Chapitre 1 : RUST , Transmettre

Réconciliateur d’Utilité Stellaire Trans-ethnies

– Hey Dan, viens me donner un coup de main ! l’appela Hugo arc-bouté contre l’un des six arceaux stabilisateurs du diffuseur atmosphérique. La première tempête de la saison l’a décalé sur la gauche !

— Tu crois qu’on peut le redresser ? s’étonna l’interpellé, occupé à relever les taux d’azote et d’oxygène de l’air ambiant, ainsi que les niveaux des deux cuves souterraines affichés sur l’écran de contrôle.

— J’en sais rien, mais on peut toujours essayer. Et puis, si on y arrive, ça nous évitera de revenir demain matin.

— Un point pour toi. Donne-moi juste deux secondes, le temps de refermer le vérificateur.

Le dénommé Dan appuya sur la touche « Off » du boîtier encastré dans le diffuseur atmosphérique. Le bloc pivota sur luimême en émettant un léger bourdonnement et s’encastra dans le pilier de soutènement, dont la structure marron rouille était protégée par une couche d’Exposium, un alliage réfléchissant la plupart des radiations.

— Notre air n’a pas bougé d’un poil depuis hier : soixante dix-huit pour cent d’azote et vingt et un d’oxygène, lança Dan en s’approchant de son collègue de travail. Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’on pourra tirer au flanc en prétextant souffrir des poumons.

— Tu parles d’une affaire, s’esclaffa Hugo. Tant que ce caillou n’aura pas atteint le stade 3 de son développement, le seul divertissement auquel on aura le droit, c’est une balade dans le désert sous quarante-cinq degrés à l’ombre.désert sous quarante-cinq degrés à l’ombre.

– Hey ! Tu oublies les joies du camping à la belle étoile avec moins dix dehors.

Hugo montra d’un geste de la main le sens dans lequel ils allaient devoir tourner l’arceau. Dan approuva d’un hochement de tête.

– Heureusement que la paie est bonne, sans quoi je me tirerai vite fait de cette planète à la con… allez à trois, on pousse… Un… deux… Trois.

Les deux hommes conjuguèrent leurs efforts et réussirent à faire pivoter légèrement l’arc de cercle métallique.

– On y est presque… dit Hugo essoufflé. Encore un coup et ça devrait suffire.

– Au fait, c’est toi qui a mesuré la vitesse des vents la nuit dernière ? demanda Dan en s’épongeant le front avec la manche de sa chemise.

Il faisait tellement chaud, qu’ils éprouvaient de réelles difficultés à reprendre leur souffle et leur transpiration était si abondante, qu’elle auréolait leurs vêtements beiges de nombreuses tâches marron foncé.

– Ouais et ça ne présage rien de bon. Ça fait seulement dix jours que la saison des tempêtes a démarré et j’ai déjà enregistré des rafales de vent dépassant les trois cents kilomètres heure. Une chance que les éléments ne se déchaînent que la nuit… Allez, on s’y remet.

Ils inspirèrent profondément et agirent de concert. L’arceau daigna tourner davantage pour finalement reprendre sa position initiale. Satisfait, Hugo perfora quatre nouveaux trous dans la platine de fixation et planta dans le sol de longues mèches couvertes de pate expansive plus solide que le titane après séchage.

– Là… avec tout ce que je viens de lui mettre, en voilà un qui ne bougera plus.

Il consulta sa montre à double cadran et sourit à son compagnon.

– Que du bonheur. On a plus qu’une heure à tirer et la nuit prochaine ne se pointera pas avant treize heures.

– Comme tu dis, que du bonheur, renchérit Dan en donnant une tape amicale sur les larges épaules de son coéquipier.

Originaire de Fortuna, une planète de stade 5 perdue au milieu du Quadrant dix-sept, Hugo Tamaris était doté d’un physique impressionnant. Bâti comme un ours, il dépassait les deux mètres, mais aucune méchanceté ne s’attardait sur son visage constellé de taches de rousseur. Ses yeux bleus possédaient l’éclat direct de la franchise et de la bonne humeur, même s’il faisait partie de ces naïfs qui s’étaient engagés en tant que précurseurs, en pensant vivre la grande Aventure avec un « A » majuscule, à l’image des premiers explorateurs stellaires. Malheureusement, tous ces amoureux de l’inconnu avaient vite déchanté face à l’austère réalité du terrain. Les consortiums intergalactiques ne voulaient pas d’hommes farouches et intrépides, comme le clamait leur propagande mensongère. Ils avaient uniquement besoin de bâtisseurs besogneux, sans famille ni attache d’aucune sorte pour développer et faire prospérer leurs nouvelles concessions nichées aux confins des zones spatiales référencées par l’Alliance. En fait des hommes qu’ils pourraient facilement isoler de la civilisation pendant au moins cinq années terrestres.

