Superstition : négocier le devenir
Les superstitions nous protègent elles de l’imprévu ?
Un jour, alors que l’empereur Alexandre II de Russie confiait sa main à une voyante, elle lui prédit qu’il mourrait à la onzième tentative contre sa vie…
Le 13 mars 1881, alors que l’empereur part assister à une parade militaire à Saint-Pétersbourg, sa femme le supplie de ne pas y aller. « Je ne risque rien », dit-il, puisqu’il n’en est qu’à son neuvième attentat. Ce jour-là, des révolutionnaires ont placé plusieurs bombes sur les deux itinéraires possibles d’Alexandre. La première bombe, lancée pas Nikolaï Ryssakov, fait plusieurs victimes mais sans toucher sa cible. Quelques minutes plus tard, Ignati Grinevitski lance la deuxième bombe et blesse mortellement Alexandre II.

Quelques années plus tôt, en 1816, le Tsar de Russie Alexandre Ier chargeait l’architecte Français Auguste de Montferrand de construire la cathédrale de Saint Isaac à Saint Pétersbourg. Celui-ci mit 30 ans à finir ce chef d’œuvre. Pourquoi si longtemps ? La légende raconte qu’un oracle avait prédit à de Montferrand qu’il mourrait un mois après avoir achevé son chantier, ce qui pourrait expliquer pourquoi de Montferrand était si peu pressé de terminer son travail. L’architecte mourra un mois jour pour jour après l’inauguration de son œuvre.

Les superstitions ont toujours existé et n’ont pas de frontières. Elles ont été transmises de génération en génération. Le devenir des nations fut souvent déterminé par les voyants et oracles des chefs d’états.
Et vous, êtes-vous superstitieux ?
- Pourquoi nous sentons nous presque obligés de dire quelque chose quand quelqu’un éternue ? Et pourquoi ne dit-on jamais rien suite à un hoquet ?
- Pourquoi touche-t-on du bois et non du métal et pourquoi pas une autre matière ?
- Pourquoi le mot Italien « sinistra » qui veut dire la gauche est synonyme de malheur ou catastrophe en français ou en anglais ?
- Pourquoi croise-t-on les doigts ?
- Pourquoi certains chiffres (1, 3, 7, 12, 13 ou 17) ont une valeur symbolique de bon ou mauvais augure alors que d’autres n’en ont pas ?
- Pourquoi certains rêves font-ils figure de mauvais présage alors que d’autres nous intriguent peu ?
La superstition est notre jardin secret
Pendant ma pratique clinique de psychiatre en région parisienne, il m’est souvent arrivé de soigner des personnes de culture non occidentale. Il était donc crucial de comprendre comment mes patients réagissaient suite à un accident ou à une maladie grave. En effet un des aspects que les médecins omettent souvent est la place que les croyances et les superstitions occupent dans la vie de leurs patients. Ainsi, très souvent, la première pensée d’une personne d’origine africaine qui tombe et se casse une jambe sera : « qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? ». Ceci n’est cependant pas le propre des cultures dites « traditionnelles ». Ces croyances très personnelles que sont les superstitions sont rarement partagées avec les autres même les personnes les plus proches. C’est en quelque sorte notre secret car nous avons presque honte de les exposer à autrui.
A tes souhaits
Au cours de notre vie nous développons un certain nombre de reflexes sans nous en rendre compte. A travers la grande majorité des cultures, nous réagissons très rapidement quand quelqu’un éternue. En français nous disons “à tes souhaits” et en anglais, “bless you”. Pourquoi est-il si nécessaire de souhaiter à quelqu’un la bénédiction lors d’un éternuement ? Y a-t-il une logique qui expliquerait cette réaction ? Je vous vois déjà sourire, n’est-ce pas? Dans certaines cultures la personne qui éternue remercie le créateur. Quand je leur en ai demandé la raison, ils m’ont donné une explication plausible : lors de l’éternuement la respiration s’arrête. On doit donc remercier le tout-puissant d’être toujours en vie. Il n’existe cependant pas de rituels spécifiques au hoquet, au bâillement ou à d’autres reflexes physiologiques provoquant également une interruption de la respiration. Qu’y a-t-il alors de si unique dans l’éternuement et quelle est l’origine de cette coutume ?
