La classe des fous

La classe des fous. #jesuisenseignante

Bon dimanche, heure du souper,

Je prends le temps d’écrire parce que j’ai du temps, un peu, moi. Je n’ai pas d’enfants. La semaine de relâche n’a pas été une semaine -sans solde- épuisante parce que je n’ai pas de marmot à la maison. Nul besoin de vous expliciter la façon dont j’ai meublé mon temps, mais sachez que je fais des études de deuxième cycle à temps plein, tout en étant une enseignante dévouée.

Je suis une enseignante en adaptation scolaire et sociale. J’ai à peine trente ans. Mes deux meilleures amies n’exercent plus cette fonction malgré le baccalauréat de 4 ans qu’elles ont complété avec succès. Une chance parce que, les deux, ayant aussi poursuivi leurs études après le haut le cœur ressentit en début carrière, sont devenues directrices de missions nobles. Elles sont utiles, valorisées, en plus d’entrer dans un horaire quasi régulier, et rémunéré pour leurs années d’étude complétées. UN RÊVE

Je ne veux pas me plaindre parce que je suis du genre à trouver que les plaignards n’apportent rien de concret. Que les plaintes sans solution se perdent dans l’oubli. Je n’aime pas lire : «la clientèle de ma classe est de plus en plus problématique », « les enfants sont violents», «les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus éduqués», les enfants-roi», «les parents rois», «les fous (du Roi t’sais)», «les anxieux», «les troubles de comportement», «les TDA (et souvent-H)», «les TSA», «les mal-élevé»,

la cour du roi et son village de mésadaptés

se sont accroché pied dans chacune des classes du Québec on dirait. Plus rien ne va, « J’ai 18 élèves avec un plan d’intervention dans ma classe, HOMYGOD» Pour ceux qui ne le savent pas, le plan d’intervention sert à diminuer la ségrégation en adaptant ou modifiant les façons de faire dites «traditionnelles» pour permettre à TOUS de réussir dans le contexte classe.

Il font pitié nos enseignants; ils ont beauuuucouppppp d’adaptation à faire, ils doivent enseigner de façon individualisée pour permettre à Térésa, Ali, Bones, Jones, Fanny pis Damien, et Hubert (ou les deux) de réussir. C’est rendu ça aujourd’hui. Arrêtez de chialer pis adaptez!

La cloche sonne.

Brun (2015) rapporte que selon certaines des sources qu’il a étudiées, il y aurait près d’un individu sur deux qui souffrirait de troubles mentaux aux États-Unis. Bien que nos voisins Français détiennent un ratio moins important, plus du quart des individus serait aux prises avec ces troubles! Que l’on soit sceptique ou non à ce décompte alarmant, il demeure que les recensions donnent un ton dramatique à la proportion des souffrances psychiques de ces pays développés.

Les deux courants principaux se partagent une vision des troubles mentaux bien divergente. D’un côté, l’approche sociologique de la santé mentale considère la difficulté de l’individu à être lui-même dans nos sociétés contemporaines, valorisées par l’autonomie et les performances de chacun. De l’autre, l’approche biologisante de la maladie mentale, associée à la diffusion des classifications des troubles mentaux et les médicaments, qui conduit à l’inflation. (Brun, 2015 p.1).

Une minute, quelques petites choses m’interpellent. La consommation de méthylfidale (molécule des médicaments tels que Ritalin ou Concerta) a été multipliée par 10 entre 2002 et 2011 aux États-Unis.

Par 10.

Par 10 (Barr 2014).

Les élèves identifiés comme handicapés ou en difficulté d’adaptation (HDAA), au nombre de 135 302, représentaient 13.6% de l’ensemble de l’effectif scolaire du primaire et du secondaire du Québec en 2002, alors qu’en 2012–2013, ils représentent 20.8% avec 179 656 enfants identifiés comme tel (Kalubi, 2015). Par exemple, la multiplication des catégories désignant les handicaps, passant de 13 à plus de 25 entre 1980 et 1991 pourrait, entre autres, être un signe de cet élargissement du spectre des handicaps (Duval et coll., cité dans Kalubi, 2015).

Laissez-moi rajouter que le handicap, contrairement à la limitation ou la déficience, est un phénomène sociologique au regard d’une norme établie. Il est, selon Fougeyrollas (1986), à l’origine de toutes les discriminations ou privilèges accordés par les instances, basés sur une matrice normative. Cet auteur parle aussi de « modèle normatif central posé comme une vérité par le social: pas de handicap sans norme sociale établie ». ( p.185). En d’autres mots, pour être un TDAH, il faut que ton Trouble de Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité soit plus élevé que……

BOUMMM! C’est là qu’on peut se questionner … En d’autres mots, pour être un TDAH, il faut que ton Trouble de Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité soit plus élevé que……

que quoi?