Dan Bartoli plaignait cet électromécanicien pris au piège de ces compagnies déshumanisées avides d’étendre leur domination économique sur toute la galaxie. À force d’entendre les propos résignés de son compagnon, il remerciait le ciel d’avoir choisi une voie différente… une voie que beaucoup jugerait déloyale et dangereuse, mais une voie beaucoup plus excitante que l’existence insipide de son coéquipier.

Les deux hommes reculèrent de quelques pas et penchèrent la tête en arrière pour observer le diffuseur atmosphérique dans sa totalité. Malgré la paire de lunettes de protection qu’ils portaient en permanence, la forte luminosité de l’étoile de type « D » (quatre fois plus puissante que le soleil) les fit cligner des yeux, les obligeant à placer leurs mains au niveau des sourcils de façon à en casser le rayonnement. Ils purent ainsi apercevoir la coupe métallique qui coiffait la tour à plus de cent mètres de hauteur.

– Dire que c’est ce truc qui crache de l’azote et de l’oxygène dans l’air pour qu’il puisse être respirable, fit Hugo d’une voix admirative.

– C’est vrai que c’est impressionnant, même si je garde un mauvais souvenir des trois mois passés à creuser ce sol pourri pour enterrer ces deux cuves de merde, lui rappela Dan. Et on a fait ça pour les six diffuseurs.

– Putain, ouais ! se souvint à son tour l’électromécanicien. On se coltinait des masques filtrant toute la journée pour ne pas choper le cancer. C’est vrai que ce n’était pas une période marrante.

– Et cinq gars y sont restés.

– La compagnie te dirait que ça fait partie des risques du métier.

– Ouais, je sais. J’ai signé le même contrat que toi, je te signale.

Hugo se détourna du diffuseur atmosphérique et commença à rassembler son matériel.

– J’en ai assez fait pour aujourd’hui, dit-il à Dan. Allez ramasse ton matos, on retourne au bureau faire notre rapport d’inspection.

DV23 était l’une des planètes les plus éloignées des mondes civilisés. Découverte et évaluée depuis une dizaine d’années terrestres par les prospecteurs dépendant directement de l’Alliance, sa mise sur le marché des enchères avait été repoussée de cinq ans pour des raisons juridiques liées à des intérêts privés. Une fois les problèmes réglés, six consortiums avaient tenu à concourir pour en acquérir la licence d’exploitation et c’était la Solar Trust Stellaire qui avait remporté la compétition en proposant la meilleure offre.

DV23 appartenait au système solaire « DV » et était la cinquième planète en partant de l’étoile « D ». Elle possédait trois satellites naturels et son puissant champ magnétique la protégeait des effets dévastateurs des vents solaires. Référencée parmi les planètes telluriques exoterres (similaire à la Terre), elle était constituée d’un noyau métallique entouré d’une couronne d’oxydes qui formait le manteau (des minéraux plus ou moins en fusion) et d’une épaisse croûte rocheuse. Son diamètre avoisinait les quarante-huit mille kilomètres et soixante-cinq pour cent de sa surface était recouverte d’eau. Les terres se divisaient en quatre continents de superficie à peu près égale. On en trouvait un à chaque pôle, des territoires exclusivement forestiers considérés comme les poumons de la planète, mais de peu d’intérêt d’un point de vue géologique. En revanche, les deux autres, baptisés Alpha et Béta, possédaient un sous-sol riche en minerai à défaut d’être agréable à vivre. Situés au niveau de l’équateur, leur climat semi désertique était excessivement contraignant pour les organismes. La journée, les températures pouvaient grimper jusqu’à cinquante degrés Celsius et la nuit descendre sous les moins quinze.

DV23 exécutait une rotation complète en cinquante-deux heures et une révolution autour de son étoile en mille cinq cent trente-trois jours. La composition de l’air d’origine n’était pas très éloignée de celle de l’atmosphère terrestre. Elle présentait cinq pour cent d’azote en plus, ainsi qu’un déficit en oxygène de quinze pour cent, un écart chiffré assez faible mais qui pouvait s’avérer mortel pour l’homme.

