J’ai lu le dernier Rifkin
Pourquoi The Zero Marginal Cost Society ne mérite pas tant de bashing
Le dernier livre de Rifkin, The Zero Marginal Cost Society. The Internet of Things, the Collaborative Commons, and the Eclipse of Capitalism (traduit littéralement pour la version française, avec l’ajout « nouvelle » avant « société », on s’est sûrement dit que ça sonnait mieux) est sorti cet été (le 24 septembre pour la VF). Plutôt très amateur du monsieur, et conscient de l’influence que peut avoir chaque nouveau bouquin de sa part, c’est assez logiquement que je me suis empressé de le lire. Et depuis, la tempête des analyses et critiques faisant rage, j’ai décidé de me jeter dans la bataille.

C’est qui Rifkin ?
Le bonhomme
Jeremy Rifkin. Invité partout (sa présence médiatique pour la sortie de la VF a été impressionnante), il y a toujours le même embarras pour résumer en quelque mots qui il est, ou ce qu’il est. Économiste? Oui, mais pas seulement. Sociologue? Pas au sens strict, mais il y a de ça. Conseiller politique? Oui, mais ça ne dit pas en quoi. Gourou? (je ne l’invente pas, Nicolas Demorand a dit ça sur France Inter) Faut pas pousser, même si son influence a quelque chose qui s’en rapproche. Prospectiviste? Ça, j’aime bien. L’essentiel de son travail consiste à théoriser ce qui se passe pour prédire ce qui peut en découler.
Un prospectiviste donc, Américain, de bientôt 70 ans, qui a sorti une vingtaine de livres depuis les années 80, dont les plus importants ont été traduits en 35 langues. Ses principaux bouquins ont l’avantage d’avoir tous un titre assez clair qui pose le concept qu’il développe, avec toujours l’idée que la formule doit marquer les esprits: La Fin du Travail (1995), L’Âge de l’Accès (2000), L’Économie hydrogène (2002), Le Rêve européen (2004), Vers la Civilisation de l’empathie (2010), La Troisième Révolution Industrielle (2011, son avant-dernier, le plus gros bestseller), et donc, le petit nouveau, La Nouvelle Société du Coût Marginal Zéro.
Le lien entre tout ça, c’est la façon dont les technologies modifient l’économie d’abord, et la société ensuite, notre rapport aux autres et la façon dont nous construisons nos institutions. Le tout dans un contexte d’urgence écologique. Car comme il l’a résumé à l’occasion de la dernière question que lui a posé une internaute lors de l’émission Rendez-Vous du Futur (à laquelle j’ai assisté):
— Quel serait l’enjeu des enjeux pour demain?
— Il n’y a qu’un défi, et tous les autres sont secondaires, c’est qu’on fait face à une possibilité d’extinction massive des espèces sur Terre. Je ne sais pas comment le dire sans frémir.
Notez son fameux sens de la mesure (mais là, impossible de lui donner tort).
Le Rifkin bashing
Jeremy Rifkin fait énormément débat, c’est le moins qu’on puisse dire. D’un côté, il a l’oreille des puissants de ce monde. Des chefs d’Etat et d’institutions publiques aux PDG de multinationales (grands groupes pétroliers compris), on s’arrache ses conseils. De nombreuses associations, des entreprises, des militants, des penseurs se réclament de ses idées. Je l’ai personnellement découvert lors d’une des conférences sur la transition écologique que tient à l’Assemblée nationale son président Claude Bartolone: les invités, politiques et représentants d’ONG et de groupes industriels, n’avaient qu’un concept et un auteur à la bouche. La troisième révolution industrielle par ici, la troisième révolution industrielle par là. Rifkin dans une phrase sur deux. De quoi attirer l’attention.
De l’autre côté, il se fait toujours sévèrement critiquer, à tort comme à raison. Sur sa méthodologie, certains raisonnements étant visés comme particulièrement fragiles d’un point de vue scientifique, et mis au service d’une vision trop naïve des choses. Sur ses idées, attaqué d’un côté par des conservateurs y voyant un danger pour leur business as usual, de l’autre par des décroissants ou assimilés qui regrettent une tentative de réponse productiviste, consumériste et de fuite en avant à un problème trop profond pour être résolu seulement grâce au progrès technique. Et sur la forme, son côté prêcheur et son sens aigu du marketing (discours bien rôdé, formules qui claquent un peu trop, arguments bien choisis en fonction de l’auditoire) en agacent plus d’un.
Je crois que le décor est planté. Concentrons-nous sur son dernier opus, au titre qui fait un peu froid dans le dos: l’éclipse du capitalisme, on imagine Bill Gates affolé comme les Incas dans Tintin lorsque le soleil disparaît. Mais il ne s’agit pas vraiment de ça. Le journaliste qui titre “Rifkin prédit la mort du capitalisme pour 2060" vous ment. Même si l’auteur l’a un peu cherché avec ses formules, il faut le reconnaître.