Que les autres? Nah….ca ne tient pas la route puisque le nombre d’élèves atteint augmente sans arrêt!

Plus que les autres; mais pas ceux d’aujourd’hui…… ceux d’avant. L’époque où internet n’existait pas, les jeux vidéo non plus, les Ipad et les voitures Hybrid n’étaient qu’un rêve et Trump juste dans tour. Il est là le problème. Si de plus en plus d’élèves entrent difficilement dans un moule, si la moitié des élèves ont un plan d’intervention pour obliger l’enseignant à faire différent, quelle pertinence demeure en ce moule?

Les enseignants devraient arrêter de se plaindre et juste changer leurs façons de faire. Offrir plus de projets, moins de cahiers, plus d’activités manuelles, plus de sports, montrer ce que sont les bonnes habitudes de vie, la politesse, la gestion des réseaux sociaux, les mathématiques, le rôle d’un citoyen, l’histoire des femmes, celles des injustices, la totalité des religions, la gestion des risques, les règles de la langue, l’anglais, mais sans perdre l’intérêt pour le français, la géographie, l’histoire. L’HISTOIRE.

Pourquoi le temps où les élèves étaient obéissants, rangés, sages à l’école, explorateurs la fin de semaine, hockeyeurs de soirée de semaine, rassembleurs de parc, chasseurs de rats-musqué, ne fait donc pas parti d’un temps à raconter? D’une histoire.

On est plus là. On peut se battre longtemps pour ravoir une société qu’on avait…mais on prendrait de toute façon juste certains côtés, pas tous. Pis un chausson peut-être aussi.

Le monde change, il évolue, avec ses bon cotés comme ses conséquences. Maintenant, il faut arrêter de pointer nos multiples élèves spéciaux pour recréer une matrice normative plus adaptée au monde d’aujourd’hui. Celle où l’on acceptera que les enfants soient le fruit de ce que nous sommes devenus, avec les bons comme les moins bons côtés.

Et maintenant que ceci est dit, chers enseignants épuisés et chialeurs. Je t’offre une salle de classe, des bureaux en rang d’oignon, des crayons à la mine etje te retire les cahiers -la pédagogie par projet a fait ses preuves-.

Je te demande d’inventer des projets, d’adapter (ou modifier, n’oublies pas!), de fournir le matériel nécessaire, de connaître les enjeux possibles. Je te demande de t’arranger pour entrer tes 24 petits cocos 2018 dans ta classe qui elle, résiste aux changements et refuse de s’adapter. Je t’impose de faire entrer autant d’élèves mésadaptés dans ta classe adaptée…

Tu aurais raison de me reprendre en disant que tu as 24 élèves adaptés dans une classe qui est mésadaptée. Là je comprendrais bien ton discours.

Je te demanderais donc de profiter de tes 60 jours estivaux sans solde obligatoires que tu bénéficies pour t’inventer un programme (qui s’évalue en pourcentage) et qui satisfait ta direction (et tes parents) ((et la société)) et qui entre dans une classe cubique.

En prime, j’aimerais te dévaloriser quand tu m’informeras de ton métier. Je te jugerai parce que tout ce que tu as à faire au fond c’est une réforme de l’éducation, seule, dans ta classe, dans ta bâtisse, sans budget, avec le matériel disponible et sans heures supplémentaires.

SVP.

Attention, suit le programme qui ne change pas lui. Toi, change-toi, transforme-toi et continue de blâmer les petits de ne pas se conformer, parce que ton découragement, de toute façon c’est la seule chose qui fait écho jusqu’en haut.

T’exagères. Vous exagérez. Pas besoin du ministère pour réformer! On a pas besoin d’un changement de vision pour évoluer. La grosse machine va continuer d’augmenter le nombre d’élèves en difficulté, ou handicapés, et pourquoi pas de les médicamenter? La machine va continuer d’augmenter le salaire des médecins spécialistes parce que parti comme c’est là, 100% de la population ne sera plus adaptée sous peu, et on continuera de vous blâmer.

À titre d’exemple, pensez à la première personne qui a marché sur deux pattes. Au début c’était bien lui le «fucké». Mais lorsque 90% de la population a marché sur deux jambes, il était temps de changer notre paire de lunettes pis d’ajuster la hauteur des plafonds.