Le Mexicain Pedro Kumamoto, un parlementaire précurseur ?

En finir avec la démocratie représentative du XIXe siècle ?

Geoffroy Berson
May 15, 2016 · 7 min read

En 2014 au Mexique, une réforme électorale autorisa des candidats n’appartenant à aucun parti politique à se présenter aux élections.

La conséquence, prévisible, a été la multiplication des candidatures indépendantes aux élections locales de juin 2015, dans un contexte de défiance envers le pouvoir en place — et dans un pays fédéral laissant d’importantes prérogatives aux Congrès régionaux.

image facebook.com/PedroKumamoto

Parmi les nouveau élus, Pedro Kumamoto, 25 ans, petit-fils d’un immigré japonais et d’une indigène maya. Face aux partis traditionnels, avec quelques pesos en poche et un programme progressiste dans une région plutôt conservatrice, il emporte son siège de député au Congrès de la région de Jalisco en obtenant 38% des voix dans un district près de la ville de Guadalajara.

Ce succès lui vaut la curiosité de la presse internationale. Plusieurs médias reprennent alors la belle histoire du jeune activiste battant les poids lourds de la politique locale avec une campagne low-cost, financée par le crowdfunding.

image facebook.com/WikipoliticaJalisco

Pedro Kumamoto n’est lié à aucun parti. Mais il est membre d’un mouvement qui milite pour que la prise de décision démocratique soit la plus inclusive possible, et que les citoyens jouent un rôle proactif en politique : Wikipolitica.

Pour mieux comprendre la démarche de Wikipolitica, je leur ai tout bonnement écrit. Voici comment ils la présentent :

Nous apprenons aux citoyens à faire du lobbying : comment faire pression sur le gouvernement pour avoir une influence. Nous le faisons avec deux idées en tête : la première est de montrer que s’organiser politiquement est une nécessité. La seconde est de vouloir limiter les facteurs qui empêchent les gens de participer : souvent, ils ne s’organisent pas car ils pensent que c’est trop compliqué ou trop coûteux de le faire.

Nous absorbons ces coûts pour eux. Nous occupons des espaces publics et invitons les citoyens à nous rejoindre dans un processus d’apprentissage politique. L’information générée durant ces événements est rendue accessible librement sur internet. L’information de qualité est cruciale, et de cette façon les gens n’ont plus besoin de s’embêter à la créer eux-mêmes.

Pour cela, nous utilisons des outils numériques mais aussi traditionnels : nous nous servons de tous types de documents en ligne, de photos, de forums, d’outils de management de projets, etc., et nous essayons de créer un lien entre le terrain et le domaine numérique. Nous avons réussi à faire baisser les coûts de la participation politique en fournissant une méthodologie aux citoyens.

Nous veillons à rencontrer à chaque fois des experts, des jeunes, toutes sortes de parties prenantes, et prévoyons toujours une action prédéfinie pour éviter de tomber dans la dynamique habituelle de “l’assemblée populaire”, où les opinions formulées ne prennent que rarement la forme d’actions concrètes.

Le community organizing expliqué par Hélène Balazard, auteure de l’excellent “Agir en démocratie” (2015)

Ces méthodes font immédiatement penser au community organizing, cette méthodologie anglo-saxonne née dans les années 1940 puis théorisée dans le livre Rules for Radicals (1971) du sociologue américain Saul Alinsky. Le concept : réunir une communauté de personnes vivant par exemple dans un même quartier, leur faire prendre conscience de leurs intérêts communs, et les pousser à chercher des solutions par eux-mêmes qu’ils vont ensuite tenter d’appliquer pour avoir un impact concret sur leurs vies.

L’approche de Wikipolitica est sensiblement de la même inspiration. La différence, c’est qu’avec son propre représentant au Congrès depuis quelques mois, le mouvement semble s’inscrire dans un entre-deux entre l’organisation de community organizing — moyen de pression sur l’ensemble des décideurs, et par définition en-dehors de tout système institutionnel et partisan — et le parti politique — dont le rôle est d’être un relai, désormais souvent unidirectionnel, entre le pouvoir et les électeurs. Il sera important de revenir sur leur bilan dans quelques années, la logique dans laquelle ils s’inscrivent nécessitant d’évaluer son efficacité sur un temps long.

Ailleurs, beaucoup d’autres mouvements ont souhaité reprendre la même approche pour inventer de nouvelles formes de participation politique, et en finir avec la démocratie représentative actuelle fondée sur la passivité organisée du citoyen. Plusieurs ont en commun de vouloir repenser le rôle des parlementaires, en imaginant un député “augmenté”.

L’exemple le plus célèbre, car le seul qui a réussi à s’imposer dans le jeu politique, est bien entendu l’espagnol Podemos, né sur des pratiques innovantes de participation citoyenne. Podemos a en revanche fait entre temps le choix de prendre au niveau national une structure très hiérarchisée, similaire aux partis classiques. Il sera intéressant de surveiller la façon dont leurs députés rempliront leur mandat une fois l’Espagne dotée d’un gouvernement (les prochaines législatives sont programmées fin juin). En attendant, les mairies remportée par Podemos et leurs alliés ont pris des initiatives de gouvernance ouverte, comme à Madrid et Barcelone.