Ce qui dit le bouquin
En très court: nous vivons l’émergence d’un nouveau système d’organisation de l’économie, pour la première fois depuis la naissance du socialisme et du capitalisme au XIXe siècle. Ce nouveau paradigme, qui s’organise avec ce qui est dénommé par le terme très moche de “communaux collaboratifs” (collaborative commons), est rendu possible à grande échelle par:
1 — la montée en puissance de l’économie collaborative, horizontale, qui s’appuie sur la formidable émergence des internets (celui de la communication, que l’on connaît désormais bien; celui de l’énergie, qui n’en est qu’à ses balbutiements; celui des objets, dont on perçoit à peine les potentiels futurs).
2 — la chute des coûts marginaux à presque zéro (grâce à la production d’informations, de services, de biens sur internet ou avec des imprimantes 3D), rendant les produits gratuits ou presque et donc l’économie capitaliste caduque pour les intégrer à son marché.
(Pour ceux qui ont trop rêvassé en cours d’éco, le coût marginal est le coût de production d’une nouvelle unité d’un bien une fois les coûts fixes, de lancement de la production, couverts. L’éditeur trouvait ce terme trop complexe pour en faire un titre, mais Rifkin tenait à ce que le terme de coût marginal zéro devienne un concept de référence, comme avec la Troisième Révolution Industrielle)
Les communaux collaboratifs, ce sont ces communautés de prosommateurs (producteurs et consommateurs à la fois) qui coopèrent de manière latérale à la construction matérielle et immatérielle de biens et services profitant à tous.
Loin d’être anticapitaliste primaire, le livre parle du système actuel sur ces mots, qui me vont très bien :
The capitalist market was not the savior its zealous supporters claim. Nor was it the devil incarnate that its vocal critics claimed. Rather, it was the most agile and efficient mechanism at the time to organize an economy whose energy and communications matrices, and accompanying industries, required large concentrations of financial capital to support vertically integrated enterprises and accompanying economies of scale.
D’ici le milieu du siècle, le capitalisme, qui n’aura donc pas disparu, aura cependant perdu son statut d’unique mode d’organisation du monde, concurrencé par une économie latérale, collaborative, menée par des nonprofits en tous genres et des coopératives. L’entrepreneuriat social, en explosion dans les marchés émergents comme dans les pays développés (succès des B Corps aux US, loi qui défend l’ESS en France, etc.), servira de pont entre les deux systèmes.
Voilà dans les très grands traits. Rifkin ne se limite évidemment pas à ces formules qui peuvent sembler faciles, et prend son temps à construire une vraie argumentation, même si son œuvre est loin d’un pavé de Piketty.
Alors cette société du coût marginal zéro, glop ou pas glop?
Je le disais, qui dit nouveau bouquin de Rifkin, dit polémique. Et bashing. En fait, c’est bien simple : à l’ouragan médiatique du plan marketing de Rifkin pour la sortie de son livre en VF fin septembre (l’apogée étant cette très bonne interview signée Telerama) a succédé la tempête des critiques sur de nombreux blogs. La première phase permit aux fans departager la parole du visionnaire. Depuis, le discours général est sinon violent, du moins plus acerbe. En plus des points faibles tout à fait critiquables, et bien soulevés dans plusieurs papiers, on sent bien ce sentiment de puissance que procure le fait de croire réduire à néant l’argumentation d’un penseur si influent. Quitte à oublier un peu de nuance – précisément ce qu’on reproche à Rifkin…
Le livre recouvrant tout une série de sujets (des énergies renouvelables à l’économie sociale et solidaire, en passant par les imprimantes 3D et l’inexorable montée du chômage en système capitaliste), il y a de nombreux angles d’attaques. Et différents courants font feu de tout bois. Passage en revue de quelques-unes des principales attaques, plus ou moins résistantes à l’analyse.
Les décroissants
Je ne partage pas la critique décroissante (plus ou moins assumée) de Rifkin. Celle qui voit en lui une version à peine édulcorée d’un hyperconsumérisme et productivisme au fond très américain. Effectivement, point de décroissance dans son œuvre. Mais pas vraiment d’ode au matérialisme non plus.
Au niveau énergétique d’abord. Dans ses deux derniers livres, Rifkin s’attarde sur le changement de mode de production de l’énergie, utilisant les renouvelables à tout-va, misant sur toutes les sources aujourd’hui utilisées ou envisagées, calculant leur potentiel à grande échelle. Les chiffres sont parfois astronomiques, et on peut penser être loin de l’objectif de sobriété imposé par l’urgence climatique. Pourquoi sobriété? Parce que tout le monde sait désormais que pour atteindre les objectifs que s’est fixé la communauté internationale (+2°C en 2100), il faudrait réduire de l’ordre de 80% les émissions globales de gaz à effet de serre, ce qui n’est envisageable qu’avec une baisse drastique de la consommation d’énergie — les technologies actuelles (ni futures) ne permettant pas une production massive d’énergie pour si peu d’émissions. Ainsi, la loi de transition énergétique en discussion en ce moment en France prévoit une division par deux de la consommation d’énergie primaire en 2050.