Sur le continent Alpha, celui choisi par le directoire de la Solar Trust Stellaire pour installer la première colonie, il y avait deux saisons très marquées : celle dite caniculaire durant laquelle pas la moindre brise ne venait rafraîchir l’atmosphère et celle des tempêtes nocturnes, au cours desquelles les vents pouvaient atteindre des vitesses dépassant les quatre cent cinquante kilomètres heure.

Dan Bartoli et Hugo Tamaris avaient fait partie des cent premiers ouvriers, dont la tâche consistait à installer les six diffuseurs atmosphériques, afin que dans un rayon de vingt-cinq kilomètres autour du complexe minier, l’air devienne rapidement respirable. Cela faisait maintenant trois ans que les deux hommes vivaient sur DV23, ne prenant que quelques centaines d’heures de « vacances » par année terrestre, « vacances » qu’ils consommaient dans les quelques bars de la base orbitale « Santa Monica » que la compagnie avait mis plus d’un an à assembler. Là-haut, les bâtisseurs du bout de la galaxie trouvaient matière à dépenser un peu de leur Crédit durement gagné. La plupart se payaient des passes avec des androïdes féminins ou masculins et en profitaient pour prendre des cuites monumentales, vu que l’alcool était interdit dans la colonie. À peine de quoi relâcher la pression et se donner l’illusion de vivre.

Dan et Hugo regroupèrent leurs outils dans le compartiment bagage de l’Explorer biplace qu’ils utilisaient quotidiennement pour faire le tour des diffuseurs atmosphériques. Tout en commandant l’ouverture de la partie supérieure de l’habitacle, ils se contentèrent d’une bouteille d’eau tiède pour étancher leur soif. Une fois que le toit de la navette arriva en bout de course, ils s’installèrent lourdement dans les sièges ergonomiques et rouspétèrent contre la poussière qui s’était déposée sur l’intégralité des instruments de bord, comme du sucre glace sur un gâteau.

Dan mis la petite navette sous tension et amena face lui le manche de direction placé à l’arrêt entre les deux assises. Pressant l’un des cinq boutons incorporés dans la poignée de contrôle, il provoqua la lévitation immédiate de l’engin, puis activa la fermeture du toit de l’habitacle en s’étirant le temps que dura l’opération. À travers le pare-brise, il promena son regard sur le paysage désertique, où la roche jaunâtre virait presque au blanc sous l’intensité éblouissante du soleil. Au-dessus, le ciel était logé à la même enseigne et ne parvenait à imposer ses couleurs délavées que sur un tiers de sa surface. En état de surchauffe permanent, ce monde semblait supplier la vie de quitter ses terres avant qu’il ne soit trop tard. Malheureusement, ces mises en garde silencieuses n’avaient aucune chance d’être entendu par les actionnaires de la Solar Trust Stellaire.

Dan s’attarda sur les colonnes patinées de bronze des diffuseurs atmosphérique, qui de loin en loin jaillissaient d’un sol à la platitude désespérante. Il n’y avait que les races humanoïdes pour s’amuser à apprivoiser des environnements aussi hostiles, se dit-il en prenant conscience qu’aucune créature vivante, insecte ou autre, n’avait élu domicile sous ces latitudes.

L’habitacle fermé, Dan se détourna de ses pensées et brancha l’air conditionné de la navette. Une sensation de fraîcheur enveloppa aussitôt les deux hommes, comme elle chassa les odeurs terreuses et minérales du dehors. Le fuselage vibra légèrement lorsque le conducteur joua avec la manette de poussée des propulseurs. Basculant le levier de direction vers l’avant, il sortit les deux ailerons arrière et les quatre latéraux, alors que l’engin prenait progressivement de la vitesse. Surplombant le sol d’un bon mètre, le déplacement d’air que l’appareil provoquait soulevait dans son sillage un épais nuage de poussière.

Les performances du biplace étaient tout fait honorables. Extrêmement maniable, il était capable d’accélération fulgurante, mais ne pouvait pas dépasser les quatre cents kilomètres heure. Dans la journée, son autonomie était illimitée, vu que son fuselage fonctionnait comme un capteur solaire. En revanche, de nuit, les accumulateurs limitaient les courses à trois heures de vol.

