Les 6 trucs pour rester ami avec un vegan, et autres socio-terroristes.

Socio-terroriste : Membre radical d’une idéologie sociale, et qui l’impose à ses amis dans n’importe quel contexte

- J’invite Pierre pour le domac de ce soir ?
- Mec, il est devenu socio-terroriste vegan
- Ah merde, je l’aimais bien…
- Ouai moi aussi. Mais les vegans, j’en ai plein le cul. En plus je sors d’un déjeuner avec ma collègue féministe.
- Dur.

J’ai des amis socio-terroriste moi aussi. Et pour répondre à la question que tout le monde se pose : Oui, ils savent qu’ils sont relous. Quand ils lancent des sujets comme la maltraitance animale, le patriarcat, l’oppression des racisés, le capitalisme… Ils savent qu’on préférerait parler de séries télés ou des poils qu’on a sur les orteils (sans dec’ si quelqu’un sait à quoi ils servent => commentaire).

Une socio-terroriste féministe

Et le pire c’est que ça les énerve encore plus que toi. Tu peux être certain qu’ils vont finir par s’énerver parce que tu as utilisé le mot « sexe » au lieu de « genre », ou que tu as fait une blague pour détendre l’atmosphère. Ils vont hausser le ton pour condamner ta façon de voir les choses, ou de ne pas les voir ! C’est justement ça, le socio-terrorisme.

Alors que faire ?

Supprimer de son répertoire toutes les blagues borderline pour ne pas se faire sauter à la gorge dès qu’on ouvre la bouche ?

Dire adieu à tous nos amis qui, comme Pierre, sont tombés dans le socio-terrorisme ?

Il y a une meilleure solution. Depuis 10 années à côtoyer différents milieux militants, j’ai réussi plusieurs faits d’armes :

  • Manger de la charcuterie chez un vegan
  • Sortir avec une féministe et citer les répliques d’OSS 117 au lit
  • Être le bienvenu à Notre-Dame-Des-Landes alors que j’étais consultant à la Défense

En observant les socio-terroristes dans leur état naturel, j’ai découvert 6 techniques qui permettent, je te jure, d’avoir des discussions calmes sur n’importe quel sujet, aussi polémique soit-il.

Si ta copine est raciste, si ton grand-père est anarchiste, si ton coloc’ écoute Zaz, pas de panique. À la fin de cet article tu sauras comment :

  • Avoir une discussion intéressante avec eux
  • Ne pas en avoir d’autres si ça te saoule
  • Conserver votre amitié/famille/relation amoureuse
  • Changer le monde

Allons-y.

1 — Oublie les étiquettes

Dans ma dernière phrase, tu remarqueras que j’ai bien « Si ton grand-père est anarchiste » et non pas « Si ton grand-père est UN anarchiste ».

On a souvent tendance à résumer quelqu’un à ses opinions. Pire même, à UNE de ces opinions. Souvent, celle qui nous déplaît le plus. LE vegan, LA féministe, LE militant du FN, ils n’existent pas. Cela s’appelle de l’essentialisme, et ça a de sales conséquences.

C’est plus facile de faire la guerre dans il y a deux clans

En plus ici on ne parle pas d’un inconnu avec qui tu vas « débattre » par commentaires interposés sur Facebook. On parle de tes amis qui ont des opinions différentes. Tu sais donc très bien que Pierre n’est pas SEULEMENT un vegan. C’est aussi celui qui trichait en cours de maths, celui qui aime « Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? » et qui a, peut-être, d’après Daphné, trompé sa copine il y a 3 jours. Il a une personnalité plus ou moins complexe, et plus ou moins cohérente. Donc ça devrait être facile de ne pas le résumer à son véganisme.

Et pourtant, beaucoup auront tendance à résumer son véganisme à UN véganisme, LE véganisme. Dès l’instant où quelqu’un s’annonce vegan, féministe, anarchiste, les questions qui suivent sont toujours :

Et c’est vegan de manger du miel ?
Donc tu es d’accord avec les femens ?
Pourquoi tu fais pas la révolution alors ?

Et bien souvent, ce sont des questions rhétoriques. La réponse ne sera même pas écoutée. Toi, tu n’es pas anarchiste. Tu t’es bien renseigné, et tu préfères Mélenchon. Vous êtes différents. Fin de la discussion.

Ce mouvement de sourcil …

Mettre des étiquettes, c’est pratique pour discuter de concepts lointains, et c’est tout. En météorologie par exemple, la troposphère c’est l’air qui arrive jusqu’à 8–15km d’altitude. La stratosphère, c’est l’air qu’il y a au-dessus, et jusqu’à 50km. C’est pratique de les nommer. Mais quand on s’intéresse à leurs interactions, à l’air qui passe de l’un à l’autre, c’est pratique de comprendre qu’il n’y a pas un film plastique entre les deux. Il faut aller voir ce qu’il se passe au milieu.

