Quand l’aide humanitaire ne suffit pas

Comment mieux répondre aux crises et conflits en République Démocratique du Congo et dans les autres états fragiles

Des Bantous et Twas participent à une rencontre communautaire en mars 2016 à Kabeke, dans le territoire de Manono au Tanganyika, RDC. Cette rencontre visait à investir une Baraza (ou comité de paix), un conseil de sage composé de sept représentants de chaque communauté. (Photo : Sonia Rolley/RFI)

Visualisez des douzaines de familles qui se sauvent la peur au visage alors que les membres d’une milice armée de machettes, couteaux et flèches tentent de les tuer tout en incendiant leur village. Vous pouvez certainement aussi visualiser les familles des villages avoisinants fuyant vers la relative sécurité d’un centre urbain, en transportant leurs maigres biens sur leur dos, suivant des rumeurs à propos de cette attaque. Des centaines de communautés de la province du Tanganyika, en République Démocratique du Congo (RDC), ont fait face à cette situation durant les derniers mois. En fait, le cycle de violence et de vengeance causé par ce conflit interethnique s’est aggravé au point de causer le déplacement de plus d’un demi-million de personnes de leurs villages, ou un peu plus de 20 % de la population locale de 2,5 millions. La crise a entrainé la destruction de plus de 400 villages, alors que des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants ont été tués ou blessés selon les statistiques officielles, qui selon plusieurs sources sous-estiment les conséquences réelles de la crise.

Le conflit dans cette province de l’est de la RDC oppose la minorité ethnique twa (communément nommé pygmée) qui luttent contre des décennies de marginalisation et de discrimination, à la majorité bantoue. Les Bantous contrôlent les gouvernements locaux et provinciaux, et la grande majorité des ressources provenant de la terre, dans cette province pauvre et isolée de la RDC. Les deux groupes ethniques sont responsables de la violence qui affecte maintenant directement ou indirectement la majorité de la population. En conséquence, la plupart des habitants du Tanganyika font face à une crise alimentaire en raison de la perturbation de l’agriculture et des moyens de subsistance causée par le conflit. Un certain nombre de bailleurs internationaux et d’organisations humanitaires s’emploient à renforcer l’aide en réaction à une autre crise silencieuse en RDC. Cependant, les ressources demeurent limitées face à l’ampleur de la crise, alors que les interventions humanitaires ne travaillent typiquement pas à répondre aux causes de ce conflit. Ceci entraine une aggravation des besoins alors que les ressources pour répondre à cette crise, qui s’est graduellement étendue et intensifiée depuis les cinq dernières années, demeurent limitées.

L’International Rescue Committee a mené une analyse approfondie du conflit au Tanganyika en RDC. Elle souligne que l’atténuation du conflit entre les Bantous et les Twas demandera des interventions de construction de la paix de plus long terme et un engagement en faveur de la paix de la part des autorités congolaises. L’analyse est disponible ici:
https://www.rescue.org/report/silent-crisis-congo-bantu-and-twa-tanganyika

Si vous cessez de focaliser sur le Tanganyika et la RDC, il est alors facile de songer aux manchettes liées à de nombreuses autres crises déplaçant toujours davantage de gens. Nous n’avons qu’à penser à la Syrie, à l’Iraq, au Yémen, à la Somalie, au Sud-Soudan, au Nigeria, à l’Afghanistan et plus récemment au Myanmar. Ainsi, un rapport récent du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés souligne que durant les 20 dernières années le nombre des déplacés forcés avait approximativement doublé, passant de 33,9 millions en 1997 à 65,6 millions en 2016. Ces chiffres en croissance continue, et les besoins supplémentaires qu’ils entrainent, poussent les capacités du système humanitaire vers ses limites. Comme les tendances politiques et économiques rendent peu probable l’ajout de ressources importantes à ce système, il est maintenant temps pour les bailleurs internationaux et les organisations humanitaires d’examiner d’autres approches et des solutions plus durables. Continuer avec les mêmes approches ne sera pas une solution efficace afin de résoudre les problèmes croissants de conflits et de déplacements.

Comme illustré par la situation de la RDC décrite plus haut, le système humanitaire doit travailler différemment pour résoudre les crises dans les états fragiles et touchés par les conflits. Le sommet humanitaire mondial d’Istanbul tenu en mai 2016 a examiné ces questions et généré une série d’engagement et de propositions de réformes. Ces engagements comprenaient notamment d’accorder davantage d’accent sur la prévention et la solution des conflits, travailler différemment en augmentant la priorisation envers les systèmes et acteurs nationaux, et augmenter les investissements envers les capacités locales de réponses aux crises. Cependant, s’il existe un consensus relativement large en faveur de ces réformes, nous avons encore à voir se manifester des changements concrets sur le terrain dans la manière de répondre aux crises.

