Le pari Macron

C’est vrai, regarder les problèmes en face, ça ne fait pas rêver. Le réel a l’inconvénient de réveiller. Des candidats, à droite comme à gauche, font leurs comptes soit sans le peuple soit sans les créditeurs. C’est formidable de vouloir rétablir les équilibres économiques sur le dos des fonctionnaires et par un appel général à se serrer la ceinture, surtout quand on s’est d’abord servi soi-même dans la caisse. C’est beau de vouloir sauver la planète coûte que coûte et de prôner la justice sociale en même temps, mais sans dire quel effort radical nécessitera cette intention ni quels sacrifices surhumains. On prendra aux riches ? Ils seront déjà partis. Aux classes moyennes ? Mais auront-elles encore les moyens de payer ? On le fera seuls, sans l’aide du reste du monde ? C’est fortiche de parler des racines, du rêve et de l’âme sans se salir les mains avec des calculs et en attendant « son » heure qui ne viendra jamais. Et ne parlons pas de la fuite éperdue loin de l’Europe et de l’enfermement qu’elle entraînerait !

Le déni du réel est répandu. Nos amis d’extrême-gauche prônent la Révolution qui, seule, pourrait casser le capitalisme. Ils reprochent à juste titre aux libéraux de gauche d’avoir trahi la Révolution et rendu les armes face à l’extrême-droite. Mais eux-mêmes, ont-ils produit les conditions spirituelles du passage à l’acte révolutionnaire qu’ils disent appeler de leurs vœux ? Non, ils s’en gardent bien car ils en ont peur.

Il y a un espoir et souvent l’espoir s’approche sous les espèces d’un pari. C’est l’espoir Emmanuel Macron (EM). Qu’est-ce qu’il propose ? Nous ne commenterons pas son programme en détail, il le fait très bien lui même, lui et ses amis d’En Marche qui l’ont élaboré ensemble. Nous partirons de ce qui nous inspire — sa pensée.

Trois exemples d’abord :

1) En ne s’indignant pas assez face au succès d’UBER, EM a provoqué un tollé, celui des bien pensants de droite et de gauche. Mais qu’on se rassure, il ne veut pas « ubériser » la France, même s’il se doit de combattre les protectionnismes injustes ! La seule chose qui l’a intéressé dans ce phénomène venu des États Unis, est l’idée suivante : donner un emploi aux personnes pas (encore) qualifiées grâce à une formation poussée pour qu’elles puissent trouver ensuite un travail plus consistant si elles le désirent. C’est aussi une méthode visant à la réduction du chômage. Mais attention ! EM a tout de suite rajouté que ces personnes, jeunes ou moins jeunes, exclues du travail, doivent elles aussi, contrairement à ce qui se passe actuellement pour les employés d’UBER, pouvoir profiter de la sécurité sociale et du droit au chômage. Effectivement, qui n’a jamais eu besoin d’un boulot peu gratifiant dans sa jeunesse ou même à un âge mûr, aura peu d’empathie pour ces masses abandonnées qui, sans de telles mesures n’entreront jamais dans le monde du travail. Qu’est-ce qui leur resterait sinon ? Le revenu universel dans un paradis un peu chiche et paralysé ?

2) La crise écologique c’est maintenant, et pas demain. EM est conscient de cette urgence. Mais il sait aussi qu’aucune utopie ne résoudra le problème, la précipitation non plus. La hâte logique, chère à Lacan, demande un procédé sans effets d’annonce ni précipitation. C’est pourquoi, EM ne cesse pas de penser face à la nécessité de fermer les centrales nucléaires. Peut-on les fermer toutes en même temps et dès maintenant ? Non ! Il n’oublie pas non plus le rôle éminent des agriculteurs dans les réformes qui s’imposent d’urgence pour sauver nos campagnes de la désertification. Et, enfin, il n’est pas naïf : sans une vaste coopération au niveau européen voire mondial, toute action d’urgence mal calculée sera balayée par les catastrophes qui nous attendent. EM renforcera donc sa démarche diplomatique permanente et pas seulement dans le but de convoquer des conférences sur le climat.

3) Il n’oubliera pas les Jeunes contrairement à ceux qui, par leurs fausses promesses, contribuent aussi aux émeutes dans les banlieues. Aussi a-t-il, par exemple, proposé d’exiger de grands groupes comme Google de financer un passe-culture qui permettra à tout Jeune de 18 ans de disposer d’un budget pour les intérêts musicaux, théâtraux ou cinématographiques de son choix.

Dissipons maintenant un malentendu qui insiste. Contrairement à ce que nous entendons à droite et à gauche, EM est loin de toute collusion avec le capitalisme sauvage. C’est son meilleur ennemi. Mais il sait qu’on ne combat un système sophistiqué et armé jusqu’aux dents ni avec des coups de menton ni avec des plans sur la comète. EM est parti en campagne, et bien parti, grâce à une intuition profonde. Pas question de collaborer avec le capitalisme global ni de propager l’illusion qu’on pourrait l’abolir simplement parce qu’on le voudrait bien. C’est le principe de toute bon stratège : ne jamais sous-estimer son adversaire. Emmanuel Macron connaît un peu plus que d’autres les rouages de ce système et c’est pourquoi il a l’intention de défier cet adversaire, d’une façon aussi intelligente qu’inédite. Un combat dont on n’a peut-être pas encore bien compris les enjeux.

Ces enjeux sont plus enthousiasmants que les programmes élucubrés sans responsabilité. Ce qu’il est en train de préparer n’est rien d’autre que la transformation du capitalisme en quelque chose d’utile pour les plus démunis.

Sans doute, cette transformation sera au début limitée, même si elle aura lieu dans un des grands pays du monde. Ce pays est en crise, il est dans la tempête. Et parfois il faut reconstruire, selon la métaphore du philosophe Otto Neurath, un bateau qui a pris des voies d’eau, en pleine mer agitée.

Cette transformation du capitalisme ne sera pas facile. C’est un acte révolutionnaire. Pour locale qu’elle soit à ses débuts, elle ne laissera pas indemnes les forces morbides de ce système capitaliste perverti qui nous appauvrit à tous égards. Cette transformation au sens thérapeutique aura lieu en France mais elle ne sera pas sans émettre un signal au monde entier. Revanche à une mondialisation qui a mal tourné.

Franz Kaltenbeck et Geneviève Morel

Psychanalystes à Paris et à Lille