C’est pareil pour les opinions.

Si tu caractérises ton pote comme « un vegan », il risque de te catégoriser comme « un non-vegan ». Et là c’est le clash assuré, même si vous êtes d’accord ! Oublie le film plastique qui vous sépare, et va voir ce qu’il se passe au milieu !

2 — Comprends ses références

On vient de le voir, ton pote n’est pas juste « un féministe », c’est ton pote, et il est féministe. Il doit bien avoir des raisons. Et ce sont pas les mêmes que la “féminazie” qui t’a agressé hier soir. C’est un nouveau féminisme que tu es sur le point de découvrir !

Tu vas certainement trouver certaines de ses raisons meilleures que d’autres, mais ce n’est pas encore le moment le moment de « démonter ses arguments ». Pour l’instant, le but est de parler et d’écouter sans passer pour un gros facho-réac’. La meilleure solution pour cela, c’est de poser les bases objectives de la discussion.

C’est quoi LE problème de base ?
Quels en sont les signes ?
D’où tu tiens ces chiffres?

Impossible de discuter si tu ne connais pas ses références !

J’écoutais l’autre jour la Nuit Originale. Au cours d’une discussion sur les menstruations, McFly a eu le malheur d’employer le mot « Shemale », ce qui a causé la fureur de plusieurs personnes à la table. Après de longues minutes d’énervement et d’incompréhension, McFly a appris que ce terme n’est pas le terme approprié pour parler des personnes transgenres, car c’est une catégorie pornographique. Et cela contribue encore aujourd’hui à la sexualisation exotique des personnes transgenres, qui a mené à de nombreuses discriminations, dont des viols. Ce à qui McFly s’interroge :

Mais comment savoir ça si personne ne me l’a dit ?

Aussi con que cela puisse paraître, en posant des questions.

C’est le seul moyen pour comprendre les références de ton interlocuteur. Il est peut-être plus documenté que toi sur le sujet, et il a certainement discuté avec des personnes « concernées » (par exemple des personnes racisées quand on parle d’appropriation culturelle)

S’il tient à ce que tu utilises un mot plutôt qu’un autre, s’il te dit que tel sujet est un non-sujet, s’il s’énerve (alors que tu n’as pas encore cherché à démonter ses arguments), et que cela te parait absurde, alors demande-lui de t’expliquer.

Qu’est-ce que tu entends par « spécisme » ?
Que disent les transgenres que tu as rencontré ?

Et non Manu, chercher à comprendre, ce n’est pas excuser, et ce n’est pas non plus se convertir. Les opinions ne sont pas des maladies que tu peux attraper en écoutant quelqu’un énoncer des faits ou ce qu’il pense être des faits. N’aie pas peur d’écouter ses arguments, aussi chelous soient-ils.

3 — Exprime ton ressenti… comme un ressenti

Bon, si tu as tenu jusque-là, votre amitié est en bonne voie. Tu as réussi à ne pas l’essentialiser, et vous avez posé à plat les bases de votre discussion. Les termes privilégiés, le contexte, les chiffres que tu vérifieras ou non.

On arrive maintenant à la partie qui fait le plus défaut dans les discussions actuelles : exprimer son ressenti.

C’est la limite turbulente entre la troposphère et la stratosphère. La limite entre ton opinion, et la sienne. Et quand on les confronte, PAF, ça fait des émotions. Et ces émotions diffèrent entre chaque individu.

Tu ne vas pas te noyer, pas de panique !

La première fois que j’ai parlé avec un anarcho-terroriste, il m’a présenté les incohérences du système capitaliste, les précédents révolutionnaires comme l’Argentine, j’ai trouvé ça pertinent. Je lui ai aussi présenté mes arguments, mais on n’est pas tout de suite entré en conflit. D’abord on a découvert que l’idée de changer de système me faisait peur, car rien ne m’assure que je serai capable de nourrir une famille quand on sera retourné à planter des tomates dans son jardin. Moi, j’étais bon en maths, c’est tout.

Quand il s’agit d’émotions, il n’y a pas de gentil ou de méchants. Il n’y a pas de bonne et de mauvaise émotion. Il ne faut pas en avoir honte. Si tu es en colère, dis-le. Si tu es triste, dis-le. Si toute cette histoire te dépasse, dis-le. Et puis si tu es heureux, dis-le aussi évidemment.

