#Figaro, tourne sept fois ta langue…

J’ai cessé depuis longtemps de m’indigner des propos moralistes qui fleurissent çà et là sur la langue : « il faut dire ça comme ça », « ne faites plus l’erreur ! » et autres titres racoleurs me font le même effet que les bannières de pubs pour les aliments secrets qui font maigrir ou le dernier buzz du type en vélo qui tombe dans l’eau.

Cet article de la Plume du Figaro appelle néanmoins une réponse, car il est trop représentatif des croyances qui circulent sur la langue, souvent dues à une méconnaissance de son histoire, et qui font des ravages en matière de discriminations (on appelle ça de la glottophobie, by the way, mais j’y reviendrai). Sûrement, aussi, que ce paragraphe a suscité en moi des… « émotions fortes » qui m’ont obligée à réagir :

« Les grammairiens ont laissé la place aux «linguistes», qui sont des gens que tout amuse et instruit. Les linguistes sont comparables à des amateurs d’émotions fortes qui regardent un enfant se noyer sans faire un geste pour lui porter secours, tant le mécanisme de la noyade — l’enfant crie, fait des gestes désordonnés- leur paraît fascinant à observer. »

Peut-être est-il bon de rappeler que la linguistique est une science, initiée par les penseurs Grecs ? Loin d’être seulement un amusement béat de la langue, elle a notamment accompagné le développement de diverses technologies comme les logiciels de reconnaissance vocale et, plus récemment, la naissance de l’intelligence artificielle.

What would Platon think ?

La linguistique rassemble toutes les sciences qui ont la/les langue(s) et/ou le langage pour objet d’étude. Parmi elles, on compte… la grammaire. Par extension, le terme désigne les manuels qui définissent les règles de la langue. Ça, ce sont les grammaires prescriptivistes, celles qui imposent une morale universelle. Mais les grammairiens, en bons linguistes, ont d’abord pour mission l’étude des éléments constitutifs d’une langue. Et ça, c’est du descriptivisme, l’action d’analyser la norme et les usages, de les décrire de manière rigoureuse. Il faut sûrement beaucoup de passion pour s’atteler à cette tâche, ce qui expliquerait peut-être l’air amusé que vous trouvez à certains linguistes, d’ailleurs.

Cette norme, le linguiste ne pourrait pas faire sans. D’abord parce qu’il y est soumis lui aussi, en tant que locuteur appartenant à un groupe social. Mais également parce que sans norme, il n’y aurait pas de variation, et que celle-ci intéresse le linguiste. Par exemple, le sociolinguiste pourra s’intéresser à la manière dont ces variations sont perçues et constater la glottophobie (le fait de juger quelqu’un uniquement d’après sa façon de parler, ndlr) de certains organes de presse à l’égard de certains usages de langue. Il notera à ce sujet la corrélation illusoire que pose le journaliste entre un fait de langue et les aptitudes cognitives de celui qui l’aura produit. On conclura sur la pression normative que cela représente, sur la discrimination qui en découle.

C’est l’histoiiiiire de la langue, son cycle éterneeeeel

La linguistique planche également sur les perspectives diachroniques de la langue. Aussi ne pourra-t-on que soupirer face à l’éternel refrain du « c’était mieux avant » et « la langue se délite » (on retrouve ce discours sur la langue dans les années 30, pour info). Petit rappel en effet, façon previously on french language history : au Xe siècle, on commence à écrire, mais il n’existe aucune règle d’orthographe. Ça tombe bien, personne ne parle vraiment de la même manière : le territoire est composé d’une multitude de variétés de roman (un genre de latin qu’on a mélangé aux langues celtes et dans lequel on a ensuite dissout un peu de germanique, en gros). Dans l’épisode suivant, quelques érudits débattent sur la « meilleure variété de langue » et en déduisent que le francilois, qu’on parlait en Île-de-France, chez les nobles, c’est quand même celle qui est la plus distinguée (on fera facilement le lien entre la noblesse locale et l’idée qu’on se fait de la langue). François Ie est d’accord avec eux, décrète que ce sera la seule langue du territoire, pourrit tous ceux qui veulent garder leur « dialecte ».

Saison 2. Apparition de l’Académie, fondée en 1673 pour rédiger le premier dictionnaire. Son ambition : « On va suivre l’ancienne orthographe, celle qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes » (sic). Ambiance. L’orthographe devient donc une discipline de nobles, un outil de distinction sociale. C’est bien plus tard, avec la démocratisation de l’école, qu’on l’enseignera à toutes les têtes blondes du pays. Avec moult difficultés au programme… Car si elle est présentée comme naturelle, l’orthographe n’en est pas moins un code construit. Pensez aux lettres grecques qu’on a ajoutées dans certains mots pour leur donner du cachet (comme dans pharmacie, qui s’est longtemps écrit avec un f avant qu’on lui réhabilite un ph pompeux et qui s’écrit avec un f dans toutes les autres langues romanes). Aux lettres conservées en « souvenir » muet des racines latines, comme si la racine disait quelque chose d’essentiel du mot, malgré son évolution[1]. Autant d’aberrations qui font de l’écrit un outil difficile à saisir et ce, de tout temps. Aujourd’hui, on gomme à tout prix l’emprunt à l’anglais, quand on affiche toujours aussi fièrement celui qu’on a fait au grec, dont le français n’est nullement issu.

World Wide Orthography

Avec l’avènement d’Internet, toute une population qui jusque-là n’écrivait que peu (voire pas selon les professions) est amenée à prendre la plume et les erreurs s’exposent aux yeux de tous. Est-ce réellement à dire qu’elles étaient moins nombreuses auparavant ? Rien n’est plus improbable. De même, parce qu’Internet accélère la circulation des usages, favorise le contact entre les variétés de langue (et avec d’autres langues) et accentue le mimétisme identitaire, la langue subit des évolutions importantes. Plus aujourd’hui qu’il fut un temps ? C’est à prouver. On conviendra quand même que la « langue de Molière » a subi des sacrés bouleversements depuis les textes de l’auteur, signe qu’il serait peut-être temps de cesser de fonder la langue sur des conventions figées…

Je termine ici ce panorama scientifique sur la langue, en espérant avoir instruit mon lecteur pour qu’il ne commette plus la faute regrettable du jugement linguistique[2]. Va, Figaro, je ne te hais point : tu subis de plein fouet la norme que tu propages sans avoir conscience d’être sa première victime. J’espère que les linguistes qui ont développé mon correcteur orthographique n’ont laissé aucune erreur dans ce document. Avant de dormir et pour te rassurer sur le fait que la langue française ne devrait pas mourir demain, lis ce chouette papier de Gretchen Mc Culloch[3].

[1] A ce sujet, je vous invite à lire la très bonne analyse de Franck Lebas sur le mot travail et son étymologie.

[2] L’auteur de l’article du Figaro est décédé mais j’espère que sa rédaction, qui recycle ses chroniques, saura nuancé ses propos avec des chapô appropriés…

[3] Cet article est en anglais, il peut donc être difficile d’accès pour certains. Pour résumer, la linguiste y explique que la vie d’une langue ne dépend pas de sa grammaire mais de son appropriation par les nouvelles générations. Pas de souci à se faire pour la longévité du français, donc :)

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