Après une vingtaine de kilomètres passés à survoler une étendue invariablement plate, Dan ralentit l’allure de l’Explorer afin de descendre le dénivelé que formaient les bords d’un gigantesque bassin naturel, au centre duquel les précurseurs avaient assemblé les baraquements de la colonie et construit le premier complexe minier.

Observé de loin, « No man’s land 1 », baptisé ainsi par Rémy Josua, le chef de projet, ressemblait à un troupeau de petits quadrilatères serrés les uns contre les autres et regroupés autour d’un volume adulte de cent fois leur taille, que tout le monde appelait affectueusement « blockhaus ». La vision d’une mère entourée de ses rejetons.

Le complexe minier dominait de toute sa masse la colonie. Amalgame de béton, d’acier et d’Exposium, sa couleur bronze laissait supposé qu’il était rongé par la rouille, mais ce n’était qu’une impression. À l’intérieur, il rassemblait les technologies les plus avancées en matière d’extraction du Posium, le minerai indispensable à l’élaboration de l’Exposium. Aussi précieux que le diamant ou l’or, il générait des profits astronomiques aux consortiums qui avaient la chance de tomber sur un filon important.

– T’es au courant pour le nouvel extracteur ? demanda Dan à son coéquipier.

– Qui ne le serait pas avec tout leur chichi pour l’acheminer à l’intérieur du blockhaus, lâcha Hugo. D’après ce qui se dit, c’est de la mécanique de pointe qu’il faut à tout prix planquer aux concurrents. Calagane, l’ingénieur en chef chargé de le monter, m’a dit que le directoire craignait qu’un ou plusieurs espions ne tentent de se mêler au personnel pour piquer les plans.

– Ils sont vraiment paranos là-haut. On est quoi… cent cinquante ici, miliciens compris. Une nouvelle tête se ferait tout de suite repérer.

– T’as sûrement raison, mais Taggart prend la menace très au sérieux. Trois de ses gars surveillent jour et nuit l’extracteur. Cela dit, si cette petite merveille est capable de multiplier par deux le rendement, comme elle est supposée le faire, je te dis pas le bordel que ça va faire sur le marché du Posium. La compagnie va pouvoir baisser ses prix de vente sans réduire ses profits. Je vois d’ici la gueule des concurrents.

– Tu sais moi, la guerre économique ça ne m’intéresse pas, mentit Dan.

L’Explorer contourna par la gauche l’astroport de fortune qui, pour l’instant, ne disposait que de deux pistes d’atterrissage et d’un bâtiment préfabriqué jouant le rôle de tour de contrôle. Au passage, Dan et Hugo jetèrent un coup d’œil curieux au personnel naviguant d’un cargo-navette occupé à décharger de nombreux containers dédiés au ravitaillement, ainsi que du matériel réservé aux services techniques.

Le pilote engagea ensuite le biplace dans la rue centrale de la colonie. Ne prêtant aucune attention aux baraquements, il salua en revanche l’un des barman-cuisiniers qui vidait ses poubelles dans une benne à ordures calée contre le bloc cantine, ce lieu béni entre tous où l’ensemble des résidents venaient se restaurer matin, midi et soir.

Arrivé au bout de la rue, Dan dirigea son appareil vers l’aérogare réservée au stationnement des navettes biplaces. Sur la droite, il observa brièvement les véhicules terrestres et les engins de terrassement consignés dans les ateliers d’entretien. Plusieurs mécaniciens marquèrent une pause pour les regarder passer. Comme eux, ils avaient participé à la construction des diffuseurs atmosphériques.

– Je vais faire le tour de la coque et nettoyer le système d’alimentation des propulseurs, fit Dan à son collègue, tout en garant l’Explorer en marche arrière dans la petite aérogare. Avec toute la poussière qu’il a avalé, il doit être sérieusement encrassé. Je te retrouve à l’intérieur.

– C’est ça, tu me laisses la paperasse, soupira exagérément Hugo en entrant dans le jeu de son compagnon.

– Que veux-tu, tout le monde n’a pas la chance d’avoir une prose comme la tienne.

– L’ennui, c’est que tu es le seul à trouver que j’ai du talent.

Dan ne répondit pas, mais ria de bon cœur en coupant les propulseurs et en commandant l’ouverture de l’habitacle.

Fin