Mais essaye de ne pas confondre ressenti et argument. Pas de « Oui mais ça m’énerve les gauchos » ou « T’es juste frustée de pas trouver de mec ». N’utilise pas tes émotions pour essayer de gagner le débat. Il y a deux règles très simples qu’on peut emprunter à la Communication Non Violente :

  • Ne parle que de TES émotions. Ne dis pas à l’autre qu’il est vexé, énervé, frustré. Si tu en as l’impression, demande-lui de s’exprimer.
  • Ne suppose pas qu’elles ont été causées par un autre. Remplace « Je suis intimidé par » par « j’ai peur ». Remplace « je suis rejeté » par « je me sens seul ».

Quel est l’intérêt de cette étape ? Simplement de prendre conscience que nous ne sommes pas des êtres purement rationnels. Si ton interlocuteur est au bord de la crise de nerf, tu peux ranger tes arguments purement logiques. Il faudra faire preuve d’empathie. Et si toi ce sujet t’énerve, dis-le clairement.

4 — Accepte de clore la discussion

Je voulais discuter du sexisme dans les dernières publicité Samsung, car je pense que les médias ont un rôle à jouer dans le progrès social. Mais l’ami que j’avais en face de moi estimait qu’un publicitaire n’avait pas à se soucier de ces problématiques, que son métier était de vendre. Nous avions donc un désaccord fondamental sur le fonctionnement même de la société. Quand nous avons compris ça, nous avons changé de sujet.

De même, il peut arriver que quelqu’un utilise des arguments très pointus, voire capillotractés, qui sonnent faux dans ta tête. S’il refuse de confronter ses références aux tiennes. Tu peux ajourner la discussion pour te renseigner davantage sur ses sources.

Personne ne peut t’obliger à continuer une discussion si elle te met mal à l’aise ou si tu as l’impression qu’elle ne mènera nulle part. Tu n’as qu’à le dire :

Ok, j’ai bien écouté tes arguments et ton ressenti. Je t’ai exposé les miens et j’ai l’impression qu’on ne réussira pas à s’entendre. Est-ce que ça te dérange si on reparle de ça un autre jour ?

Je doute que ton ami t’en voudra ! Il vaut mieux parler moins longtemps et ne pas se braquer. Duh.

Mais si tu fais bien les 3 premières étapes, la fin de la discussion sera souvent une réussite. Si tu es religieux et que vous tombez d’accord pour dire que la religion a permis certains progrès sociaux. C’est une réussite. Ce n’est pas forcément la peine d’aller plus loin. Tu as pas à convertir le profane, il n’a pas à te faire renier ta foi.

Prends un moment pour apprécier chaque réussite !

Dans un débat, on a trop souvent tendance à chercher qui a raison et qui a tort. C’est rarement nécessaire. Tu n’es pas, je crois, candidat à la présidentielle. Les autres personnes à la table ne vont pas moins t’aimer ou te respecter si tu concèdes certains points à ton ami. Ils ne vont pas non plus t’offrir une pinte si tu as réussi à lui faire dire « Je suis d’accord avec toi. »

Alors quand tu sens que la discussion t’a permis de comprendre un point, ou de le faire comprendre à ton ami, tu peux tout à fait décider d’en rester là. Ne cherche pas à l’emmener dans ses retranchements. Oui, il reste sans doute des contradictions dans sa façon de voir les choses. Mais rappelle-toi que tu n’es pas entrain de te battre contre “le mouvement Féministe” dans son ensemble. Tu discutes. Tu parles à ton ami.

Et si ce n’est pas suffisant pour toi, propose-lui d’aborder un autre point, ou de rentrer dans le détail, dans les implications plus fines de cette opinion. Mais ne le fais pas sans son accord. Cela vous évitera d’arriver à un des points de blocage dont on a parlé plus haut.

5 — Ne juge pas son combat

Chacun son combat.

Et ce combat ne se joue pas dans ce bar du 11ème à 23h12. Ton ami est juste entrain de te partager son opinion. C’est une très belle chose, qu’il ne faut pas gâcher.

Il y a plusieurs phrases que je déteste dans une discussion d’opinions. Il y en a même beaucoup, mais deux d’entre elles ont le pouvoir mystique d’annuler tout ce qui a été dit. À peine prononcées, l’intégralité de la discussion est niée. Et pour les avoir relevé à plusieurs reprises et interrogé mes interlocuteurs, elles sont souvent employées dans ce but précis, inconsciemment, parce que la personne est mal à l’aise.

Situation 1

- Ok c’est intéressant. Du coup on est d’accord pour dire qu’il vaut mieux éviter les blagues sexistes en public.
- Ouai, ouai. Mais je suis quand même pas convaincu par le féminisme.

Bam ! Retour à la case départ. Après 15 minutes de discussion, l’autre est redevenu « un féministe ». Pire, un féministe qui veut convaincre. Et qui n’a pas réussi. Pour peu qu’il y ait un peu de tension, c’est là que commence la fameuse bataille d’arguments.