Dans ce contexte, deux questions clés émergent :

  1. En plus de livrer de l’assistance humanitaire contribuant à sauver des vies, est-ce possible de placer simultanément une plus grande emphase sur l’atténuation des causes des conflits et crises, et d’ainsi contribuer à réduire les besoins ?
  2. Quelles actions spécifiques pourraient aider le secteur de l’aide internationale à briser le statu quo ?

Répondre à la première question demande de comprendre la division continuant d’exister entre les interventions humanitaires et de développement dans le secteur. Les bailleurs internationaux, et les organisations internationales comptent typiquement des ressources distinctes pour chacun de ces deux sous-secteurs, et plusieurs ont même des structures ou départements différents pour répondre à chacun. Il en résulte des systèmes de mise en œuvre relativement distincts entre l’aide humanitaire et l’aide au développement. Il existe donc des bailleurs humanitaires et des agences de mise en œuvre similairement focalisées travaillant sur des cycles de financement de court terme (de moins d’un an) d’un côté. Il existe aussi des bailleurs et des agences de mise en œuvre focalisés sur le développement et comptant sur des cycles de financement de moyen ou long termes (deux ou trois ans et plus) de l’autre côté. Même si plusieurs organisations non gouvernementales internationales tentent de combler ce fossé, la structure de financement de l’aide et les objectifs distincts impliquent en pratique qu’il existe une intersection très limitée entre l’aide humanitaire et l’aide au développement.

De même, il demeure souvent plus facile pour le secteur de l’aide de démontrer des résultats lors d’une réponse aux conséquences d’une crise plutôt que lors d’une tentative d’atténuation de ses causes. Mesurer les extrants et résultats stipulés dans un cadre logique de projet opérant dans un contexte touché par les conflits peut être beaucoup plus facile quand il vise la livraison de médicament et de nourriture à la population. Ceci est particulièrement vrai en comparaison avec un projet visant à changer les comportements communautaires et les normes sociales qui sous-tendent un conflit. De plus, les changements sociaux demandent un processus de plus long terme qui requiert une connaissance du contexte local importante et le développement des capacités locales, quelque chose de mal adapté aux interventions à court terme mise en œuvre uniquement par une organisation internationale.

Afin de répondre à la deuxième question, et de réduire la contrainte qui prévient le secteur de l’aide internationale d’adopter une perspective de plus long terme lors de la réponse aux crises, nous proposerons trois actions clés afin de briser le statu quo :

i. Le financement humanitaire et de développement doit devenir plus fongible et s’entrecroiser systématiquement lors de la phase de réponse et de relèvement suivant une crise — en pratique ceci demande du financement humanitaire de moyen terme aligné avec des objectifs de développement à plus long terme ;
ii. Les organisations de mise en œuvre nécessitent plus de flexibilité afin d’ajuster les objectifs et stratégies de pair avec l’évolution rapide et dynamique des conflits et crises — en pratique ceci signifie des manières de travailler plus flexibles que l’adhérence rigide à un cadre logique de projet tout en étant plus réactif aux changements dans le contexte local ;
iii. Les bailleurs internationaux doivent s’assurer qu’autant les organisations humanitaires que celles de développement travaillent avec les organisations locales et nationales lors de la réponse aux conflits et crises — en pratique ceci implique d’allouer aux acteurs locaux et nationaux un rôle clé dans la réponse aux crises, et ainsi d’assurer de manière durable de meilleures connaissances du contexte local et de meilleures capacités de réponse.
n camp pour les populations déplacées situé près de la ville de Kalémie au Tanganyika en juillet 2017. (Photo : William Clowes/IRIN)

Plusieurs acteurs du secteur de l’aide internationale penseront peut-être que de telles actions sont difficiles ou irréalistes. Cependant, alors qu’une spirale de besoins toujours croissants fait face à des ressources qui stagnent, des changements sont nécessaires. Continuer avec les approches actuelles ne fait qu’assurer que des besoins en croissance ne trouveront pas de réponses appropriées. Quand je pense aux populations qui fuient leurs villages, que ce soit au Tanganyika en RDC, ou dans plusieurs autres endroits pendant que vous lisez ces lignes, je pense que le changement n’est plus une option, mais une obligation.

Par conséquent, le moment est venu de passer de la parole aux actes concernant l’agenda pour l’humanité, que nous pourrions simplement nommer l’agenda pour une meilleure aide (« BetterAid »). Ceci implique de travailler de manière plus efficace et de faire un meilleur usage des ressources dans le contexte de plusieurs crises prenant place dans les états fragiles et touchés par les conflits. Avoir du financement et des objectifs de plus longs termes pour les interventions humanitaires, travailler de manière plus flexible dans les contextes affectés par les crises, et intégrer les acteurs locaux à la réponse à ces crises forment tous des changements réalistes et progressifs afin de faire avancer cet agenda. Ne serait-il donc pas le temps d’agir ?