative”.

L’oppression du coût d’opportunité

Etant ce qu’on peut appeler un digital enthusiast, je crois que la technologie peut rendre notre vie meilleure, diminuer la misère en satisfaisant plus de besoins d’un plus grand nombre de personnes, sans diminuer le bonheur d’une minorité (le contraire de “prendre aux riches pour donner aux pauvres”). Cependant, la tendance montre que nous subissons ces dernières innovations. Ce ne sont pas les ondes de nos iPhones qui sont dangereuses pour notre santé, mais nous-mêmes qui vendons chaque partie de notre vie. Nous sommes nos propres ennemis, et ce n’est pas notre inconscient qui est cette fois en cause mais bien notre rationalité toujours plus omniprésente.

“Nous devenons des irrationnels de la rationalité”

Il y a un souci d’optimisation qui nous anime, de ne pas perdre une opportunité. C’est ce que les économistes appellent un coût d’opportunité : une opportunité financière non saisie coûte ce qu’elle aurait pu rapporter. Or la digitalisation entraine un accroissement exponentiel des opportunités qui se présentent. Et celles-ci ne sont pas que financières, elles peuvent aussi toucher à l’affect, avec Tinder ou d’autres applications de rencontres. Aujourd’hui, rester en couple comporte un coût d’opportunité beaucoup plus important qu’auparavant car en quelques sweeps vous êtes mis en relation avec une dizaine d’inconnus, à moins de 500 mètres de vous, qui veulent vous rencontrer. Or la liberté ne se mesure pas au nombre de choix possibles mais au processus qui amène au choix. Sous l’apparence d’une plus grande liberté, nous sommes aujourd’hui soumis à toujours plus de choix. Nous devenons des irrationnels de la rationalité, cherchant à optimiser ce que nous possédons, notre temps, notre vie.

Ce que les grecs de l’antiquité appelaient contemplation, nous l’appelons péjorativement aujourd’hui procrastination. Pourtant, le niveau de progrès technique que nous avons atteint devrait amener à diminuer le temps de travail et nous libérer ainsi du temps de loisirs. Or nous sommes devenus des gestionnaires de notre temps libre. Il n’y a plus le hasard d’une rencontre en s’arrêtant au bord de la route pour prendre un auto-stoppeur, mais une relation financière entre un passager et un chauffeur souhaitant diminuer la charge d’une place vide. L’improvisation d’un séjour chez un ami d’enfance sans lui demander au préalable s’il ne loue pas sa chambre. Au lieu de rentrer chez soi lire, autant gagner 15 euros supplémentaires ce soir en faisant chauffeur privé durant deux heures.

L’automatisation et la fin du partage

Pour paraphraser Marc Andreessen, software is eating our lives. Beaucoup a déjà été écrit sur l’omniprésence des nouvelles technologies dans notre vie, avec les smartphones, les tablettes, ou encore les objets connectés, mais nous sommes alors vus comme des consommateurs abrutis par le progrès. La bonne nouvelle c’est que nous sommes les acteurs de notre vie (ou les consomm’acteurs pour les marketeux), et que nous avons aujourd’hui la possibilité, plus que jamais, de contrôler notre destin car le digital accroit le champ des possibles. La mauvaise nouvelle est que nous devenons nos propres exploitants dans notre course effrénée à l’optimisation.

La Google Car fonctionnant sans chauffeur.

Une prédiction en guise de conclusion : ça ne durera pas. Pendant que vous êtes en train de conduire votre voiture, Uber apprend à optimiser les trajets et vous remplacera par une voiture sans chauffeur. Les tâches que nous sommes aujourd’hui en train de vendre, les services que nous rendons seront automatisés. Nous n’aurons bientôt plus rien à vendre, et notamment notre force de travail, car des robots le feront à notre place. L’enjeu futur auquel devront répondre les entrepreneurs de demain est : comment donner du sens à une vie d’oisiveté ? Car si aujourd’hui encore on préfère “perdre sa vie à la gagner” cela dénote plus d’une peur du vide que nous cherchons à combler que d’un progrès social vers l’épanouissement individuel.

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