- Et l’excision en Afrique tu en fais quoi ?
- Mais en France y’a pas d’excision
- Oui mais il y a des femmes violées
- Des hommes aussi se font violer

Dès que les arguments s’enchaînent sans être expliqués, interprétés en termes de ressentis, décortiqués en points d’accords et de blocage, on retombe dans le jeu stupide du « Qui a raison ? ».

Lui non plus, il n’est pas convaincu.

Situation 2

- Et donc consommer des produits laitiers ça tue aussi des animaux
- Oh, ça vaaaa

Sérieusement, tu as déjà vu un militant te répondre :

-Ouai j’avoue, ça va, mon combat c’est de la merde.

Rappelle-toi la phase 2. Il y a des points que ton ami trouve problématiques. Il fait l’effort de t’en parler. Risquant ainsi de se faire coller une étiquette, de devenir un socio-terroriste. Pourquoi ? Certainement parce que ce sujet le touche personnellement. Et tu aurais du le sentir grâce à la phase 3.

Ce n’est donc pas parce que toi tu ne te sens pas concerné, que ce combat n’est pas légitime. Ce n’est pas parce qu’une problématique te semble plus urgente, que la sienne n’est pas digne d’intérêt. Si pour lui ça ne va pas, alors non, ça ne va pas.

Par contre, si un sujet te tient à cœur, tu peux décider de lui en parler, à lui ou à quelqu’un d’autre, plus tard. Auquel cas, pense à lui envoyer cet article pour qu’il sache comment parler au socio-terroriste que tu es en train de devenir 😉

Ce qui me semble fondamental à comprendre, c’est qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les combats. Être vegan n’empêche pas d’être catholique. Militer pour l’emploi du mot « autrice » au lieu de « auteur » n’empêche pas de lutter contre le viol. Il n’y a pas de petit combat.

6 — Retire le maximum de la conversation

À quoi cela a servi tout ça ? Pourquoi s’être mis d’accord sur les bases de la réflexion, pourquoi avoir exprimé son ressenti ? Pourquoi arrêter la discussion après seulement 10 minutes si on n’est pas totalement convaincu ? Pourquoi ne pas choisir quel combat est plus important que l’autre ?

Pour comprendre le monde. Pas seulement ton ami, pas seulement la cause qu’il défend, mais le monde en général.

Ce qui se passe dans ma tête à CHAQUE conversation

Chaque idéologie, y compris les tiennes, interprète le monde suivant un prisme déformant. Résumant l’entièreté du réel à UN combat.

Prenons ton film préféré. Dans une logique féministe, on va féliciter ou critiquer sa représentation de la femme. Dans une logique écologiste, on regardera plutôt les interactions entre les hommes et leur environnement.

En discutant avec différentes personnes, tu pourras affiner ton avis sur le film en lui-même. Tu avais juste apprécié le jeu d’acteur de William Dafoe, mais tu n’avais pas fait attention à certains détails, même en le regardant 50 fois. Pourtant, aujourd’hui, tu peux voir comment ce film a modelé ton rapport au monde et influencé les décisions que tu as pu prendre en accord ou en désaccord avec certaines idéologies.

C’est la même chose pour les modèles sociaux, les individus, les croyances. Chaque discussion que tu as te donne de nouvelles informations sur ce que tu pensais savoir.

Le socio-terroriste, tu l’auras deviné, il n’existe pas. C’est simplement un individu qui t’offre une nouvelle grille de lecture du monde. Elle peut te plaire ou pas, te convaincre ou pas, mais on s’en fout. Les opinions ne sont pas une compétition, c’est une recherche commune de solutions aux imperfections du monde.

Et le plus beau dans tout cela, c’est que cela marche dans les deux sens. Après cette discussion, ton pote ne voit plus le monde de la même façon. Et lorsqu’il parlera à son meilleur ami (désolé, il m’a confirmé que c’était pas toi), il y a un peu de ta vision qui s’exprimera. Alors la prochaine fois que quelqu’un te parle de véganisme, de féminisme, de racisme, d’anarchisme, de libéralisme, de pastafarisme, remercie-le. Grâce à lui, tu vas changer le monde.

“La pensée est action” Jiddu krishnamurti

Ressources supplémentaires :

Pourquoi les gens s’énervent quand ils discutent ?

Voir un phénomène, la friend-zone, de deux points de vue différents

De l’importance de s’intéresser d’abord aux personnes concernées

Un vegan qui critique une certaine vision « du véganisme »

Une féministe qui critique une certaine vision « du féminisme »

Un débat sur la bien-bien-pensance (plus généralement, je vous conseille l’intégralité des replays de la Nuit Originale)