Pour moi, la pensée de Rifkin doit être assemblée avec celle de Lovins, l’inventeur du scénario négaWatt, désormais reprise par la majorité des militants de l’action climatique. D’ailleurs, pour ceux qui adorent les pavés ultra bien argumentés, son dernier livre Réinventer le feu est un must-read. Pour simplifier, le plan d’action se déroule en deux parties:
— Économiser l’énergie d’abord. Lovins détaille avec une précision d’horloger toutes les économies possibles par innovation incrémentale, aujourd’hui en vogue avec tout l’enjeu de l’amélioration de l’efficacité énergétique. En rajoutant le principe de sobriété et d’adaptation de l’offre à la demande —alors qu’historiquement, c’est plutôt le contraire qui s’est passé—, les gains possibles sont gigantesques. Là, Rifkin apporte sa pierre avec son internet de l’énergie (les Smart Grids) qui fournit une réponse bien plus adaptée à la demande très localisée.
— Ensuite seulement, hiérarchiser les sources d’énergie selon leurs coûts réels (en intégrant les externalités négatives) et produire ce qui est nécessaire en se rapprochant le plus possible de 100% de renouvelable. Là aussi, les modèles de Rifkin sont extrêmement utiles.
En tout cas, renouveler tout un système de production énergétique en misant sur l’innovation ne signifie pas automatiquement faire un bond en avant dans l’hyper consommation. Mais j’admets que notre Jeremy est un peu trop discret sur ce point.
Concernant, plus largement, le passage d’une « économie de la rareté » à une « économie de l’abondance » grâce à l’effondrement des coûts marginaux, je n’y vois pas non plus nécessairement l’avènement d’un monde encore plus consumériste, même si tout peut certainement basculer dans un sens comme dans l’autre.
Oui, la production de biens pour un coût presque nul pourrait nous envahir de produits et réduire à néant tout effort de sobriété. Mais. 1 — Nombre de ces biens sont dématérialisés. Et n’ont certes pas une empreinte négligeable mais le plus souvent bien moindre que leurs cousins physiques. 2 — L’intérêt avec le coût marginal, c’est que dans un système capitaliste, la recherche de profits passe par la recherche de coûts marginaux plus faibles, qui n’est en général possible qu’avec une production de masse… qu’il faut bien écouler, à coups de marketing et de création de besoin. Si le coût marginal est réduit drastiquement sans passer par la production massive, l’intérêt d’une telle utilisation de matière, de temps et d’énergie est lui aussi proche de zéro. Pour Rifkin, la chute des coûts marginaux à presque zéro ferait disparaître les profits, ce qui découragerait les entreprises capitalistes d’investir les marchés touchés par le phénomène.
Les sceptiques sur l’économie collaborative
Au milieu du débat pertinent sur les solutions avancées par le livre, il y a aussi le truc un peu facile: la critique de l’économie collaborative tant vantée. L’argument est par exemple de dire que les amateurs de ces nouvelles pratiques devraient en détester le fondement, sous prétexte qu’il s’agirait d’une victoire des marchés qui s’immiscent dans ce qui leur résistait jusqu’alors: pour prendre l’exemple récurrent de la voiture, on monétise désormais le covoiturage, alors qu’on avait l’auto-stop gratuit.
Sourire en coin. Combien d’utilisateurs de Blablacar pratiquaient auparavant l’auto-stop pour partir en weekend? Et combien d’autostoppeurs se sont fait rejeter par des automobilistes leur disant que « désormais ça ne sera plus gratuit, je te fais payer le prix de marché sur Blablacar » ? Le covoiturage monétisé n’est pas en concurrence avec l’auto-stop. Les utilisateurs de Blablacar le font au détriment du train, du bus, peut-être de l’avion, en tout cas d’autres moyens de transports du marché, et pour les plus fidèles d’entre eux, au détriment de l’achat d’une voiture qui était prévu mais ne devient plus assez utile lorsque l’on prend le prix en compte. L’économie collaborative n’est pas en concurrence avec la gratuité du coup de main entre amis, mais avec l’offre des marchés.
