Voyage au pays des sexistes et homophobes

Avec ma femme, nous ne sommes pas des militants conscients et actifs de l’égalité entre les genres. A la maison, c’est moi qui bricole et qui m’occupe des travaux extérieurs, et c’est elle qui fait à manger et qui fait la lessive. Mais c’est aussi moi qui fait le ménage, et elle qui s’occupe d’aller regonfler les pneus ou d’aller discuter avec le garagiste. On ne s’est pas reparti les tâches en fonction de nos genres, mais en fonction de ce qu’on aimait ou détestait faire. Et pour être honnête, elle en fait plus que moi., comme dans la plupart des foyers.

Quand nous avons eu notre fils, on ne s’est pas posé la question de qui devait s’occuper de quoi. On lui a tous les deux changé les couches, tous les deux donné à manger, tous les deux donné le bain, etc. A tour de rôle, quand l’un voulait, ou quand l’autre ne pouvait ou ne voulait pas. C’était juste naturel.

Pour son éducation, on a appliqué le même principe, sans même se le dire. Il ferait ce qu’il aimerait faire, point. Et il aurait ce qui lui plairait comme jeux, sans préjugés. Il a donc eu des voitures, des camions, des épées, des ballons, des spiderman… mais aussi une dinette, une poupée à qui donner le biberon, une poussette, un aspirateur… Jamais on ne lui a dit “c’est pour les filles” ou “c’est pour les garçons”. On part du principe que s’il veut un jouet, c’est qu’il en a envie, donc inconsciemment qu’il en a besoin pour son équilibre et son développement (évidemment dans la limite de pas devenir pourri-gâté, mais c’est un autre débat).

Cette année, il a 4 ans, c’est la première fois qu’il a vraiment fait sa liste de Noël, avec les catalogues. Je l’ai fait avec lui. Quand on est arrivé sur les pages en rose avec les poupées et autres jouets réputés “pour fille”, il m’a demandé si c’était pour les filles puisque c’était en rose. Moi, j’ai répondu sans trop réfléchir “c’est plutôt pour les filles, mais tu peux très bien avoir ça si tu veux, c’est aussi pour les garçons”. Et il a tourné la page et on est passé à autre chose.

Quelques jours plus tard, le soir après l’école, on était à table, et avec une petite voix il nous demande “les poupées c’est pour les filles ?”. Là, j’ai compris qu’il voulait une poupée mais qu’il avait l’impression de pas avoir droit, à cause de son sexe. Donc avec ma femme on lui a dit que non, c’était pour tout le monde, et que s’il en voulait une, il suffisait de demander au père Noël. “Laquelle tu voudrais ?”. Sur son visage, sourire de soulagement, yeux pétillants, et il commence à parler de la poupée Reine des Neiges, ou de la Barbie Arc-en-ciel. Il avait gardé ça en lui.

Je trouve ça attendrissant, mais aussi symbolique de l’effet que peuvent avoir les couleurs rose ou bleu sur un catalogue de Noël, et la responsabilité que ça induit chez les commerçants. Donc je tweete ça :

Le soir même, j’ai pas mal de retweets mais que des RT bienveillants, de gens qui comprennent ce que je dis et qui s’indignent du fait qu’un enfant de 4 ans peut être conditionné à ce point par la société. Puis le tweet a été de plus en plus repris, des centaines de fois.

Et depuis ce matin, je sais pas trop pourquoi, j’ai commencé à voir déferler une salve d’insultes et de propos homophobes. Je n’y prête strictement aucune importance, ça m’atteint pas, et je ne souhaite même pas qu’on les censure. Pour moi, c’est important que les cons puissent s’exprimer, sinon on ne saurait pas que la connerie existe, ou pas à ce point, et on ne saurait pas quoi leur répondre. Donc, qu’ils s’expriment, qu’ils insultent. Tant mieux. Ca les rend visibles.

Cela dit, je trouve ça fascinant de voir à quel point, parce que mon tweet a commencé à être vu et commenté par des cercles qui ne sont pas les miens, les commentaires bienveillants du départ ont laissé place à la haine pure, d’une catégorie de personnes machiste, mysogine, homophobes… Sociologiquement, et sur l’effet « bulle filtrante », c’est vraiment épatant à observer.

J’ai reçu des centaines de messages de ce genre depuis ce matin :

Je m’arrête là mais je pourrais en citer des tonnes et des tonnes… J’ai tendance à les considérer comme de simples trolls qui font genre devant leurs potes, mais j’ai même eu un gars qui m’a envoyé un message privé, visiblement convaincu par ce qu’il disait :

N’étant pas homosexuel, je n’ai jamais subi l’homophobie. Mais là, je l’ai vue de mes propres yeux, toutes les minutes ou presque, s’égrainer toute la journée sur mon écran Tweetdeck. J’ai aussi vu à quel point c’était « communautaire » et ça m’inquiète beaucoup.

Encore une fois, je ne suis pas pour qu’on censure les imbéciles. J’ai toujours trouvé que la censure était contre-productive et qu’il fallait savoir affronter la réalité des discours, même ceux qui nous déplaisent, pour mieux leur répondre. Mais on a un sacré travail à faire. Par où commencer ?

(PS : oublié de préciser. Le père Noël a évidemment reçu commande d’une poupée)