Il semble que pendant la papauté de Grégoire Ier, dit Grégoire le Grand, une terrible peste frappa l’Italie, dont le principal symptôme était une série d’éternuements forts. Le Pape Grégoire invita alors les personnes non infectées à prier pour les malades et, chaque fois qu’une personne en entendait une autre éternuer, il devait courtoisement dire : « Que vous puissiez retrouver une bonne santé ». Au fil du temps, cette coutume s’est imposée comme une façon simple de souhaiter une bonne santé. Ce n’est pas un hasard si en italien on dit « salute ! » et en allemand « Gesundheit » (santé) quand quelqu’un éternue. Il est cependant fort probable que ce rituel ait une origine différente dans les cultures francophone ou anglophone.
Toucher du bois
Nous venons de commencer notre voyage à travers les réflexes dans notre vie quotidienne dont on ne connait ni la logique ou l’origine. Toucher du bois par exemple, est un geste très commun à travers plusieurs cultures pour conjurer le mauvais sort. Pourquoi avons-nous choisi le bois ? Parce qu’il représente la croix du Christ ? Toucher du bois reviendrait alors à formuler une prière, un appel pour éviter le malheur. Cependant, si vous ne croyez pas en la crucifixion de Jésus et que vous touchez néanmoins souvent du bois, je vous demanderais pourquoi vous vous soumettez à une tradition d’origine purement chrétienne. A cette question vous avez le choix entre deux réactions. La première serait de trouver une explication dans le cadre de votre propre croyance afin de justifier cette habitude. La seconde serait de décider de vous abstenir de ce reflexe car il est contraire à vos convictions. Sachez alors qu’il sera très difficile de vous débarrasser d’une habitude aussi enracinée dans notre psyché. Il est presque impossible de se détacher d’un réflexe que nous avons toujours associé à une superstition sauf si on le remplace par un autre rituel.
Le mauvais œil
Le mauvais œil est le pouvoir supposé que possède le regard d’une personne. Il symbolise le regard envieux ou jaloux des autres. La croyance populaire veut que ce regard provoque divers malheurs.
Le « regard assassin », capable d’attirer le malheur, la maladie ou la mort, apparaît dans les textes sumériens, de Babylone et d’Assyrie. Au Moyen Âge en Europe, les sorcières étaient réputées pour user du mauvais œil contre tous ceux qui avaient la malchance de croiser leur route. Leurs victimes étaient alors frappées de maux divers, perdaient l’amour de leur conjoint ou étaient plongées dans la misère.
Les sorcières étant selon cette croyance associées aux veilles femmes, on raconte que cette image serait liée à la ménopause : puisque vu leur âge, les sorcières ne pouvant plus expulser leurs « impuretés » par les voies naturelles, elles le faisaient à travers leurs yeux.
Face au mauvais œil, les petits enfants et les animaux seraient particulièrement vulnérables. Partout où les superstitions liées au mauvais œil sont encore vivaces, il est donc considéré comme dangereux d’attirer l’attention sur la beauté de ses enfants, de peur que le mauvais œil ne leur jette un regard jaloux.
Des amulettes ou talismans permettent cependant d’en détourner l’influence néfaste. Ils ont souvent la forme d’un œil, comme celui d’Horus dans l’ancienne Égypte.
Qu’est-ce que la superstition ?
Voici la définition la plus précise que j’en ai trouvée : « La superstition est définie comme la croyance irraisonnée qui prête un caractère surnaturel ou sacré à certains phénomènes, à certains actes, à certaines paroles ». Être superstitieux, c’est attribuer à quelque chose (une date, un objet, un lieu, une personne, etc.) le pouvoir de porter malheur ou de porter chance. »
« La superstition est l’art de se mettre en règle avec les coïncidences »
A ce sujet, Freud raconte une petite mésaventure qui lui est arrivée : « Ce jour-là, il advient que le cocher s’arrête non devant la maison de ma patiente très âgée, mais devant une maison portant le même numéro, et située dans une rue parallèle et ressemblant en effet beaucoup à celle où demeurait ma malade… Si j’avais été superstitieux, j’aurais aperçu dans ce fait un avertissement, une indication du sort, un signe m’annonçant que la vieille dame ne dépasserait pas cette année ». Évidemment, Freud n’est pas superstitieux. Du superstitieux, il dit d’ailleurs qu’il « présente dans son attitude le trait frappant et généralement connu qu’ils attachent la plus grande importance aux détails les plus insignifiants. Ils ne croient pas au hasard, au jeu des causes purement matérielles». C’est précisément dans ce sens que Jean Cocteau écrivait : « La superstition est l’art de se mettre en règle avec les coïncidences ». En d’autres termes, la superstition nous permet de trouver une logique susceptible d’expliquer ce qui nous arrive.
