Les débuts - La rencontre amoureuse

“Les inclinations naissantes après tout, ont des charmes inexprimables”.
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Inexprimables selon Molière dans Dom Juan mais loin d’être inexplicables. Partie la plus intense et la plus incertaine, moment le plus court mais le plus déterminant, situation la plus imprévisible et la plus engageante, la rencontre cumule les paradoxes. On l’idéalise dans les films, on en parle ouvertement lors de dîners, on y repense avec nostalgie, la rencontre est partout et elle a surtout le don de faire oublier les idées clés qui sous-tendent toute possibilité de relation future.

Entre attente et découverte

Que d’histoires ont commencé avec la promesse de lendemains qui chantent pour aboutir à des fins qui grésillent. Mais c’est qu’il y a au tout début des attentes qui sont immédiatement générées. Forcément, elles prennent des formes très faibles, ce sont à ce stade-là des a priori, des premières impressions, des idées naissantes. Pourtant, elles sont capitales pour la suite puisque tout le processus de découverte ne consistera qu’à confirmer ou infirmer les hypothèses émises au départ. Ces premières graines plantées résistent bien à l’expérience vécue et c’est bien normal, sans elles on serait complètements perdus sans savoir ce qu’il y a à découvrir.

La double inadéquation temporelle

A la rencontre s’opère, consciemment ou non, une projection. Un moment agréable en appelle d’autres et l’on se retrouve à se demander s’il faut aller plus loin. Or, et c’est ce que j’appelle la double inadéquation temporelle, la projection future s’opère sur des éléments présents et uniquement sur la base de ceux-ci. Alors que n’importe quelle projection économique ou financière évaluera sur la base de modèles ce que seront les variables futures qui vont décider de l’évolution du projet étudié, dans la construction amoureuse toute l’attention est portée vers ces débuts, seule et unique variable connue. Or, une décision réfléchie sur le sujet doit pouvoir incorporer dans la projection des éléments tangibles sur le futur. Comment ? En introduisant le maximum de transparence dans les premiers moments. S’il est normal de ne pas savoir où une toute nouvelle rencontre peut mener, il n’est pas rare de savoir où celle-ci ne mènera pas. Introduire de la transparence à ce stade permet de limiter l’impact négatif futur de l’échec de la relation. Pourtant, dans les faits, c’est dans les débuts que la personne est la plus opaque, entre désir de montrer la plus belle partie de soi-même et peur de se livrer à un inconnu. On construit donc un modèle futur uniquement sur des éléments présents (première inadéquation) en l’abreuvant de variables erronées ou enjolivées (seconde inadéquation).

Le contexte face au contenu

Ce qui complexifie ces débuts (et en fait donc leur magie pour certains), c’est qu’ils ne s’opèrent jamais ex nihilo. Tout le processus de découverte est permis, facilité et conduit par un contexte. D’aucuns appellent naturelle la relation qui évolue d’une rencontre qui se fait à une soirée d’école qui aboutit à une discussion à la sortie de cours pour prendre un tournant certain à l’événement sportif inter-écoles. Et je pourrais prendre ici l’exemple de la soirée d’anniversaire, du séminaire au travail ou du traditionnel cliché du mariage. Que le contexte joue un rôle prépondérant dans la construction de la relation, je pense que cela ne fait aucun doute pour qui que ce soit. Toutefois, il me semble que ce contexte influe fortement sur la perception du contenu de la personne. Donnez un contexte favorable à deux personnes qui partagent peu et vous obtiendrez sans doute une relation convenable. Cela ne poserait pas de problèmes majeurs si la réciproque était fausse, mais elle est souvent vraie et un contexte défavorable a vite fait de mettre un terme à la relation.

La quatrième voie

En simplifiant à l’extrême le couple rencontre/relation, quatre scénarios apparaissent :

a) Rencontre favorable, relation positive

b) Rencontre favorable, relation négative

c) Rencontre défavorable, relation négative

d) Rencontre défavorable, relation positive

Tous mériteraient une attention particulière, mais il me semble que le dernier couple est le plus intéressant. On a d’un côté un début défavorable (première impression négative, manque de temps disponible, éloignement géographique) et de l’autre une relation qui pourrait être idéale. Dans la majorité des cas, cette relation n’aura jamais lieu. Pourtant, l’importance de la rencontre est en théorie infiniment plus petite que celle de la relation, c’est la relation et elle seule qui devrait être primordiale dans le choix et non ce début imparfait. Que faire alors ? Se lancer peut-être.

Le saut vers l’inconnu

Juste avant d’achever l’écriture de cet article, j’ai eu l’occasion de dîner aux côtés de Sigvald, grand-père norvégien de 73 ans. Celui-ci me racontait que Gjendesheim, lieu où je me trouve actuellement au milieu des montagnes norvégiennes, était très spécial pour lui. C’est là qu’à 43 ans il a rencontré sa femme, une danoise férue de montagne, qu’il avait entraperçue un lundi au matin juste avant qu’elle disparaisse pour revenir le jeudi au soir. Là, il a sauté sur l’occasion pour aller lui parler, conversation qui a duré dans ses souvenirs plus de 8 heures et qui s’est achevée au matin. S’en est suivie une longue correspondance jusqu’à ce qu’ils se retrouvent pour d’autres aventures montagneuses un an plus tard. A la question : “saviez-vous que cette femme représenterait la plus grande histoire de votre vie ?” il me répondit : “je savais qu’elle aimait la montagne et le ski”. C’était assez pour 30 ans de vie commune, deux enfants et trois petits-enfants qui se retrouvent tous à Gjendesheim 30 ans plus tard.

En guise de conclusion, j’aimerais remercier Sigvald bien sûr pour sa belle compagnie et pour sa si belle histoire. Mais aussi toutes les personnes rencontrées au Danemark, en Suède et en Norvège qui ont eu à supporter mes interminables discussions. Un grand merci à Mark, Robin, Maya, Astrid, Nora, Alice, Nina, Lola, Patricia, Naomi, Celine, Frida et bien sûr à Hamza qui a eu à supporter la totalité de tout cela à mes côtés.