Elle change les mentalités, comme l’a fait le capitalisme avant elle. Demain, et déjà un peu aujourd’hui, l’accès primera sur la propriété. C’est inévitable. Ce sera le cas pour une grande majorité de biens et de services. La dynamique est déjà là. Sur le marché de l’automobile (symbole à la fois du système capitaliste et de l’économie verticalement intégrée de la Seconde Révolution Industrielle), le changement est éloquent. Hier, c’était un fantasme universel, un objectif de consommateur, un signe partage et reconnu de réussite. Désormais, pourquoi s’endetter pour acheter un bien inutilisé 92% du temps, et auquel on peut de toute manière avoir accès lorsqu’on en a besoin? Les jeunes sont aujourd’hui un tiers de moins à conduire qu’il y a 25 ans. La moitié de ceux qui ont une voiture y sont moins attachés que leur connexion à internet.
Il y a tout de même un point faible. Toute la vigilance des utilisateurs doit se porter sur l’émergence des géants de la sharing economy: s’ils deviennent à leur tour des monstres profitant de leur situation pour renoncer à l’ambition sociale qui les a vu naître, le capitalisme dans ses plus mauvais travers risque d’en sortir grandi.
Les sceptiques de l’internet-centrisme
Une critique plus pertinente est celle de l’internet-centrisme, ce fait de croire que le numérique est la panacée qui va régler nos problèmes. Ce qu’on pourrait effectivement tirer de la lecture du livre.
Naïf, Rifkin ? Très optimiste, oui. Mais je trouve ironique de lui reprocher cette naïveté lorsqu’on parle des solutions pouvant être apportées par le digital. Fracture numérique, investissements colossaux, empreinte énergétique du web, question de la sécurité des données et des réseaux face aux cyberattaques… Certes. Il y a du pain sur la planche. Mais ces critiques vont rarement au bout de leur raisonnement. Ceux qui le font, tel un Bihouix ou un Morozov, prônent les bienfaits d’un âge des low-tech. Avec beaucoup de raison dans leurs arguments, c’est indéniable.
Mais indépendamment du fait de savoir si cela est souhaitable ou non, n’est-il pas encore plus naïf de penser possible ce retour en arrière ? Autant se concentrer sur les apports possibles du numérique —et certains sont fabuleux— et s’atteler à la tâche cette vision en tête.
Et donc, pourquoi lire Rifkin?
D’un côté, je suis ravi qu’un livre de cette ambition lève un débat amplement mérité et ô combien nécessaire. De l’autre, je lis critique après critique avec cette impression que beaucoup jettent le bébé Rifkin avec l’eau du bain, et souvent venant de medias toujours prompts à partager la parole de personnalités qui n’ont pas grand-chose à nous apporter. Et c’est bien regrettable.
Car quand du Parlement aux comptoirs des PMU le manque de projet de société devient le leitmotiv du débat politique, il serait dommage de cracher trop facilement sur ceux qui peuvent nous aider à en construire.
La force de Rifkin, ce n’est pas de prévoir l’avenir comme un mathématicien prévoit le résultat d’une équation. C’est de tenter de donner un sens à l’action collective, basé sur suffisamment de faits et de possibilités pour qu’il ne sorte pas du chapeau d’un prestidigitateur. Rester les bras croisés à attendre que ses prophéties ne se réalisent pas reviendrait à scruter l’arrivée de la croissance en restant connecté toute la journée au compte twitter de l’Insee.
Au moment où je comptais écrire un paragraphe sur l’importance trop grande des plans d’action top-down dans ses livres (il passe beaucoup de temps à expliquer comment il fait bouger les grands de ce monde) et l’ironie que cela représentait pour quelqu’un qui prône l’arrivée d’un monde plus rééquilibré grâce à l’avènement de dynamiques latérales, je suis tombé sur cette critique de Mediapart, probablement la meilleure de toutes. Elle se termine ainsi:
…il ne paraît jamais [là je nuancerais un peu] questionner l’idée que l’économie du partage, dont il estime qu’elle sera la base d’une nouvelle société, puisse constituer une extension du domaine du capitalisme davantage qu’une nouvelle manière d’habiter le monde. Cette dépolitisation est la face obscure d’une analyse dont le pouvoir de séduction est utile si elle permet à quelques décideurs de changer de cap, mais nocive si elle se contente de monétiser des mirages.
Je crois que tout l’enjeu est là.
Bref
J’ai préféré La Troisième Révolution Industrielle. Je l’ai trouvé plus crédible, au plan d’action bien plus précis, associant théorisations de long-terme à ce qui est un quasi-guide pratique pour élus, entreprises et, en filigrane, pour la société civile. The Zero Marginal Cost Society reste de haut vol. Il reprend la même vision, en y associant la tendance de l’économie collaborative, qui n’en est qu’à ses débuts, pour ré-actualiser son espoir d’un futur post-capitalisme roi un poil béat. C’est naïf. C’est faillible. Mais c’est puissant. Comme toutes les idées qui ont fait bouger le monde, en fait.