Les sportifs ont très souvent des rituels probablement sous-tendus par des pratiques d’origine superstitieuses. Les plus connues sont ceux du joueur de tennis Rafael Nadal. Vous pouvez les découvrir à travers des vidéos. Les plus impressionnants de ses rituels sont ceux qu’il pratique avant chaque service. Ces rituels sont-ils de l’ordre de troubles obsessionnels compulsifs ou plutôt liés à des croyances superstitieuses ? En tant que clinicien je dois m’abstenir d’emmètre un diagnostic sans avoir examiné la personne.
https://www.youtube.com/watch?v=a66q69RK_UA.
Les sources de la superstition
Canope, une ville de l’ancienne Égypte qui se situait au nord du pays dans l’emplacement de l’Abou Kir actuel, était un centre culturel et religieux. Chaque année, le pèlerinage de Canope attirait des dizaines de milliers de personnes croyant au pouvoir guérisseur des dieux Isis et Sérapis. Selon les historiens grecs de l’époque, les bateaux naviguaient le long du Nil et stationnaient à Canope. Ce pèlerinage durait une semaine. Les pèlerins chantaient, dansaient et buvaient en l’honneur des dieux en espérant la guérison de leurs proches.

Bien que vers la fin du IVème siècle de notre ère, la grande majorité de la population d’Égypte se soit convertie au christianisme, elle demeurait toutefois très attachée à la coutume païenne du pèlerinage de Canope, ce qui irritait profondément le patriarche de l’époque, Théophile d’Alexandrie. Il commença donc par transformer le temple de Canope en église, puis donna l’ordre à tous les chrétiens de boycotter cette tradition. Peine perdue : les Chrétiens d’Égypte continuaient à croire au pouvoir guérisseur des dieux Isis et Sérapis et maintenaient leur pèlerinage. Ne parvenant pas à éradiquer cet engouement, Théophile décida alors de transporter les reliques de deux chrétiens martyrs de la persécution romaine et de les enterrer à Canope, afin que l’on puisse désormais considérer que c’était à ces deux martyrs canonisés que les pèlerins devaient leurs guérisons miraculeuses…
Il n’est pas surprenant de penser que la plupart des superstitions ont des explications religieuses. Toutefois la grande majorité des rituels remonte à des croyances païennes bien antérieures aux religions monothéistes. Ces rites ont ensuite été adaptés au cours des siècles pour entrer en conformité avec les pratiques religieuses.
Les superstitions jouent un rôle important dans notre vie
Nous avons tous des superstitions, même si nous le nions. Alors, qu’est-ce que l’être superstitieux ? C’est quelqu’un qui désire les bonnes choses — la vie, le bonheur, des enfants — qui craint de les perdre, qui ressent sa faiblesse, son impuissance à dominer le cours des choses, qui s’inquiète outre mesure des moindres coïncidences.
Suite à la perte il nous arrive souvent de partir en quête d’explications. Les pratiques superstitieuses peuvent alors offrir un éclairage simple et éviter le recours à des logiques complexes ou tout simplement d’avoir à croire aux coïncidences.
Les rituels propres aux superstitions nous rassurent et nous donnent l’impression de maitriser notre devenir. Ils offrent une explication aux évènements importants du passé et une assurance concernant le futur.
Bien plus important, en l’absence d’une alternative, les rituels superstitieux nous permettent de négocier notre devenir.
Cet article figurera parmi les sujets de mon nouveau livre qui s’intitule “Négocier l’après”.
Pour approfondir ces notions, je vous invite à me suivre sur Twitter @drgeorgegaribaldi
- Du même auteur, “Les miraculés de la caverne” https://medium.com/@georgegaribaldi/laprès-des-miraculés-de-la-cave-f3c6727ca87b
- Du même auteur, “Négocier l’après – Comment remonter la pente après le terrassement ?” https://medium.com/%40georgegaribaldi/n%C3%A9gocier-lapr%C3%A8s-comment-remonter-la-pente-apr%C3%A8s-le-terrassement-5165d3093caf
- Du même auteur, “Négocier l’après - A propos de la perte” “https://medium.com/%40georgegaribaldi/n%C3%A9gocier-lapr%C3%A8s-%C3%A0-propos-de-la-perte-a6f4dc2b2960
- Du même auteur, “Notre raison d’être” edilivre 2016.