Mais c’est surtout à d’autres mouvements que je pensais en parlant de “députés augmentés”. Des organisations et partis pour l’instant trop petits et trop jeunes pour avoir fait bouger les lignes, mais qui ont l’avenir devant eux.

Reportage de la BBC sur DemocracyOS et le Partido de la Red (février 2015)

En découvrant l’histoire de Pedro Kumamoto, j’ai tout de suite songé au concept de Net Party. En 2012 à Buenos Aires, le Partido de la Red (“parti de la toile”) voulait faire élire des représentants à l’assemblée de la ville qui seraient contraints de voter selon ce qui se décide par les citoyens sur une plateforme numérique libre, développée pour l’occasion: DemocracyOS. Quelques mois et 22.000 votes plus tard, le seuil pour avoir un représentant n’est pas franchi. La prochaine tentative est prévue pour 2017.

Des répliques de net parties ont essaimé dans d’autres villes de l’Argentine, et le concept est repris ailleurs dans le monde. C’est le cas du nouveau parti australien Flux : “Le système politique de l’ère de l’information. Votez pour des lois, pas pour des fausses promesses”. Il a déjà recruté 2000 adhérents en quelques mois, en attendant de pouvoir se frotter aux prochaines élections.

En France, une initiative s’est montée courant 2015 pour s’inviter à l’Assemblée nationale avec une idée simple : un élu ne serait qu’un relais de l’intelligence collective. Vous avez peut-être vu passer cette vidéo dont la viralité a surpris jusque dans les rangs du collectif :

“Sommes-nous prêts ?” (septembre 2015)

Ce teaser, réalisé à la va-vite en amont d’une participation à TEDxLaRochelle, a dépassé les 20.000 vues en une journée sur Facebook ; plus de 300.000 à ce jour. Preuve qu’une attente existe.

Cette initiative, c’est #MAVOIX. Leur approche est presque identique à celle des net parties, tout en évitant, à raison, de limiter leur message à un langage trop orienté sur la technologie — qui n’est qu’une des composantes de la démarche. Le collectif veut présenter des candidats aux élections législatives, tirés au sort parmi des volontaires. Ils sont alors formés au fonctionnement des institutions et au travail des députés.

Une fois entrés à l’Assemblée, les élus #MAVOIX auront pour mission de représenter strictement la volonté exprimée sur une plateforme en ligne de prise de décision collaborative. L’objectif, ambitieux, est d’atteindre rapidement une dizaine ou une quinzaine de ces députés augmentés par l’intelligence collective : le nombre suffisant en moyenne pour pouvoir être décisif dans le rapport de force entre majorité et opposition.

#MAVOIX dans le journal d’Arte, le 12 mai 2016

Pour se faire les dents avant l’échéance de juin 2017, #MAVOIX a décidé de présenter un candidat aux législatives anticipées à Strasbourg, les 22 et 29 mai prochains.

Première étape : recruter un candidat. Une petite annonce a été déposée, débouchant sur 16 candidatures. Le tirage au sort a permis de sélectionner la personne de Daniel Gerber, 55 ans, ancien libraire, aujourd’hui sans emploi et vivant au RSA.

Et malgré des moyens limités, leur campagne a d’ores et déjà été remarquée grâce à un coup de génie : l’affiche-miroir, qui a beaucoup fait réagir à Strasbourg.

Une électrice devant une affiche de #MAVOIX, à Strasbourg. Image facebook.com/mavoixjuin2017

Depuis sa naissance, le projet a soulevé de nombreux doutes. C’est tout à fait légitime, mais je pense n’en partager aucun. Ce que ses détracteurs ont du mal à appréhender, c’est qu’il s’agit d’une approche pragmatique : apprendre en faisant. Trouver des solutions une fois confrontés à de vrais problèmes et pas à ceux, virtuels, que ne cessent d’opposer les plus sceptiques. Tâtonner, s’adapter, avancer.

On n’aurait jamais dû considérer la démocratie comme autre chose qu’un processus inachevé, imparfait et en constante évolution

Et après tout, les plus grands entrepreneurs ont changé le monde exactement de cette manière : en faisant des paris fous, puis en les implémentant étape par étape, sans avoir peur de l’échec, et en apprenant de leurs erreurs.

Il est clair qu’emporter ne serait-ce qu’un seul siège de parlementaire, dans le système français conçu pour protéger la rente des grands partis, serait un exploit total. Le travail pour y parvenir est gigantesque. La pente est forte, et la route n’est même pas droite. Mais ouvrir une telle brèche serait une opportunité formidable pour tenter de construire enfin de nouvelles institutions, dignes de notre époque — et de nous.


[Edit du 23 mai] Lors de la législative partielle de Strasbourg, le candidat #MAVOIX a terminé 7e sur 14, avec 598 suffrages (4,25%). Devant le PCF au niveau de la circonscription, et devant le FN, l’UDI et LR dans certains bureaux de vote.

Pour suivre #MAVOIX, c’est sur Facebook ou sur Twitter.

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Geoffroy Berson

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Tech • Democracy • Climate emergency

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